Dans Ne plus se mentir (Rue de l’échiquier, 2019), Jean-Marc Gancille expose sans concession l’échec massif de l’humanité à enrayer le changement climatique et dénonce une écologie des « solutions » qui ne fait qu’accentuer les problèmes. S’il estime qu’il ne faut plus exclure la voie de la radicalité, il le concède lui-même, la marge de manœuvre est étroite. Et les conséquences difficilement prévisibles ? Interview.

Mr Mondialisation : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Ne plus se mentir ?

Jean-Marc Gancille : J’évolue dans le champ de l’écologie et des alternatives citoyennes depuis le début de mon parcours professionnel, au sein et/ou au contact d’une grande diversité de structures (milieu associatif, collectivités, grandes entreprises, ONG, entrepreneuriat…). Face à l’ampleur du désastre, l’inertie du système – alimentée par une série de fausses croyances derrière lesquelles chacun se retranche pour se rassurer ou maintenir l’ordre établi – m’est devenue insupportable. Je ressentais le besoin de percer un certain nombre de baudruches idéologiques qui maintiennent un statu quo qui me paraît mortifère.

Mr Mondialisation : Pourquoi considérez-vous que la lutte contre le changement climatique est désormais illusoire ? Quels sont les mécanismes qui nous maintiennent en échec ?

Jean-Marc Gancille : Nous avons allègrement dépassé un certain nombre de plafonds qui rendent désormais irréversibles les phénomènes de réchauffement de l’atmosphère ou de déclin de la vitalité des écosystèmes qui supportent la vie animale ou végétale. Les scientifiques eux-mêmes le concèdent entre les lignes (lorsqu’on s’attarde bien sur le dernier rapport du GIEC), voire même ouvertement quand un ultime rapport des Nations Unies admet qu’il est désormais impossible de juguler une augmentation des températures en Arctique de 3 à 5°C d’ici 2050 et de 5° à 9° en 2080. L’inertie du système Terre est telle que si tout le monde stoppait immédiatement (par un improbable miracle) toutes ses émissions de CO2 l’atmosphère se réchaufferait encore durant des décennies. Nous sommes en route vers un terrible inconnu, quelle que soit la force de notre volonté pour l’empêcher.

Mr Mondialisation : Si l’on peut s’accorder sur le fait que les objectifs des 1,5° et 2° seront manqués, n’est-il pas dangereux d’enterrer toute lutte contre le changement climatique ?

Jean-Marc Gancille : Il s’agit surtout de lutter contre les fausses solutions technologiques, les verrouillages économiques et l’apathie sociale qui risquent d’empirer la situation. Or la communauté internationale s’enthousiasme désormais pour un « green new deal » basé sur la fuite en avant d’un système productiviste et industriel qui promet toujours à une opinion docile de régler les problèmes par un surcroît de technologie et le recours systématique au marché. Il n’y a aucun changement de paradigme, aucune transition dans les modes de faire. C’est pathologique. Là où l’on sait pertinemment que chaque point de croissance supplémentaire est un clou supplémentaire enfoncé dans notre cercueil. Il faudrait au contraire drastiquement préserver ce qui peut l’être en protégeant les communs, partageant équitablement les ressources restantes, décélérant radicalement nos trains de vie occidentaux, limitant notre recours à l’énergie fossile par une sobriété maximale, portant un regard biocentré sur le monde, etc.

Jean-Marc Gancille. Crédit image : Fred William Dewitt
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Mr Mondialisation : Vous êtes particulièrement sévère vis-à-vis de ceux qui « positivent » l’écologie ainsi que l’effondrement – vous vous moquez ouvertement des « happy collapser ». Pourquoi ?

Jean-Marc Gancille : Je suis effectivement sévère face à notre complaisance générale face au sempiternel recyclage des mêmes illusions vertes qui nous font perdre le temps précieux que nous n’avons plus. La litanie des concepts creux et lénifiants qu’on nous sert invariablement comme des solutions miracles (les petits gestes du quotidien, le développement durable, la croissance verte, l’économie circulaire,…) fait perdurer l’ordre économique établi qui refuse toute subordination à des enjeux de justice sociale et d’urgence écologique.

Quant au « magic thinking » très répandu dans la communauté écolo qui voudrait que « quand on veut on peut » ou à l’idée selon laquelle il faudrait avant tout « être le changement qu’on veut voir advenir dans le monde », ces considérations ne font preuve d’aucune réflexion politique, d’aucune lucidité critique sur l’invariabilité des lois physiques ou la permanence des logiques de pouvoir et de domination qui nécessiteront infiniment plus que la pensée positive pour s’en sortir.

Pollution...Mr Mondialisation : Vous suggérez à la fin de votre réflexion que seul « un rapport de force avec le système dominant actuel » peut changer la donne. Mais qui aurait la légitimité de ce rapport de force, alors que la majorité aspire à vivre avec « plus » ?

Jean-Marc Gancille : Je constate avec dépit la collusion de plus en plus flagrante entre les élites économiques et politiques un peu partout dans le monde. Le dogme libéral et technique que promeuvent la plupart des gouvernements avec la complicité des multinationales agit comme un rouleau compresseur sur les alternatives qui démontrent pourtant qu’un autre monde, plus juste et partageux, est envisageable. Ce pouvoir-là n’abdiquera pas par la force de conviction de ses opposants ou le pouvoir des urnes dans des démocraties qui n’en ont plus que le nom. Je m’interroge sur le niveau de radicalité à exercer face aux Pouvoirs actuels. Je crains qu’il ne faille le leur arracher physiquement pour éviter le pire. L’Histoire nous a malheureusement montré qu’il en avait toujours été ainsi. Qui aurait cette légitimité ? Ceux qui en auront le courage.

Mr Mondialisation : « Ne pas se mentir » n’implique-t-il pas également de considérer que ce nouveau rapport de force pourrait justifier un renforcement du pouvoir central ?

Jean-Marc Gancille : Que ce rapport de force puisse susciter un renforcement de l’arsenal répressif n’est même plus un risque, c’est une réalité que nous vivons malheureusement depuis plusieurs mois dans l’Hexagone (et que d’autres ailleurs dans le Monde subissent depuis toujours ou presque).

Face à cette escalade sécuritaire, il va falloir être ingénieux, inventifs et très organisés. La voie est extrêmement étroite, car le rapport de forces est très inégal. La foi dans l’insurrection générale écolo est probablement aussi illusoire que l’espérance dans le capitalisme vert.

Mais je continue à penser qu’un chemin possible, sans doute pas l’unique, qui serait de s’affranchir progressivement du système pour être de moins en moins dépendant et complice de cette hypercentralisation qui exerce une surveillance et un contrôle permanents par le truchement du big data et des infrastructures bien réelles qui sont autant de passage obligé pour nous maintenir dans le rang. Petit à petit reconquérir de l’autonomie et de liberté, exercer une responsabilité à la hauteur de l’éthique qu’on revendique, relocaliser tout ce qui peut l’être, expérimenter encore et toujours fraternité, solidarité et sobriété au plus près du terrain, faire preuve de résistance au quotidien face à cette machine infernale qui détruit le vivant.

Mr Mondialisation : Vous vivez aujourd’hui à la Réunion, une île déjà sous la contrainte de l’adaptation. Quelles leçons en tirez-vous ?

Jean-Marc Gancille : La Réunion n’échappe nullement au monde comme il va. Ici aussi les tensions entre économie et écologie sont permanentes et conduisent le plus souvent à la soumission de la seconde par la première. Pourtant La Réunion est un territoire sentinelle qui subit déjà les conséquences du changement climatique et où de plus en plus de citoyens se bougent. Le cocktail entre l’injustice sociale réelle et le potentiel écologique exceptionnel de cette île pourrait aussi donner des voies intéressantes de sortie vers le haut en augmentant la résilience de ce territoire magnifique.

Co-fondateur de « DARWIN Eco-système » à Bordeaux, Jean-Marc Gancille multiplie les engagements militants après avoir travaillé plusieurs années comme directeur de la communication et du développement durable auprès de l’opérateur France Télécom/Orange dans le Sud-Ouest. Vivant désormais à la Réunion, il s’engage dans la protection de la faune sauvage au sein de l’association Globice (connaissance et conservation des cétacés).

Jean-Marc Gancille, Ne plus se mentir, Rue de l’échiquier, 2019, 96 pp. Prix : 10,00 € TTC. ISBN : 978-2-37425-146-2

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