Sotchi en 2014, le Qatar en 2022… et Bakou en 2015 ! Les organisateurs des compétitions sportives internationales rivalisent d’imagination quant au choix des pays organisateurs. À qui la première place dans le top des violations des droits de l’Homme ? Dans ces choix inconscients, derrière la sueur des athlètes et les paillettes des podiums, se cachent répression et censure. Ce fut à nouveau le cas cette année pour les premiers Jeux Européens, en Azerbaïdjan, qui viennent de se clôturer.

Bakou 2015 : un coup de pub raté

Pour leur inauguration, les Jeux Européens se sont déroulés en Azerbaïdjan du 12 au 28 juin de cette année. Le pays attendait plus de 6000 athlètes venus de 50 pays différents pour s’affronter sur des épreuves sportives de haut niveau à l’image des J.O. Au-delà du sport, ces jeux apparaissaient incontestablement comme un enjeu géopolitique majeur pour l’Europe et l’Azerbaïdjan qui voulait s’offrir une image internationale de pays moderne et progressiste. Pour la BBC, il s’agissait tout bonnement de « montrer où le pays était situé sur une carte » car derrière le spectacle, le bilan n’aurait rien de glorieux.

L’Azerbaïdjan est un pays du Caucase, ancien membre de l’URSS, situé sur la ligne de division entre l’Asie et l’Europe. Étouffé par deux grandes puissances, deux grands blocs qui aujourd’hui s’opposent, l’Europe et la Russie, le pays voulait se démarquer pour se faire une place sur l’échiquier des forces internationales. Il s’agissait de le faire exister mondialement grâce au sport et aux médias. Pour ce faire, le régime d’Ilham Aliyev n’a pas lésiné sur les moyens. Selon une enquête du Guardian, le pays aurait investi plus d’un milliard de dollars en infrastructures, soit 800 millions d’euros dans l’organisation de cette compétition sportive.

Cette apparente générosité ne serait là que pour masquer la répression d’un régime qui enferme et persécute les voix qui osent s’opposer à lui, comme l’indique notamment l’ONG Human Rights Watch qui exprime que « ces Jeux deviennent historiques pour de mauvaises raisons ». Sur le même modèle que le Qatar, l’Azerbaïdjan semble penser que les signes extérieurs de richesses peuvent les laver de tout soupçon alors qu’un rapport d’Amnesty International et d’autres organisations pointent du doigt une violation explicite des droits de l’Homme et de la liberté de la presse.

  untitled31Photo : thejudge13.com

L’Azerbaïdjan dans le top 5 des pays qui pratiquent la censure

Le pays a vu grand pour ces Jeux, 800 millions d’euros, mais surtout un travail de répression consciencieux débuté dès l’été 2014. Index on Censorship dénonce en effet un « acharnement judiciaire et un étranglement financier » notamment en ce qui concerne le principal journal d’opposition Azadliq qui se trouve aujourd’hui au bord de la faillite. La publication du journal a en effet été interrompue pendant une longue période, réduit au silence par la pression étatique. Azadliq est donc assiégé par un régime qui veut le voir anéanti.

Mais ce journal d’opposition n’est pas une exception et le régime d’Ilham Aliyev semble exceller dans l’exercice de la censure. Perquisitions et mises sous scellés sont désormais courants, en particulier pour les locaux d’associations de la liberté de la presse et les bureaux de journaux indépendants. Mais pas seulement. Le 5 août 2014, l’État a décidé de geler les comptes de l’organisation Institute for Reporters’ Freedom and Safety ainsi que ceux de ses directeurs. Emin Huseynov, l’un des principaux concernés s’est alors réfugié à l’ambassade de Suisse à Bakou car la menace d’une arrestation sommaire était bien présente en dehors des murs de l’ambassade. Privé de ses biens, le directeur de l’organisation faisait aussi l’objet d’une interdiction de sortie du territoire. Le défenseur des droits de l’Homme est finalement arrivé le 13 juin en Suisse après 10 mois bloqué à l’ambassade.

L’étau semble se resserrer sur les médias libres du pays. En février dernier, deux nouvelles lois ont été votées, des lois qui renforcent encore le pouvoir du gouvernement. La première loi stipule que n’importe quel média pourra faire l’objet d’une fermeture arbitraire si celui-ci reçoit un financement depuis l’étranger. Or, c’est le cas de tous les journaux indépendants, non financés par l’État (dons, mécènes,…). En outre, si un média est coupable de diffamation plus de deux fois par an, il pourra aussi être fermé. Mais qu’est-ce que la diffamation pour un pays qui ne veut aucun opposant ? Radio et télévision sont d’ores et déjà sous contrôle, seule la presse écrite tente de résister à cette machine de répression dirigée par Ilham Aliyev. On comprend ainsi que règne en maître un climat de terreur dans tout le pays. Human Rights Watch dénoncent, quant à eux, une « atmosphère de répression sans précédent dans l’ère post-soviétique ».

Photo-Aziz_Elkhanoglu-Art_for_Democracy-e1381261487884Photo: Aziz Elkhanoglu, Art for Democracy

Les voix des opposants passées sous silence

Le cas de Khadija Ismaïlova est sans doute le plus symbolique. Cette célèbre et brillante journaliste s’est illustrée par diverses enquêtes sur la corruption du régime d’Ilham Aliyev, enquêtes récompensées par ailleurs. Celle-ci se trouve en prison depuis décembre dernier, période où elle a donné une interview à l’équipe du Guardian, et fait l’objet de plusieurs accusations par le gouvernement. Elle a été d’abord arrêtée par les autorités pour « incitation au suicide » d’un autre collègue journaliste. Celui-ci a plus tard démenti et avoué publiquement l’avoir accusée sous la pression des autorités. Innocentée, elle n’en reste pas moins enfermée pour d’autres motifs dont fraude fiscale, infraction à la législation des entreprises ou encore abus d’autorité. Selon les ONG, l’objectif est clair : il s’agit de la faire taire en utilisant tous les moyens judiciaires possibles. Avant son arrestation, Khadija Ismaïlova était aussi la cible de menaces anonymes et de chantage à la sextape, elle subissait alors un harcèlement constant.

Pourtant cette illustre journaliste n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Beaucoup d’autres journalistes, opposants et activistes des Droits de l’Homme sont arrêtés depuis l’été dernier. Les chefs d’inculpation vont de la simple évasion fiscale à l’espionnage pour le compte de l’étranger en passant par le trafic de drogues. Prison ou exil, dans tous les cas, le silence est de rigueur. Ainsi, Amnesty International dénombre 22 prisonniers d’opinion quand le Guardian annonce le chiffre de 98 personnes détenues. « Ses autorités sont parmi les plus répressives en Europe et seraient certainement sur le podium pour remporter la médaille, si les prix proposés concernaient le nombre de militants et défenseurs des droits de l’Homme derrière les barreaux. » explique John Dalhuisen, directeur d’Amnesty pour l’Europe et l’Asie centrale.

On pourrait également citer le nom de Rasul Jafarov, le directeur de Sing for Democracy (Chanter pour la démocratie) condamné le 2 août 2014 à 6 ans de prison dont le procès en appel a été repoussé à septembre 2015 à l’ouverture des Jeux. Mais aussi le nom de Raouf Mirkadyrov, célèbre opposant aux régimes azerbaïdjanais, russe et turque, emprisonné pour haute trahison et espionnage au profit de l’Arménie. Mais les exemples sont trop nombreux pour être tous cités ici.

Police-detain-an-oppositi-009Photo : David Mdzinarishvili/Reuters

Des jeux muselés et des institutions européennes aveugles

Pour toute la période des jeux, le régime a fait fermer ses frontières à des représentants d’organisations des droits de l’Homme et à des journalistes internationaux. Pour ceux qui ont tenté de braver l’interdiction, ils furent éjectés du pays. Emma Hugues, membre de l’organisation anglaise Platform s’est vue confisquer son passeport à l’aéroport. Elle a ensuite été informée qu’elle avait été placée sur liste rouge. Liste naturellement arbitraire. Retour forcé pour la jeune britannique. L’équipe du Guardian a, elle aussi, été interdite de séjour alors qu’elle avait l’accréditation nécessaire pour couvrir les jeux de Bakou. Naomi Westland, membre de l’équipe de presse d’Amnesty International, a parlé de « répression intense » après avoir été refoulée à l’entrée du territoire azerbaïdjanais.

Une violation manifeste des libertés les plus élémentaires qui n’aura pourtant pas empêché Lady Gaga de chanter Imagine de John Lennon lors de la cérémonie d’ouverture. Évidemment, toutes les grandes multinationales habituelles étaient présentes, de Mcdonald’s à Nike. Comble de l’ironie, la remise des médailles a eu lieu à la Victory Plaza de la Place de la Liberté. Rappelons enfin que ces Jeux furent instaurés par les Comités olympiques européens qui rassemblent toutes les nations du vieux continent de manière bien plus large que l’Union. Le pays, dont la situation est pourtant bien connue, fut sélectionné par vote avec 38 voix en faveur de l’Azerbaïdjan contre seulement 8 contre et deux abstentions.

Amnesty International exige immédiatement et sans conditions la libération de tous les prisonniers d’opinion. Bakou n’a toujours pas répondu au rapport de l’organisme. Reporters Sans Frontières situe l’Azerbaïdjan à la 160ème place sur 180 pays en matière de respect de la liberté de la presse. Très peu de médias furent finalement capables de couvrir librement ces Jeux Européens de Bakou. Si vous voulez rattraper votre retard, vous pouvez vous aussi jouer et incarner un journaliste, un activiste ou un avocat vivant en Azerbaïdjan grâce à un « jeu » critique proposé par la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme.


Sources : theguardian.com (2) / huffingtonpost.fr / fr.rsf.org / franceinter.fr / courrierinternational.com

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