Alors que l’ONU alerte sur le risque de pénuries alimentaires qui pourraient provoquer famines et malnutrition dans les pays les plus exposés, d’énormes quantités de nourriture sont gaspillées et détruites chaque jour dans le monde. Dans de nombreuses fermes américaines, les travailleurs sont en effet contraints de détruire leurs propres récoltes, faute d’acheteurs. Nouvel effet pervers d’un système mondialisé trop vulnérable, cette conséquence absurde de la pandémie pourrait en être un effet tout aussi dévastateur. Explications.

Si certains s’alarment d’une potentielle pénurie de papier toilette ou de farine dans les supermarchés, des logiques bien plus graves sont à l’œuvre loin des regards suite à l’apparition du covid-19. Dans un communiqué publié conjointement par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), l’OMS (Organisation mondiale de la santé) et l’OMC (Organisation mondiale du commerce), les dirigeants de ces trois organismes alertent sur une potentielle pénurie alimentaire sur le marché mondial.

Risques de famine et malnutrition

Ce rapport de la FAO publié en 2016 pointait la dépendance importante de certains pays aux importations de nourriture. Certains pays affichent un taux d’autosuffisance alimentaire très faible, d’à peine quelques jours, comme la Belgique et le Japon ou, plus grave car la faim y est bien plus présente, la Somalie, le Liberia ou encore Haïti. À l’inverse, des pays comme l’Argentine, les États-Unis ou l’Australie affichent des taux importants, et produisent parfois deux fois plus de nourriture que ce que la consommation de la population du pays ne requiert. Il s’agit de pays le plus souvent producteurs et exportateurs dont les autres pays dépendent. Un équilibre qui repose sur la bonne santé de la mondialisation et l’utilisation massive des énergies fossiles.

Or à l’heure actuelle, les mesures de confinement, couplées aux « incertitudes liées à la disponibilité de nourriture, peuvent déclencher une vague de restrictions à l’exportation ». Les dirigeants des trois organisations, le Chinois Qu Dongyu (FAO), l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus (OMS) et le Brésilien Roberto Azevedo (OMC) s’inquiètent ainsi du « gâchis de produits périssables et d’une hausse du gaspillage alimentaire ». « Nous devons nous assurer que notre réponse face à la pandémie de Covid-19 ne crée pas, de manière involontaire, des pénuries injustifiées de produits essentiels et exacerbe la faim et la malnutrition », concluent-ils.

Des tonnes de nourriture détruites

Pénurie et gaspillage alimentaire vont étrangement de pair. Les deux phénomènes peuvent paraître totalement contradictoires, or ils sont en train de se produire simultanément à travers le monde. Faute de débouchés à l’international, des milliers de tonnes de nourriture doivent être détruites dans les pays exportateurs, alors que les pays les plus dépendants sont menacés par la famine à cause de la pandémie. Un paradoxe qui souligne une fois encore les limites de la mondialisation et le manque structurel de résilience alimentaire locale qu’il génère tout en offrant l’illusion d’abondance aux pays riches importateurs.

Les prix trop bas rendent les exportations non-rentables – Pixabay

Aux États-Unis, des fermiers du Wisconsin et de l’Ohio déversent en ce moment des millions de litres de lait frais dans les fosses à fumier. Dans le sud de la Floride, une région qui approvisionne une grande partie de l’est des États-Unis, les tracteurs écrasent des haricots et des choux parfaitement mûrs et comestibles sur leurs champs. Beaucoup des plus grandes fermes du pays sont contraintes de se débarrasser des excédents qu’ils ne peuvent plus vendre à l’étranger. L’exportation de ces produits est en effet impossible, de nombreux clients internationaux étant aux prises avec la pandémie et les récentes fluctuations monétaires, qui ont fait chuter les cours de certains produits, rendant les échanges non rentables. Il est ainsi plus stratégiquement efficace, du point de vue de l’économie triomphante, de détruire ces aliments destinés à l’exportation que de les offrir à la population.

Un manque de débouchés aussi au niveau national

Outre les restrictions sur les exportations, c’est aussi la fermeture des restaurants, des hôtels et des écoles qui a laissé certains agriculteurs américains dépourvus d’acheteurs pour plus de la moitié de leurs récoltes. Si les distributeurs, grandes surfaces en tête, voient leurs ventes augmenter ponctuellement avec la panique, cette hausse n’est pas suffisante pour absorber toute la nourriture périssable qui a été plantée. Ceci est particulièrement vrai pour les fruits et légumes, que les restaurants ont tendance à demander en plus grande quantité que les ménages, dans un pays où les habitudes de consommation font la part belle à d’autres produits. Pourtant, il serait possible de transformer, congeler et préserver ces aliments.

Même pour les denrées que les Américains affectionnent, la situation est pourtant problématique. La plus grande coopérative laitière du pays, Dairy Farmers of America, estime ainsi que les agriculteurs déversent jusqu’à 14 millions de litres de lait (3,7 gallons) par jour. D’après le NY Times, un seul producteur de poulet détruit 750 000 œufs non éclos chaque semaine pendant cette crise. Pour empêcher le gaspillage et l’effondrement des cours, les groupes agricoles font officiellement tout leur possible pour trouver de nouveaux débouchés pour leur production excédentaire. Mais cette recherche et développement a un coût et prend du temps, sans parler des obstacles logistiques qui surviennent. Dès lors, il semble plus rapide et moins coûteux de détruire ces aliments excédentaires.

Des prix qui chutent

Une part des agriculteurs ont décidé de donner leur excédent de production aux banques alimentaires et autres associations de ce type. Mais ces organisations ont été submergées par les demandes, et ne peuvent absorber qu’une quantité limitée de denrées périssables. Aux États-Unis, au moins 50 millions de citoyens souffrent d’insécurité alimentaire et pourtant le pays produit l’équivalent nécessaire à nourrir plus de 500 millions de personnes. Malgré l’afflux de personnes dans le besoin, les infrastructures sont dépassées, et le nombre de bénévoles actifs a diminué à cause de la pandémie. Par ailleurs, le coût de la récolte, de la transformation et du transport des produits vers ces associations ne peut être pris en charge par les agriculteurs en difficulté.

En plus de contraindre à la destruction des récoltes, la forte baisse de la demande dans certains secteurs a également fait chuter les cours de nombreux produits sur les marchés mondiaux. C’est le cas notamment pour le lait, alors que les conjonctures saisonnières impliquent une hausse de la production dans les pays du Nord. Détruire des aliments sert également de levier pour maîtriser les prix sur le marché, souvent en vain. En déversant leur excédent, certains agriculteurs actifs dans la filière laitière espèrent ainsi faire reculer l’offre et stabiliser les prix.

Une situation qui menace de se généraliser

Cette situation ne se limite pas aux États-Unis, même si ce pays particulièrement touché par le coronavirus en subit plus durement les conséquences. Dans divers pays producteurs de lait, la pandémie a fortement perturbé les marchés, faisant chuter les prix. Au Québec, ce ne sont pas moins de 650 000 litres de lait qui a dû être jetés en l’espace d’une semaine. « Malheureusement, compte tenu de l’impossibilité de trouver un acheteur pour tout le lait, des volumes de lait devront être disposés faute de marché et de capacité de transformation », a indiqué la fédération des Producteurs de lait du Québec.

En Europe aussi, « la crise liée au Covid-19 et aux mesures mises en place pour limiter la pandémie désorganisent profondément les marchés laitiers », annonçait récemment Benoît Rouyer, économiste au Cniel (Centre National Interprofessionnel de l’Economie Laitière). Il alerte sur un risque d’amplification de la tendance à la baisse du prix des produits laitiers en France au cours des prochaines semaines dans un contexte où les producteurs de lait peinent déjà à vivre de leur activité. Un dispositif de réduction de la production pour le mois d’avril a été mis en place par le Cniel pour tenter d’éviter d’en arriver à des situations critiques comme celle que connaissent les États-Unis et qui menace de s’étendre à d’autres régions.

La destruction généralisée d’aliments frais survient alors que les populations les plus défavorisées des pays producteurs sont dans des situations financières difficiles, et que celles des pays du Sud sont menacées par la famine. Ce paradoxe absurde montre une nouvelle fois les limites de notre système alimentaire global et notre incapacité à penser « commun » et « partage » même en situation de crise majeure. Un paradoxe qui reflète la profonde incertitude engendrée par le coronavirus et le manque de résilience de notre économie, qui s’illustre notablement dans des secteurs comme l’agriculture. Une seule solution pour l’avenir : garantir la résilience alimentaire locale partout où elle est possible.

Raphael D.

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