Coluche reviens ! Tes enfoirés ont foiré et ça risque de coûter cher aux gens qui ont faim. Oui, on dit qu’ils sont devenus fous, tes enfoirés, mais pas seulement. Le monde l’est devenu. Les radicalismes montent. La nuance n’est plus. La haine frappe à nos portes. Et d’une erreur stupide de tes enfoirés, il se pourrait que des gens simples en payent le prix fort.

Oh Coluche, depuis que tu es parti, le monde a profondément changé. Les riches sont plus riches que jamais, les pauvres toujours aussi nombreux. Le sens même du « social » continue de se dégrader, la crise écologique fait trembler le monde et la logique marchande est dans tous les esprits. Et au milieu de ce merdier, il y a la jeune génération qui cherche sa place. Cette jeune génération plongée en plein paradoxe entre rêve et cauchemar. Une étude belge du Thermomètre Solidaris (Comment vont les 18-30 ans ?) révélait dernièrement que les jeunes étaient emprisonnés entre le discours paternaliste lancinant des autorités et la réalité froide du système. Le monde leur demande de s’épanouir, de se prendre en main, de voler de leurs propres ailes, de bouffer la vie à pleines dents ! Mais dehors, la société est bouchée. La société ne veut pas d’eux. La publicité vend du rêve mais les entreprises nettement moins. Il n’a jamais été si difficile de trouver sa voie, de s’épanouir, d’être heureux. Alors qu’on leur promet la liberté, on leur offre des bas salaires et des contrats précaires. La jeunesse souffre, mais la jeunesse ne manque pas de courage.

Et c’est ce qui m’amène ici, Coluche. Car ta troupe d’enfoirés, qui n’est plus tout à fait la même elle aussi, semble avoir heurté une génération entière avec un discours patriarcal et réactionnaire qu’elle n’en peut plus d’entendre. Ces mêmes discours discriminants et vaniteux que tu moquais, hier, non sans talent. Ils ont le sentiment, ces jeunes, que la génération de tes enfoirés leur ont laissé un monde en lambeau, s’enrichissant grassement au passage. Et c’est cette petite aristocratie télévisée, tant aimée par ailleurs, qui aujourd’hui vient leur donner des leçons de conduite. « Travail, consomme, bouge-toi ! » aurais-tu imaginé ça possible, Coluche, pour récolter des dons ? Le monde n’offre plus les mêmes chances et tes enfoirés ne l’ont pas compris.

Mais doit-on pour autant céder à la haine ? Tu le sais mieux que moi, Coluche, la frustration attise la colère, et la colère fait place au rejet. Quand tes enfoirés se plantent, ce sont les restaurants du cœur qui dégustent. Et dans le monde réel, ce sont des milliers d’individus qui, peut-être, n’auront pas à manger demain, faute de soutien pour réaliser ton petit rêve. Et c’est là que tu aurais du être présent pour nous rappeler, à nous la jeune génération, de ne pas être tentés de répondre au discours Réactionnaire par la Réaction. Qu’au mépris, on répond avec de l’amour et de l’humour, comme tu le faisais si bien.

Coluche-histoire-d-un-mec

Il y a une dizaine d’années, alors que j’étais stagiaire dans un de tes restaurants du cœur, j’ai rencontré Jean. À 60 ans passés, après une embolie cérébrale à laquelle il avait survécu, Jean avait décidé d’offrir son temps aux restos du cœur malgré sa santé fragile. En pratique, cela consistait à se lever à 6h du matin, faire une tournée des magasins pour récolter des invendus, se rendre chez des donateurs, se fournir en alimentation et ramener le tout à la centrale. La fin de matinée était destinée à la cuisine en vue d’aider la masse de personnes qui avait faim dehors. Nourrir ces personnes, qui pourraient être nos parents, nos enfants, nos amis, voir leur visage s’illuminer devant un bête plat de pâtes, ça n’avait pas de prix pour Jean. C’était ton rêve dans ses yeux, Coluche, en attendant un avenir serein qui vient moins vite qu’on l’espère.

Et ton rêve, Coluche, il est avant tout possible grâce à ces milliers d’anonymes sur le terrain, qui s’organisent jour après jour pour apporter « le pain » à celui qui en manque maintenant. Et face au triste constat que tu tirais déjà à l’époque, à savoir que l’état providence est démissionnaire du problème de la faim, ton rêve n’est tristement possible que grâce à la générosité collective, à une taxe volontaire sous la forme d’un don de temps sur le terrain ou d’un don d’argent pour concrétiser l’organisation de l’aide. Et c’est là que tes enfoirés jouent leur seul et petit rôle, pourtant décisif. Ces enfoirés ne portent pas ce nom pour rien. Ils sont effectivement des enfoirés embourgeoisés dont personne n’a envie d’entendre les leçons de morale. Mais toi, tu as vite compris que leur popularité pouvait être manipulée pour la bonne cause. Pour que Jean et d’autres puissent avoir les moyens d’agir sur le terrain.

C’était ça ton message visionnaire plein de nuances, Coluche, que c’est dans le compromis, par le biais d’enfoirés qui eux ont déjà réussi, qu’il était possible d’insuffler un mouvement collectif généreux. Tes enfoirés ne sont rien d’autres que des pantins médiatiques qui servent à activer ceux qui n’ont pas le temps d’être Jean. Certes, tes enfoirés d’hier ne sont plus les enfoirés d’aujourd’hui. TF1, Starac et les chiens du Capital sont passés par là, si bien qu’un artiste comme Stromae n’en veut pas, histoire de ne pas profiter de la misère des autres pour son profit personnel. Mais néanmoins, qui voudrait retirer la cuillère dans la bouche des plus pauvres au moment-même où ils en ont le plus besoin ? Nous voilà dans une posture bien cynique.

Coluche, ce que je retiens de ce regrettable plantage médiatique, c’est que tes enfoirés sont un mal tristement nécessaire à beaucoup de gens dans le besoin. Qu’il est encore plus triste qu’ils soient toujours à ce point nécessaires. Ils ne sont que des images populaires qu’on agite à l’écran pour que les vrais acteurs de terrain, anonymes, souvent des jeunes, puissent réaliser leur aide. Malheureusement, quand tes enfoirés rejoindront leurs appartements luxueux après toute cette histoire, je crains que ce soient ceux qui frappent à la porte de ton Restaurant qui en subissent seuls les conséquences. Ce qui me laisse suggérer que les patrons du CAC40 et autres milliardaires doivent bien se marrer en voyant comment les gens d’en-bas se tirent une balle dans le pied à cause d’une bourde de tes enfoirés. Car il serait bien triste, Coluche, que ton si beau projet s’effondre au moment même où il devrait briller pour ceux qui souffrent d’un monde injuste.

– Mr Mondialisation

(image à la une : fresque parisienne signée DAN23)

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