La fibre de carbone est de plus en plus utilisée dans un grand nombre de secteurs, de l’industrie des transports à l’équipement sportif en passant par les pales d’éoliennes. Le volume de production connaît ainsi une progression fulgurante ces dernières années. Pourtant, et c’est le cas pour pas mal de matériaux dits « modernes », aucune réelle filière de traitement des déchets n’existe à ce jour. Par conséquent, celui-ci est voué à la destruction, générant un gaspillage supplémentaire dont le monde se passerait bien. En France, 2500 tonnes de rebuts de fibre de carbone, qui ne sont ni triés et ni valorisés, devraient être enfouies dans les sols à l’horizon 2025. Face à ce constat inquiétant, certaines initiatives voient le jour pour faire émerger un modèle de traitement plus vertueux, bien que la question de l’origine même de la production reste inquestionnée.

Chaque seconde, 2 kg de fibre de carbone sont produits dans le monde. On retrouve ce matériau aux propriétés physiques et mécaniques particulièrement intéressantes dans des secteurs variés. Sa robustesse et sa légèreté le rendent incontournable dans l’aérospatiale, le bâtiment, l’automobile ou encore le mobilier urbain. La demande est ainsi en hausse constante. Estimée à 78 500 tonnes en 2018, elle devrait atteindre les 120 500 tonnes en 2022, selon un rapport sur le marché mondial des matériaux composites réalisé par l’organisation allemande AVK.

L’enjeu de la valorisation souvent négligé

Aujourd’hui, les déchets à base de fibre de carbone sont en très grande majorité enfouis dans les sols alors qu’ils ne sont absolument pas biodégradables. Les données relatives à la production et surtout aux volumes de déchets enfouis demeurent néanmoins difficiles à rassembler, tant l’opacité règne autour de leur traitement. « Ce flou témoigne d’une réalité qui est certainement peu glorieuse », constate Lucas Meslin, cofondateur de l’association Recycling Carbon, qui œuvre à l’émergence d’une filière de valorisation des déchets à base de fibre de carbone.

Créée il y a cinq ans, l’organisation a pour vocation de sensibiliser les acteurs privés et publics au traitement écoresponsable des matériaux en fibre de carbone. « Tant qu’il n’y aura pas de mobilisation, qui passe par une sensibilisation, les acteurs industriels auront tout intérêt à laisser traîner les choses », poursuit Lucas Meslin. Concrètement, Recycling Carbon s’est donc dans un premier temps attaché à informer sur cet enjeu méconnu. Mais ses fondateurs ont voulu aller plus loin, et accompagnent aujourd’hui les entreprises dans la recherche de solutions de valorisation des déchets en fibre de carbone. Certaines firmes s’engagent ainsi déjà dans la voie d’un traitement plus vertueux et l’association encourage le plus grand nombre à la rejoindre dans cette démarche positive.

Recycler, mais pas seulement…

Pour qu’un schéma de valorisation pérenne se formalise, il est en effet indispensable que chacun des protagonistes concernés remette en question son mode de fonctionnement et décide de s’impliquer à plusieurs niveaux. Pour y arriver, le recyclage n’est pas la seule voie possible, il est également important d’agir dès le début de la chaîne de production. C’est ce qu’on appelle l’écoconception. La majorité des déchets en fibre de carbone qui partent en enfouissement sont en fait des rebuts issus de la production, et non des produits en fin de vie. Les industriels jouent donc une large part de responsabilité dans la problématique. Repenser à l’origine les modes de production de manière à ce qu’ils soient plus écoresponsables est donc essentiel. Mais comment faire sans décision politique forte ?

Le vélo cargo en fibres de carbone valorisées, l’un des projets de l’association Recycling Carbon.

La réparation des objets en fibre de carbone, la première solution à adopter, est bien entendu une autre facette importante de la valorisation, tout comme l’upcycling. Ce procédé, qui désigne un retour à une matière équivalente, vise à réemployer les matériaux, déchets ou sous-produits sous une nouvelle forme et pour un usage nouveau. Les particularités mécaniques de la fibre de carbone génèrent parfois des déchets qui peuvent sembler inutiles pour une entreprise, mais qui pourraient être réintégrés dans la chaîne de production d’une autre. Mais les acteurs industriels ont de grandes difficultés à communiquer entre eux pour s’accorder sur ce genre de synergies. Jeter est plus rapide et moins coûteux ! C’est aussi à ce stade que peuvent intervenir des organisations comme Recycling Carbon, pour mettre en contact les entreprises géographiquement proches dont les déchets pourraient être valorisés.

L’éolien, troisième plus gros marché

Comme le plastique ou d’autres matériaux composites, le traitement des déchets en fibre de carbone demeure donc problématique. Ne serait-il pas dès lors plus sage de se passer de ce matériau et d’en privilégier d’autres ? C’est sans doute vrai pour certains secteurs, comme l’aéronautique ou la course automobile, mais dans d’autres, la fibre de carbone peut s’avérer réellement utile. Dans le domaine des transports, sa légèreté permet en effet de diminuer le poids des véhicules, réduisant leur consommation énergétique. Les prothèses et les fauteuils roulants sont également composés de fibre de carbone, tout comme les pales d’éoliennes. Après l’aéronautique et l’automobile, l’éolien représente en fait le troisième plus gros marché pour ce matériau.

L’année 2020 marque d’ailleurs la fin d’un cycle d’éoliennes posées il y a une vingtaine d’années, qui doivent être remplacées. Elles contiennent encore relativement peu de fibre de carbone mais celles qui sont posées pour les remplacer en contiennent beaucoup plus. Le matériau permet en effet la conception de pales de longueurs toujours plus importantes, au meilleur rendement énergétique. « D’ici à 2030, il y aura 375 000 tonnes de pales issues du démantèlement des éoliennes en Europe », affirme Christophe Magro, spécialiste des matériaux composites, dans les colonnes de L’Usine Nouvelle. En l’absence du développement d’une filière solide de valorisation, ces déchets seront enfouis comme c’est trop souvent le cas à l’heure actuelle, dans le secteur de l’éolien comme dans les autres industries qui utilisent de la fibre de carbone.

Les pales d’éolienne, toujours plus longues, exigent de grandes quantités de fibres de carbone.

La responsabilité des acteurs industriels

D’après Lucas Meslin, qui dépeint la fibre de carbone comme un matériau lié au progrès, la valorisation n’est pas si compliquée : « si demain, les acteurs du marché se donnent les moyens d’organiser une filière, de repenser les voies de sorties et les processus de fabrication, les solutions émergeront. » Mais ces entreprises ne perçoivent pas toujours l’intérêt de s’engager dans ce genre de transition. Si certains secteurs industriels font preuve de plus d’implication que d’autres, les résultats sont aujourd’hui loin d’être suffisants, d’où l’importance de sensibiliser l’opinion publique à cette problématique.

Les entreprises ont clairement la responsabilité de contribuer à l’émergence d’une filière de valorisation des déchets de fibre de carbone, mais aussi d’utiliser ce matériau de manière plus raisonnée et pour des usages limités. Mais ce serait contraire à la logique consumériste dans laquelle elles sont trop souvent enfermées. Face aux enjeux environnementaux, garantir des chaînes de production et des cycles de vie propres et vertueux pour tous nos produits s’avèrent pourtant indispensables. Une seule question, que fait le monde politique ?

Donation