Produire pour détruire. Ces trois mots résument la logique absurde à laquelle la surconsommation de notre société dite « moderne » nous a mené. Dans une enquête édifiante diffusée sur M6, l’équipe de l’émission Capital révèle les pratiques honteuses du leader de l’e-commerce, Amazon, qui n’hésite pas à détruire chaque année plusieurs millions d’invendus neufs et en état de marche.

Ce n’est pas le premier scandale qui touche Amazon, le leader de la vente en ligne. Dans l’actualité, nous avions déjà évoqué la déshumanisation systématique de ses employés, transformés en quasi-robots, dénoncé des pratiques frauduleuses et son exil fiscal au Luxembourg. Suite à une enquête du magazine Capital avec l’association Les Amis de la Terre France, il est révélé comment Amazon préfère détruire des tonnes d’invendus plutôt que de les donner à des associations ou de leur offrir une seconde vie via des promotions.

Amazon : la gestion des stocks par la destruction

D’après l’enquête, les produits concernés appartiennent quasi en totalité à des vendeurs partenaires d’Amazon. En plus de vendre ses propres produits, Amazon comporte un service de marketplace, permettant de mettre en relation les clients avec des vendeurs tiers. Dès lors Amazon n’est « plus » qu’un intermédiaire qui a en stock la marchandise du vendeur partenaire et se charge de la livraison à l’acheteur dans un délai alléchant de 48h. Une méthode qui séduit le client rassuré par le label « envoyé par Amazon » et qui permet généralement au vendeur de voir ces ventes augmenter. Mais cette mécanique bien huilée cache des zones d’ombre que les journalistes de Capital ont mis en lumière.

Car Amazon ne stocke pas indéfiniment la marchandise de ces vendeurs-tiers. Après une période d’environ six mois, Amazon propose deux solutions aux vendeurs dont les produits ne se vendent pas : Amazon peut leur renvoyer contre rétribution ou alors propose de détruire la marchandise. Sachant que le coût du stockage en entrepôt – volontairement dissuasif – grimpe vite jusqu’à atteindre des dizaines d’euros par produit. Par opposition, l’option de la destruction proposée par Amazon se compte plutôt en centimes d’euros. Le choix du vendeur est donc conditionné économiquement par la multinationale, surtout si ce dernier se situe à l’autre bout du monde. Et le pire est qu’il s’agit d’une pratique tout à fait légale et peut-être plus commune qu’on l’imagine. En infiltration dans un entrepôt français d’Amazon, l’équipe de Capital a découvert l’emplacement des produits neufs encore vendables voués à être détruits et a pu filmer des employés affairés à leur tri.

La gamme des objets jetés est large : on trouve des jouets, des couches, des livres, des Lego, des télévisions, des aspirateurs, de la vaisselle, des téléphones ou des caméras. Le summum du pire ? Sans doute ces machines à café jetées car la date de péremption des capsules fournies avec était dépassée ! Car il est plus avantageux en terme de temps et d’argent pour le fabricant de se débarrasser du tout pour produire un nouvel objet plutôt que retirer les quelques capsules périmées et de remettre les machines en vente. On se croirait en pleine dystopie… Un cauchemar éveillé en pleine crise écologique globale. Ici, seuls les chiffres comptent.

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Ces méthodes de destruction de marchandises neuves ont été reconnues par d’anciens employés d’Amazon interrogés par les journalistes de Capital ainsi que par l’ancien directeur supply chain Europe d’Amazon, Philippe Hemard. Et elles concernent tous les entrepôts Amazon dans le monde. En France, d’après les chiffres donnés par la direction d’un des cinq centres français, Capital estime à pas moins de 3 millions de produits utilisables détruits chaque année en France, et 300 millions au niveau mondial, des chiffres qui donnent le vertige ! Sans compter que ce gaspillage d’objets et de matières premières monstrueux entraînent aussi un coût environnemental important. On ne parlera même pas de la question éthique dans un monde où des millions de personnes ne bénéficient même pas d’un niveau de vie décent.

Derrière la surproduction d’objets qui resteront invendus, il ne faut pas négliger le gâchis des ressources utilisées pour leur fabrication, leur transport, leur conditionnement. Production de plastique et utilisation de métaux rares dont l’extraction sont parfois source de conflits entre factions avides de les exploiter. Aussi, la plupart des objets concernés viennent de Chine. Comment ne pas songer aux usines polluantes fonctionnant au charbon, aux transports par bateau ou par avion. Présente dès le début de chaîne, la pollution se retrouve aussi à sa fin : Amazon envoient les produits destinés à être détruits à des centres de tris où pratiquement aucun tri de recyclage ne sera effectué, le tout finissant le plus souvent par être incinéré. Quand il ne sont pas incinérés, les produits atterriront dans des décharges à ciel ouvert, des sites d’enfouissement où ils auront des siècles devant eux pour polluer les sols en se décomposant.

Des pratiques similaires dans l’alimentaire…

Ces pratiques de gaspillage ne se limitent pas au géant en ligne, comme l’ont souligné ensuite deux autres reportages de l’émission. On les retrouve d’abord dans le domaine de l’alimentaire. Ainsi des supermarchés n’hésitent pas à jeter chaque jour des dizaines de kilos de marchandises pourtant encore consommables : fruits & légumes trop « moches » ou défraîchis pour séduire le consommateur, produits à l’emballage abîmé, proches de la date d’expiration (ou pas, des conserves intactes ayant été retrouvées dans les poubelles d’une grande surface !). Une pratique contraire à la loi du 11 janvier 2016 relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire qui interdit de jeter de la nourriture encore consommable et de la rendre impropre à la consommation. Mais c’est une loi que des grandes surfaces appliquent jusqu’à la limite d’un avantage fiscal mis en place pour inciter au don.

En effet un distributeur peut récupérer jusqu’à 0,5% de son chiffre d’affaires en donnant ses invendus à des associations telles que les Restos du Cœur. Le plafond atteint (ce qui peut arriver rapidement dans les grands groupes), il devient inutile et coûteux en temps comme en argent de mobiliser son personnel pour effectuer le tri. Éventuellement, pour limiter la perte financière due à ces invendus, les magasins organisent des promotions sur les produits proches de leur date d’expiration. Mais ces opérations restent marginales, il ne faudrait pas « dévaloriser le prix des produits », ni que le consommateur s’habitue à ces réductions et ne se focalise dessus… On rappellera pour conclure qu’aujourd’hui en France, une personne sur cinq ne mange pas à sa faim.

… et dans le domaine du textile

Le monde de la mode ajoute également sa pierre à cet édifice dégouttant. Pour pousser la clientèle à acheter toujours plus de vêtements, les fabricants font en sorte de renouveler leurs collections rapidement, c’est ce qu’on nomme la « Fast Fashion ». Les prix sont tirés vers le bas en produisant en masse dans des pays à faibles droits sociaux. Avec des conséquences désastreuses au nombre desquelles la perte de qualité du vêtement et un impact environnemental déplorable : 60% des cours d’eau en Chine sont pollués par la teinture utilisée dans l’industrie textile et la culture du coton est responsable d’un quart de l’utilisation mondiale des pesticides. Ce qui fait du textile la seconde industrie la plus polluante au monde.

Aussi, la surproduction de vêtements et la rapide rotation de la mode envoie des tonnes d’invendus à la poubelle. Des vêtements en parfait état ou avec un léger défaut que les boutiques préfèrent donc jeter – pour les mêmes raisons comptables – plutôt que de les donner à des associations. Parfois en les lacérant d’un coup de cutter pour s’assurer qu’ils ne seront pas récupérés. Quand aux vêtements qui atterrissent dans des centres de recyclage, leur mauvaise qualité de fabrication ne permet que de les transformer en blocs isolant pour le bâtiment. Lorsque l’on sait qu’en moyenne les Français ne portent qu’un tiers de leurs vêtements, il y a de quoi réfléchir sur les conséquences de nos achats avant de se ruer dans les magasins aux prochaines soldes.

Une hypocrisie politique générale ?

Invitée de l’émission, Brune Poirson, secrétaire d’État à la Transition écologique, a annoncé un projet de loi à l’étude pour en finir avec ces pratiques ubuesques. Serait envisagée l’interdiction de jeter des produits neufs ou consommables avec des sanctions financières ou pénales en cas de non-respect. Une loi ambitieuse sur le papier, même si les moyens pour assurer son application sont encore à définir. Brune Poirson va même plus loin en souhaitant que les distributeurs comme Amazon soient responsables de la fin de vie des produits qu’ils commercialisent. À ce jour, ceci reste de l’ordre du discours politique.

Pour cause, cette situation – que certains font mine de découvrir aujourd’hui – n’est pas le fruit d’un hasard. C’est la suite logique de plusieurs décennies de constructions et déconstructions légales bénéficiant au business des grandes entreprises. Aujourd’hui, l’essentiel de notre économie repose sur la consommation de masse et les services qui y gravitent. Les étonnements politiques qui découlent de ces révélations ne semblent ainsi pas très en phase avec la course décomplexée au « laissez-faire » des grandes entreprises et à la libéralisation des marchés portées par les derniers gouvernements. Face aux volontés de changer en profondeur nos sociétés, ces mêmes personnes nous rappellent alors volontiers que « There is no alternative » (TINA) : il n’y a pas d’alternative au capitalisme triomphant.

En attendant un vrai changement de cap, les internautes peuvent manifester leur soutien à l’arrêt du gaspillage en signant la pétition « STOP à la destruction des invendus par Amazon ».

Victor Svensson

Source : le magazine Capital du 13/01/19 disponible en replay

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