La crise sanitaire mondiale a révélé des failles du système de santé français, un système en déroute depuis plus de dix ans. Un système où le profit prévaut sur la vie. Un système où les conditions de travail se dégradent jour après jour pour le personnel soignant. Un système où les économies prennent le pas sur la qualité du soin. Un système qui peine à faire face à une pandémie faute de moyens. Or les professionnels de santé expriment aujourd’hui cette colère, contenue depuis si longtemps : c’est l’objet du projet artistique engagé « On n’oubliera pas ».

Le Covid-19 révèle aujourd’hui les failles du système de santé français. Un système pour lequel travaillent des milliers de professionnels de santé. Des professionnels qui sont aujourd’hui à bout mais crient leur douleur depuis déjà longtemps. Après plus d’une dizaine d’années à manifester contre la restriction budgétaire dans la santé publique, ils subissent aujourd’hui de plein fouet les conséquences de cette politique d’austérité. En première ligne ? Au front ? Peu leur importent les mots : ils veulent des actes. Les remerciements, les applaudissements et les discours politiques sont une chose. Le passage à l’action en est une autre.

Dans un précédent article, un professionnel de santé témoignait : « Nous ne sommes pas des héros mais des sacrifiés ». Masques, tests de dépistage, sur-blouses, lits, personnel soignant … tout manque. La réalité du quotidien qui se cache derrière des photos souriantes, portant un masque, est dure. Choisir tous les jours qui doit mourir et qui doit vivre, assister à des décès pour insuffisance respiratoire, travailler dans des conditions précaires. Mais aussi risquer sa vie, et celle de ses proches, en allant soigner chaque jour envers et contre tout. Ils n’oublieront pas. Au lieu d’édulcorer le temps passé au « front », un groupe de soignants a alors proposé aux professionnels de santé d’exprimer leur colère. C’est ainsi qu’est né le projet artistique  « On n’oubliera pas ».

Naissance d’un projet artistique engagé

Le projet est né entre cinq soignants de divers horizons. Sarah, Marie, et Mélodie sont infirmières spécialisées en psychiatrie. Geneviève est médecin psychiatre, en milieu hospitalier également. David est infirmier du travail en entreprise.

Avant même l’arrivée du Covid-19 en France, ils témoignent avoir ressenti, à de nombreuses reprises, une désillusion entre l’image du professionnel de santé et la réalité sur le terrain. C’est d’ailleurs ce qui a poussé David à « déserter » l’hôpital public :

« La faute à l’ultralibéralisme, j’ai très vite quitté les services de soins […] ce système m’y a poussé, en ne me donnant ni la reconnaissance financière, ni le temps de faire mon travail correctement, ni les moyens matériels qui étaient nécessaires.»

Il ajoute : « je ne pense pas être le seul à préférer fuir la misère hospitalière ». Et, s’ils ne quittent pas l’hôpital public, les soignants y réduisent leur temps de travail. Ils se voient contraints de diversifier leur travail, de ne pas être à temps plein dans l’institution hospitalière, pour pouvoir « supporter l’hôpital c’est à dire de faire ‘mal’ son métier » confie Geneviève. 

La crise sanitaire n’a fait qu’aggraver la situation des hôpitaux publics, déjà fragile. Les professionnels de santé en ont directement subi les conséquences. Sabrina Ali Benali, médecin-urgentiste à domicile, fût l’une des premières à exprimer sa colère via une photo avec un doigt d’honneur adressé au président de la République. Le projet est, en effet, né d’un constat partagé par la majorité des professionnels de santé aujourd’hui : les remerciements, les applaudissement et les discours ne suffisent pas. La rhétorique guerrière employée par le gouvernement enjolive un quotidien plus que précaire. Alors que la réalité est toute autre. Ils ne l’oublieront pas. À leur tour, ces cinq soignants ont exprimé leur colère sur les réseaux sociaux. Or ils ont voulu aller encore plus loin, en donnant à tous les professionnels de santé un moyen d’exprimer cette colère : l’art. Ils interpellent ainsi tous les professionnels de santé à participer :

« Toi l’infirmier, toi le psychologue, toi l’ASH, toi le médecin, toi l’aide-soignant, toi l’AMP, toi le travailleur social, qui subis depuis des années cette destruction massive, volontaire et programmée de notre système de protection sociale, toi la blouse blanche qui donnais hier beaucoup, qui donnes tout aujourd’hui face à la pandémie, il faudra donner de la voix demain. »

Ce projet artistique a pour but d’exprimer, par la photographie, la colère et la détermination des professionnels de santé à ne pas oublier. Pour participer, il leur faut manifester leur colère ouvertement et publiquement, via l’envoi d’une photo en portant un masque sur la page Facebook dédiée. La dernière mosaïque de photos rassemble déjà plus de 170 visages. Plus de 170 professionnels de santé en colère.

En quelques jours, la mosaïque a déjà rassemblé 170 photos de professionnels de santé en colère / Crédits : projet artistique On n’oubliera pas

Une démarche hautement symbolique

Le but de cette démarche est hautement symbolique. Les créateurs du projet ont souhaité mettre en évidence un « oxymore visuel » en associant deux symboliques opposées : celle de la bienveillance, communément associée à tous les métiers du prendre-soin, et celle de la colère exacerbée par leurs conditions de travail pendant le Covid-19, mais qui existe déjà depuis de nombreuses années. Loin d’être un simple empilement de vulgarité, ces mosaïques de photos expriment une profonde rancœur. Une rancœur certes dure à voir, mais qui fait partie intégrante du quotidien des professionnels de santé depuis des années, et trouve son paroxysme lors de cette crise sanitaire.

Crédits : Nolwenn et Anaïs (anonymes)
Crédits : Cécile (anonyme)
Crédits : Anastasie (anonyme)

Les créateurs de ce projet espèrent que leur initiative va pousser les professionnels de santé à s’exprimer : « un certain nombre de soignants n’ose pas exprimer leur colère parce-que ce n’est pas habituel dans les valeurs soignantes ». Et la rhétorique guerrière utilisée par le gouvernement français lors de cette crise sanitaire, on l’a déjà évoqué, empêche les soignants de se plaindre. David souligne : « Un héros ne se plaint pas. Un héros fait son boulot. Un héros ne demande pas d’aide. » Par ce projet, les cinq soignants ont alors pris le contrepied de la stratégie de communication gouvernementale, afin de libérer la parole.

Or, si la première étape fût le silence, et la seconde l’expression de la colère, la troisième étape consiste à descendre dans la rue. C’est ce que laissent sous-entendre les créateurs du projet. Selon eux, il y a eu un moment dit « béni » pour la communication officielle, où les « héros » se précipitaient au combat, au front, sans réfléchir ; de manière presque automatique. Mais, avec du recul, les professionnels de santé se sont mis en colère. Quant aux manifestations après la crise, ils posent  cependant une condition à leur efficacité : les manifestants ne doivent pas seulement être des professionnels des santé, tout le monde doit y participer. En ce sens, David souligne :

« Si les soignants manifestent, ce n’est pas  uniquement pour leurs salaires et leurs conditions de travail … c’est aussi pour pouvoir bien prendre en charge leurs patients ».

Si cet infirmier du travail est engagé dans ce projet, c’est aussi par espoir de pouvoir retourner faire son métier dans les hôpitaux « sans avoir la boule au ventre », via de meilleures conditions de travail, nous confie-t-il. Plus généralement, les cinq soignants témoignent de l’existence d’un gouffre entre le sentiment de ne pas bien faire son travail, et la satisfaction des patients quant à la qualité des soins prodigués. Ce sentiment est d’ailleurs présent dans les témoignages écrits reçus sur la page Facebook dédiée au projet artistique.

Crédits : page Facebook du projet artistique On n’oubliera pas
Crédits : page Facebook du projet artistique On n’oubliera pas

Donner la parole aux « héros »

Devant le succès de leur initiative artistique, les créateurs du projet ont décidé de développer une autre dimension de l’art : l’écriture. Ils donnent ainsi la parole aux professionnels de santé. Une parole mise de côté depuis bien trop longtemps. Sandrine, infirmière en pneumologie, s’est ainsi exprimée :

« Allez… Ça fait un moment que ça me trotte alors je vais pousser mon petit coup de gueule…

Ras le bol de ce marketing, de photos de soignants joyeux !

Oui c’est vrai en ce moment, on est en nombre dans les services…. Au détriment, je le rappelle, du fonctionnement total de la chirurgie, du bloc opératoire et des consultations….

Oui tous ces services ne fonctionnent pas ou en service minimum….

Alors c’est quoi le but, de faire croire à un monde de bisounours ? Donner raison par des photos tronquées et hors contexte à Sibeth, Édouard Philippe ou Yves Calvi qui parlait de pleurnicherie dans les hôpitaux ?

Je ne sais pas ?… Pourquoi on ne nous prend pas en photo quand c’est la grosse merde ? Quand t’es une AS et une IDE pour un service et que tu dois gérer 2 urgences vitales en même temps ?
Quand tu fais de l’oncologie respiratoire pour parler de mon expérience… Que t’as entre 7 et 10 chimios pour une infirmière seule sans aide-soignante, que tu dois être humaine et rapide à la fois? Du coup tu ne comptes plus tes heures pour rester humain et ne pas te transformer en machine à piquer et à injecter? Et qu’on te dit que tes heures sup’ ne seront pas prises en compte car le soin relationnel n’est pas justifiable, et que c’est toi qui ne sais pas t’organiser !?

On a oublié ces moments ?

Ces moments où tu as un, deux ou même 3 décès et que tu dois contenir tes larmes, accompagner la famille et en même temps garder un sourire pour les autres patients ?
Et faire entrer aussitôt un autre patient derrière ?

Ces moments où tu te fais insulter, taper, cracher dessus (dernier fait divers :une jeune femme de 19 ans atteinte du Covid a craché sur une AS et une IDE car ça n’allait pas assez vite pour elle)

Ce Covid, risque de ne pas tuer que des gens mais peut-être des hôpitaux….

Et oui ! Vous avez oublié la Copermo ?
Copermo… C’est quoi ça déjà ce machin ?
Ah oui c’est le plan social… Qui sert à nous redresser car on est à moins 7 millions…. Euh… Que dis-je… Certainement plus aujourd’hui car tout ce qui rapporte des euros ne fonctionne plus… Les consultations, les hospit’ de jour, les chir’ ambulatoires etc….

Bah oui, c’est resté dans un coin de ma tête, car l’ARS a maintenu la suppression de presque 600 postes dans un CHU… Malgré le Covid…. Oui je sais le directeur de l’ars a été limogé mais… Peut-être parce qu’il a gaffé en pleine tension et que ça n’était pas le moment de mettre les soignants en colère…..

Alors… Franchement… Pourquoi jouer ce jeu…. Aujourd’hui nous sommes des héros… Demain quand tout sera fini on sera les mêmes cons qui ne prennent pas les gens assez vite en charge…. Parce que nous ne sommes pas en nombre….

Et oui on n’est tellement pas en tension malgré tout ce personnel que certains n’ont pas les vacances de pâques supprimées…. Hein?! #ironie.

Ps : j’oublie la pénurie de matériel de protection face au Covid…. Qui nous met en danger chaque jour…. Et que le gouvernement, sans honte pour un « isolement-air » te fait mettre un masque chirurgical au lieu d’un FFP2 pour justifier la pénurie !

Propose 1000 balles de prime pour du télétravail et les cons de soignants 500 balles ! Quand je vous dis qu’on est toujours les mêmes cons ! »

Illustration du projet par l’une des soignantes qui en est à l’origine, Sarah / Crédits : Sarah Bar-cy

On n’oubliera pas est un projet artistique engagé. Pour de meilleures conditions de travail. Pour des soins de meilleure qualité. Pour que, après plus de dix ans de restrictions budgétaires, la vie vaille enfin plus que le profit. En fonction du nombre de participations, les créateurs du projet envisagent de créer un mur de la colère, ou bien un ouvrage, afin de révéler publiquement une colère réprimée depuis bien trop longtemps. Afin que les dits « héros » d’aujourd’hui, méprisés hier, ne soient pas les oubliés de demain. 

Propos recueillis par Camille Bouko-Levy

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