La perspective d’un effondrement civilisationnel lié à l’emprise de l’humanité sur l’environnement nous oblige à redéfinir les valeurs sur lesquelles est bâtie notre société et notre imaginaire, argumente Manon Aubry, jeune artiste originaire de Besançon. Selon elle, les données scientifiques brutes ne suffisent pas à nous confronter à la réalité écologique d’aujourd’hui et ses potentielles conséquences sur l’avenir. Avec ses peintures, elle plaide pour une reconnexion avec l’intégralité du monde. Interview à cœur ouvert.

Mr Mondialisation : Bonjour Manon, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs en quelques mots ? 

Manon Aubry : Je suis née il y a 25 ans au cœur d’un bassin industriel proche de Besançon – où je vis actuellement ; j’ai longtemps été bercée par les histoires d’usine, observé la préparation de la « gamelle » quotidienne et l’épais bleu de travail pâlir sous des chaleurs ardentes, vu les visages noircis au crépuscule et les corps se déliter sous le poids des machines – des humains rendus machines, aussi. L’ensemble de ma famille a pénétré ces environnements opaques, ces mornes brouillards où l’on survit. Moi exceptée. Le spectacle de ces grandes violences communément admises bien qu’invisibilisées de toutes parts est un stimulant pour la pensée : la compréhension devient une nécessité, parce qu’elle est le seul moyen d’y échapper. Consciente des déterminismes sociaux notamment, j’ai le jour de ma majorité décidé de rompre avec le parcours conventionnel – ce parcours présenté comme « naturel » – que je suivais jusque là. Je me suis dès lors arrachée à tout cadre, à toute voie préétablie et ai bifurqué radicalement afin d’ouvrir mon propre chemin, singulier, en me consacrant absolument à l’aiguisage de ma pensée et de mon existence, processus duquel jaillit ma peinture.

Plaies Fécondes. Crédit image : Crédit image : Manon Aubry

Mr Mondialisation : Comment êtes-vous devenue sensible à la question de l’effondrement ? 

Manon Aubry : Contrairement à de nombreuses personnes ayant accepté et intégré le processus de déclin dans lequel nous entrons, ma prise de conscience ne s’est pas révélée dans un retentissant fracas, une grande rupture qui aurait marqué le bouleversement soudain et la redéfinition de mes représentations. Elle a été l’évolution progressive et logique du déploiement de ma pensée, du fil de mon expérience au monde. Je dois néanmoins une forme de validation, une balise que l’on pose, qui s’ancre solidement en nous et que l’on fait sienne, à ma lecture du rapport Meadows « Les limites à la croissance (dans un monde fini) » paru dans sa version actualisée en 2012. Je doute néanmoins de la centralité de ce genre de lectures, je doute qu’elles nous permettent d’être à même, à elles seules, de constater que ce monde se défait sous nos yeux : les rapports scientifiques sont évidemment nécessaires, ils sont une confirmation, un enrichissement et une boussole, mais je doute de la suffisance de leur puissance à engendrer à eux-seuls une prise de conscience étendue, un renversement de fond qui soit à la mesure de l’instabilité inouïe qui caractérise l’ère dans laquelle nous entrons, et à laquelle aucun être humain ayant foulé cette planète n’a jamais eu à faire face.

Il existe je crois une paralysie, un blocage plus fondamental qui empêche toute possibilité d’intégration de ce délitement inextricable et en conséquence, de transformation des sociétés humaines qui est en corrélation avec la dynamique de bifurcation du système Terre : ce sont les cadres, les conventions, les murs que l’esprit humain n’a de cesse de créer, ces illusions comme autant de voiles qu’il applique sur le réel afin de supporter sa complexité abyssale et inintelligible, son absurdité aussi. Les mots eux-mêmes en sont imprégnés. L’esprit humain cloisonne, simplifie, tronque, travestit, compartimente l’univers à la manière d’un gestionnaire, il le désincarne, et dans le même mouvement nous en éloigne. Mais le réel ne connait aucune séparation absolue et statique, le monde matériel est poreux et mouvant. Louise Michel comparait dans l’« Ère Nouvelle » – l’un de mes livres de chevet – l’espèce humaine à un océan en écrivant ceci : « Comme la goutte d’eau tient à la goutte d’eau d’une même vague et d’un même océan, l’Humanité entière roule dans la même tempête vers le grand but. » Cette métaphore est très évocatrice, la représentation que je me fais de la dynamique du monde et de ses mouvements est extrêmement proche de cet océan dans lequel tout se tient et influe sur tout à chaque instant.

Ces mécaniques de fuite, des plus englobantes jusqu’aux plus infimes, ces cloisonnements qui brouillent notre regard et nous coupent du monde sont l’humus de toute pensée dogmatique, aucune réalisation complète ne saurait naître dans un tel écosystème : elles doivent être déconstruites. Nous serons alors en mesure de faire nôtre une posture d’absorption brute – dans la limite de ce que nos corps nous permettent – du réel, une reconnexion avec le monde dans son ensemble ; l’intégralité de notre expérience humaine se verra alors dépouillée de toute subordination doctrinaire. Les manifestations de l’effondrement sont d’ores-et-déjà visibles à chaque instant de notre existence si l’on accepte de s’affranchir de ces innombrables formes de séparations afin d’observer le réel au plus proche de ce qu’il est : voilà quelle posture plus que toute autre chose m’a permis de prendre acte de l’effondrement de la civilisation humaine.

Mr Mondialisation : Comment l’art peut-il, selon vous, évoquer une question aussi complexe ?

Manon Aubry : C’est précisément parce que la question est complexe et globale qu’elle doit s’infiltrer dans l’ensemble des activités humaines, les mettre en cause et les redéfinir radicalement. L’art en fait partie et l’humanité ne saurait s’en passer. Nous vivons l’âge des limites : celles de la planète Terre. Or ces dernières sont intrinsèquement liées à nos propres limites, en tant qu’espèce, en tant qu’être humain, et doivent nous amener à les questionner. Face à la complexité du monde, à cette myriade d’interconnexions mouvantes et insondables, la modestie s’impose : je ne crois pas en la possibilité d’une pensée strictement rationnelle, objective ; la méthodologie scientifique, si rigoureuse soit-elle, est de fait limitée par les outils dont elle dépend, par les esprits – encore une fois, si brillants soient-ils – qu’elle convoque, etc. L’usage que je fais du langage symbolique se veut complémentaire : il est une forme d’exploration de soi et du monde. Une manière aussi de lier et d’unifier. Il est selon moi d’autant plus pertinent de se le réapproprier et de le redéfinir dans cette période de transition de phase : les mythes et les symboles sont un puissant facteur d’orientation dans la vie des êtres humains, ils touchent à l’inconscient profond. Les histoires nous façonnent ; or, celles qui aujourd’hui exercent ce pouvoir sur nous sont pour la plupart hors-sol voire néfastes – absolument déconnectées du réel – elles en sont parfois la négation-même.

Dans un monde agonisant où l’homogénéisation est le maître mot – des cultures, des corps, du rapport à l’autre, du vivant, des liens, des modes de vie, etc – le recours aux symboles me semble fécond en cela qu’il n’impose rien d’absolu : le sens que l’observateur projette dans un symbole est le fruit de son expérience, par nature singulière. Et c’est encore mieux que cela : c’est aussi et surtout dans la mise en relation que le sens du symbole se définit. C’est également l’une des raisons pour lesquelles je me suis orientée vers un foisonnement de symboles, c’est une manière de décupler les possibilités d’interprétation. À l’heure où il s’agit de se préparer à l’imprévisible, la plasticité, la résilience que nous devons construire à toutes les échelles impliquent une fourmillante diversité des perspectives, qui elles-mêmes engendreront une myriade de nouveaux rapports à l’existence. La redéfinition d’imaginaires enracinés dans le réel – et plus précisément, dans le territoire que celui qui le pense habite, d’où mon usage du pluriel – est nécessaire à leurs émergences.

La mécanique des esprit libres. Crédit image : Manon Aubry

Mr Mondialisation : Quelles sont vos émotions personnelles vis-à-vis de l’effondrement ?

Manon Aubry : Laisser l’idée de l’effondrement nous façonner est un déclencheur émotionnel particulièrement puissant, d’autant plus pour celles et ceux qui injectent la majeure partie de leur énergie dans ces questions. Peut-être d’ailleurs est-ce là l’un des facteurs explicatifs du déni très largement répandu dans lequel l’espèce humaine se complaît. Comment supporter l’idée d’un tel renversement ? Comment supporter l’effondrement de ses propres représentations, de son imaginaire profondément inscrit, des projections qui en découlent, de son rapport au monde et les vertigineuses émotions que cette prise de conscience enfantent immanquablement ? Consentir à la réalité de l’effondrement, c’est accepter d’entrer en immersion dans ce qu’il existe de plus obscur, accepter d’explorer une idée simple dont la plupart des Hommes modernes se détournent : tout est périssable ; et inexorablement, c’est l’idée même de sa propre fin qui surgit et qu’il nous faut assimiler. Paradoxalement, je crois qu’il n’y a pas d’incorporation plus libératrice que celle de sa propre mort : c’est précisément en l’acceptant qu’une réappropriation de son existence et un réinvestissement de chaque instant sont rendus possibles.

Il y a quelque chose qui se rapprocherait d’une symétrie, d’un effet miroir dans le déploiement des émotions. D’une certaine façon, il m’apparaît qu’une émotion et son exacte opposée ne forment qu’un seul et même organe, qu’elles sont prises dans une seule et même membrane ; et que l’existence de l’une donne inéluctablement naissance à l’autre. Par conséquent, acquiescer aux émotions dites négatives et aux douleurs qu’elles portent en elles, c’est s’ouvrir aussi aux émerveillements nouveaux, aux renforcements de l’être et aux rebonds qu’elles engendrent par nature. Il n’existe donc pas de grand épanouissement sans grande souffrance, et c’est dans ce contraste que l’un et l’autre se révèlent en écho : en somme, il y a de la joie à adopter une posture lucide dans la catastrophe.

Mr Mondialisation : Quel regard portez-vous sur l’avenir ?

Manon Aubry : La question est délicate et impose plus que toute autre interrogation une grande modestie, une poignée de guillemets et d’admettre que chaque idée déployée ici sera imprégnée d’une part de doute et d’imprécision propres à toute réflexion… Mais encore davantage quand il s’agit d’une tentative de prospective. Néanmoins, je crois que l’on peut sans être trop aventureux dégager une architecture globale de ce qui nous attend, dans un premier temps en ayant le courage de regarder lucidement l’état actuel de la planète et du vivant : les êtres humains ont franchi de nombreuses limites dans l’exploitation des ressources, altéré l’ensemble des écosystèmes, initié la sixième extinction de masse des espèces, détruit la moitié de la biomasse terrestre, rendu toxiques l’eau, le sol et l’air, mis fin à la stabilité climatique qui gouvernait les grands cycles planétaires depuis des milliers d’années et ouvert une nouvelle ère géologique : l’anthropocène… L’humanité est en somme devenue une force tellurique centrale ; la pression massive qu’elle exerce n’est pas soutenable et nous fait à présent basculer dans un processus d’anéantissement de la vie sur Terre.

Dans les médias mainstream, dans les discours politiques ou dans la bouche des « experts », le mot « crise » est omniprésent : « crise » économique,  « crise » écologique, « crise » financière, « crise » sociale, « crise » migratoire, « crise » climatique… Jusqu’aux « crises » de confiance en tous genres (politiques, institutionnelles, etc). Il semblerait que toutes les sphères de l’activité humaine et de la planète soient en « crise », et celles-ci adviennent de manière simultanée. Il serait contraire au bon sens d’y voir une coïncidence fortuite ou un pur hasard. Toutes ces « crises » sont étroitement liées. Notre incapacité à voir et comprendre que ces dernières sont intimement intriquées, qu’elles sont les symptômes d’un même événement vient en partie du fait que nos esprits ne sont pas outillés pour intégrer le comportement des systèmes complexes. Nous raisonnons de manière simple et linéaire en termes de cause / conséquence uniques et directes. Cette cécité est également exacerbée par l’injonction à l’ultra-spécialisation encouragée par l’idéologie libérale-productiviste dominante et à la quasi-absence de pensée transversale ou interdisciplinaire : chacun est focalisé sur un point précis du réel, et seule une minorité infinitésimale ose reculer de quelques pas afin d’observer le tableau global, ses myriades d’interconnexions, de liens d’interdépendance et leurs comportements contre-intuitifs. Pourtant, lorsque l’on décide de s’aventurer dans cette incursion, la chose apparaît de manière éclatante : le problème fondamental, c’est la croissance matérielle sans limite sur une planète limitée.

Crédit image : Manon Aubry

La grande symphonie du désastre est orchestrée par ce dogme aujourd’hui érigé en mythe – la croissance, devenue une fin en soi – vers lequel l’ensemble de notre système globalisé est orienté et structuré, et sans lequel il ne peut se maintenir ; l’extraction des ressources naturelles est la clef de voûte de notre civilisation croissanciste, or, nous atteignons les limites physiques de la planète. L’équation est simple : nous assistons à la fin d’un monde.

La temporalité de l’effondrement est imprédictible, sa forme l’est aussi. Il est néanmoins peu probable que le corps de la civilisation humaine succombe d’un seul bloc ; ses organes ( économique, énergétique, alimentaire, etc ) seront exposés au risque d’être frappés par de brusques ruptures. Dans un système mondialisé aux flux effrénés et au sein duquel tout est densément interconnecté comme le nôtre, des effets de contagion – qu’il sera difficile de contenir du fait de l’accès restreint à l’énergie et aux ressources en général – adviendront inévitablement. Le monde chancelle déjà : en témoignent la crise financière de 2008, les événements climatiques extrêmes comme l’ouragan Katrina, mais aussi des événements sociaux tels que le Printemps Arabe ; si puissantes que soient ces déflagrations, elles ne sont que les premiers symptômes de la grande maladie et nous sembleront bien dérisoires dans quelques années. Voici la seule certitude sur laquelle nous pouvons d’ores-et-déjà nous appuyer : le monde dans lequel nous entrons est par nature instable et défavorable, et c’est à l’imprévisible qu’il faut se préparer.

Mr Mondialisation : Et concernant l’humanité plus spécifiquement ?

Manon Aubry : La lucidité et l’honnêteté intellectuelle m’obligent à rappeler que nous n’échapperons pas aux grandes souffrances : après des milliers d’années de croissance presque ininterrompue, il est vraisemblable que le nombre des êtres humains déclinera en l’espace de quelques générations tout au plus, dans la continuité de ce que nous infligeons déjà à l’ensemble de la vie sur Terre ; et que l’environnement dans lequel nous évoluerons désormais nous sera, à nous humains et à l’intégralité du vivant avec qui nous aurons ces défis en partage, de plus en plus hostile et frugal.

Je lance cette interrogation à celles et ceux que la perspective de l’effondrement heurte, à celles et ceux qui éprouvent de la mélancolie : le monde que nous laissons derrière-nous est-il désirable et véritablement humain ?

Il apparaît que ce sont les difficultés et les résistances à notre mouvement qui rendent possible l’émergence de l’«acte héroïque», qui rendent possible que se révèlent toutes sortes de grandeur, de puissance, d’intelligence humaine et d’élans fraternels qui sommeillent en chacun de nous ; les obstacles nous obligent à nous dépasser, à nous améliorer : tout ce qui vit se fortifie dans l’adversité. Ce monde-là ne fera pas exception aux autres époques en portant en lui ses nuées d’obscurantismes ; mais à l’inverse, ce paysage neuf qui s’ouvre devant nous permettra aussi que renaisse ce qui manque cruellement à notre époque de grand épuisement, où l’affaiblissement et l’asphyxie dans l’entassement matériel font office de phare existentiel : une ambition exigeante et un horizon élevé pour l’humanité.

La traversée. Crédit image : Manon Aubry

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