Dans le chaos des camps Rohingyas, 720 000 enfants nous regardent

La démesure des camps de Rohingyas est à peine descriptible par les mots. De véritables cités de tentes s’étendent à perte de vue. Près d’un million de personne y vivent dans des conditions souvent insalubres et à la limite du supportable. Arrivé dans l’un des camps, Cox’s Bazar, nous sommes très vite frappés par une réalité marquante : les lieux sont cernés d’enfants qui déambules entre les tentes et refuges de fortune. Ils sont désormais les habitants les plus nombreux des camps…

Cox’s Bazar, Bangladesh : à 30 km de cette station balnéaire du Golfe du Bengale, plus d’un million de personnes vivent entassées dans des camps de réfugiés surpeuplés. Sur place, nous sommes frappés par le nombre d’enfants qui courent et jouent dans le camp. Malgré la rudesse de la situation, leur sourire, leur courage, leur résilience nous éblouit et nous questionne. Selon les chiffres officiels, près de 60% des nouveaux arrivants depuis le mois d’août dernier sont des enfants de moins de 18 ans.

Selon les chiffres de l’UNICEF, « à la date du 24 décembre 2017, parmi les nouveaux arrivants, les populations Rohingyas déjà installées et les communautés locales vulnérables, 720.000 enfants sont affectés et ont besoin d’une aide humanitaire ». La crise humanitaire qui frappe les Rohingyas concerne donc en grande partie des enfants. Un triste visage de ce drame qui peine encore à arriver aux oreilles de l’occident.

Photographie : Pascale Sury pour Mr Mondialisation
Photographie : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

40 ans après l’installation des premières tentes, la crise atteint désormais des sommets dramatiques ! Depuis le 25 août dernier et les violences à grande échelle perpétrées par les autorités birmanes (pays majoritairement bouddhiste) contre les Rohingyas (minorité musulmane) dans l’état birman de Rakhine, plus de 650.000 réfugiés ont fui le pays dans une courte période, pour traverser la frontière toute proche avec le Bangladesh. L’ONU parle d’une véritable épuration ethnique.

Les centaines de milliers de mineurs, parfois très jeunes, que nous croisons ont subi des atrocités et vivent désormais l’enfer de camps insalubres. Ils ont besoin de tout : d’abris, de puits, de toilettes, d’écoles, de nourriture, de vêtements,… Nous visitons le camp avec une équipe de l’Unicef qui tente de sensibiliser l’opinion à la situation de cette jeunesse menacée.

Photographie : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Dans le domaine de la santé, la vigilance est grande face aux cas de malnutrition de plus en plus nombreux. Les équipes de l’agence onusienne viennent de réaliser un check-up de plus de 300 000 enfants : « Ici, dans les camps de Kutupalong et Balukhali, le taux de malnutrition global est de 19%, ce qui est largement au-dessus du seuil critique de l’OMS », nous explique Viviane Van Steirteghem, la responsable de l’UNICEF sur le terrain. « Le taux de malnutrition sévère, lui, est de 3% et ces enfants sont directement pris en charge. Quand un enfant est en état de malnutrition sévère, c’est un risque de mortalité accru ! »

Photographie : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Malgré l’apparence très colorée des tentes, les conditions de vie sont à la limite du supportable. les camps sont très sales et la promiscuité exacerbée génère un grand risque pour la santé des réfugiés. Les infrastructures sont fragiles et loin de pouvoir faire face aux affres du climat. Les humanitaires s’inquiètent ainsi de la prochaine saison des pluies qui pourrait provoquer des glissements de terrain et des inondations. Les maladies graves menacent également. Après l’épidémie de rougeole puis celle de diphtérie qui a tué 24 personnes dont 12 enfants, les équipes de terrain anticipent déjà la prochaine et craignent le choléra, une maladie hydrique potentiellement mortelle.

Et pourtant, dans ce chaos insalubre innommable, que de sourires, d’éclats et de joie dans les yeux des plus petits. Ils travaillent dans le camp, courent dans les allées boueuses ou se réunissent dans les nombreux « Child friendly space » mis en place par les ONG’s. Des espaces de jeu et de partage sous les regards des accompagnateurs. « Ils ont besoin d’un lieu où ils se sentent en sécurité », nous confie Luna Shaila Parveen, agent de protection de la jeunesse pour UNICEF Bangladesh. « Ici, ils reçoivent le soutien d’une équipe psychosociale qui les écoute et ils font des activités ludiques… En même temps, nous profitons de ces moments pour identifier les enfants vulnérables, y compris le repérage d’enfants non-accompagnés. Regardez comme ils jouent, comme ils sont heureux, ils veulent vivre ! »

Photographies : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Ces enfants n’ont, pour la plupart, jamais eu accès à l’éducation. Alors, de nombreuses « écoles » de fortune sont construites dans les camps et des professeurs sont formés. L’UNICEF espère ouvrir 1448 écoles au total. Des lieux sereins et positifs pour ces enfants, des bulles où ils sont pris en charge car, inutile de le préciser, les dangers pour les personnes sans défense sont nombreux dans des lieux comme celui-ci, spécialement pour les filles. Mais, malgré tout, autour de nous, ce sont les sourires qui dominent. Malgré la dureté, les ONG se félicitent de l’aide apportée jusqu’ici : « Un endroit où aujourd’hui il y a la paix, la possibilité de manger tous les jours et un peu d’eau », nous confie Loris De Filippi, coordinateur d’urgence pour l’UNICEF. « La résilience de ces populations est évidemment très forte, ils ont une énorme capacité d’adaptation alors que les conditions de vie ici sont très dures ».

Photographies : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Les ONG’s sont présentes en masse sur le terrain, mais les fonds manquent toujours. Les Rohingyas et leurs enfants ont pourtant besoin de l’aide internationale. Depuis novembre dernier, la love « Love Army » et une série de stars soutiennent une récolte de fond à grande échelle afin de pallier le manque d’aide.

Récemment, les Nations Unies ont évoqué des « éléments de génocide » haussant le ton face aux évènements de l’autre côté de la frontière, mais aucune garantie n’est fournie par la Birmanie quant à un retour de ces populations en toute sécurité. C’est donc l’incertitude qui plane sur la tête de ces enfants Rohingyas. Dans l’attente, leur présent s’écrit ici, leur avenir peut-être aussi !

– Pascale Sury


Interview et reportage par Pascale Sury/Mr Mondialisation. Nos travaux sont gratuits et indépendants grâce à vous. Soutenez-nous aujourd’hui en nous offrant un thé 😉