Alors que la guerre contre le plastique à usage unique fait rage depuis des années, on assiste aujourd’hui à un retour en force de ce matériau dans les grandes surfaces au prétexte trompeur d’un effet barrière au coronavirus. Face à l’épidémie de Covid-19 et toutes les craintes qu’elle engendre, la vente d’emballages alimentaires explose. Fabriqué en masse par les industriels et utilisé à outrance dans de nombreux supermarchés, ce produit dérivé du pétrole serait pourtant le pire matériau à utiliser pour se protéger du SARS-CoV-2. Une étude parue le 2 avril 2020 dans la revue médicale The Lancet a découvert que le coronavirus peut rester infectieux jusqu’à une semaine sur ce type de surface. En dépit de cette information capitale, le plastique est largement utilisé en magasin notamment pour emballer individuellement les fruits et légumes, faisant non seulement fi de l’urgence écologique mais également de la santé des consommateurs mise en danger par une plus forte exposition au coronavirus.

Actuellement, l’industrie du plastique jubile. Pour beaucoup de sociétés dans ce secteur, les cours se sont envolés en dépit de la crise. Après avoir essuyé maintes et maintes critiques pour son effet catastrophique sur l’environnement, c’est le grand retour du plastique à usage unique et ce, pas seulement dans le cadre médical (masques, gants…), mais aussi dans le secteur alimentaire. Ainsi, la vente d’emballages alimentaires est en forte hausse (20% en moyenne). Les clients des supermarchés ont tendance à privilégier les aliments emballés, et l’eau en bouteille fait partie des grands gagnants face à une crainte grandissante – totalement infondée – que l’eau du robinet ne soit contaminée (précisons qu’aucune donnée actuelle ne montre qu’il est possible d’être contaminé par le SARS-CoV2 par voie digestive directe).

Un suremballage criant des fruits et des légumes a également pu être constaté dans de nombreuses grandes surfaces. Sous entendu que les consommateurs toucheraient moins les fruits et les légumes si ceux-ci sont emballés dans du plastique. Depuis début avril, on sait donc que le plastique lisse est un excellent support pour transmettre le coronavirus. L’information capitale, qui n’est peut-être pas arrivée aux oreilles des autorités et responsables des magasins, n’a donc pas empêché un suremballage à risque. Démonstration avec le Super U Prissé qui, sur leur page Facebook, s’engage à emballer un maximum de fruits et légumes au nom de la protection du consommateur.


Pour en savoir plus, nous avons contacté le Super U Prissé qui, après s’en être vanté sur les réseaux sociaux, justifie cette mesure par une décision de la préfecture de Saône-et-Loire. En effet, dans un courrier datant du 26 mars 2020, destiné aux exploitants des commerces alimentaires, le préfet Jérôme Gutton indique qu’une des mesures de précautions sanitaires face à l’épidémie de Covid-19 consiste en une « réorganisation des rayons « fruits et légumes » pour éviter les contacts clients/produits ». Bien qu’il ne soit pas clairement indiqué que les fruits et légumes doivent être emballés dans du plastique, le sous-entendu de la directive semble assez évident. Au regard des décisions prises à la direction des grandes surfaces, le recours au « tout plastique » s’est généralisé.

La pression des lobbies y serait-elle pour quelque chose ? Dans un courrier adressé à la Commission européenne le 8 avril 2020, l’EUPC (Confédération européenne de la Plasturgie) souhaite « attirer l’attention de la Commission sur les bénéfices des produits en plastique, en particulier ceux à usage unique durant ces temps difficiles ». Les auteurs vont même jusqu’à réclamer un ajournement de la Directive européenne relative au plastique à usage unique et une annulation de toutes les interdictions pour les emballages jetables, bien que l’on puisse se demander quel rôle ces derniers pourraient jouer dans la lutte contre le coronavirus au regard des connaissances scientifiques. L’EUPC va même jusqu’à affirmer que « beaucoup d’études indépendantes montrent de manière répétée que le plastique est le matériau de choix pour assurer l’hygiène, la sécurité, de même que la protection des contaminations. » faisant fi du cas particulier du coronavirus.

Et ce ne sont pas les seuls à perpétrer ce lobbying scandaleux n’hésitant pas un instant à mettre en danger les citoyens pour assurer la pérennité du secteur. Le magazine L’Usine Nouvelle parle de l’industrie du plastique comme étant un « secteur redevenu prioritaire après des mois de récriminations contre le plastique. » Véritable aberration suivant les positions Elipso, une association professionnelle représentant les fabricants d’emballages plastiques, qui va même jusqu’à indiquer dans un communiqué que « l’emballage garantit un effet barrière, c’est la première protection des produits. La préservation des conditions sanitaires est aujourd’hui encore plus qu’hier primordiale ». Les industriels jouent ainsi sur la confusion entre l’effet barrière et la capacité du plastique à maintenir le virus en vie.

Il n’y a pas pire matériau que le plastique pour faire face au SARS-CoV-2

Fort heureusement, la Commission européenne a rejeté la demande de l’EUPC à lever l’interdiction concernant les plastiques à usage unique, déclarant que « les délais doivent être respectés ». Il n’en demeure pas moins que la production et l’achat d’emballages plastiques est en hausse considérable en très peu de temps. Pourtant, les déclarations éhontées mentionnées précédemment sont évidemment en contradiction totale avec les plus récentes études qui ont été réalisées dans le but de constater la durée d’infectiosité du SARS-CoV-2 selon les matériaux sur lequel il se trouve. Le plastique, de même que l’acier, se trouve au sommet du podium de la contamination. C’est ce type de surface lisse qui permet en effet au coronavirus de rester stable le plus longtemps.

Dans une étude publiée le 2 avril 2020 dans la revue médicale The Lancet, des chercheurs de l’Université de Hong Kong ont donc mesuré la stabilité du SARS-CoV-2 selon les surfaces sur lesquelles il pourrait se trouver. Sur un matériau tel que le papier, 3h ont suffi pour que le virus ne soit plus infectieux. Pour le bois traité, cette durée s’est allongée à 2 jours. Les surfaces lisses en revanche, ont favorisé la stabilité du coronavirus : 4 jours pour le verre et les billets de banque et 7 jours pour l’acier inoxydable et… le plastique !

En ce qui concerne l’ordre de grandeur (bien que la durée varie), ces résultats s’alignent sur ceux de deux précédentes études publiées respectivement le 6 février 2020 dans Journal of Hospital Infection et le 17 mars 2020 dans New England Journal of Medicine. Celles-ci ont également montré que le SARS-CoV-2 était particulièrement résistant sur le plastique et l’acier inoxydable. Précisons toutefois que, même si le plastique est le matériau à bannir autant que possible dans le cadre de l’épidémie, les risques de contamination par contact avec une surface donnée restent difficiles à évaluer. On ne connaît pas, par exemple, la quantité minimale de coronavirus nécessaire pour générer une infection et il se pourrait d’ailleurs que celle-ci varie selon les personnes. Pour l’instant, il n’y a pas de données disponibles au sujet de la transmissibilité potentielle du SARS-CoV-2 pour un individu qui toucherait une surface infectée, peu importe la nature de la surface.

 

Il faudra attendre d’en savoir plus sur ce nouveau coronavirus et ses mécanismes de propagation mais quoi qu’il en soit, su-remballer les aliments dans un matériaux hautement propice à la survie d’un virus potentiellement mortel demeure une erreur colossale, voire même une mise en danger volontaire des personnes. Ce qui est efficace contre le SARS-CoV-2, ce sont les gestes barrières. L’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire) recommande notamment de laver simplement ses fruits et légumes à l’eau potable (surtout pas à l’eau de javel ou au détergent). Il est également important de retirer les emballages plastiques des aliments manipulés avant de les ranger. Le plus important reste le lavage des mains avant et après chaque action.

Comme l’indique l’Organisation mondiale de la santé, il est possible d’être contaminé « si on touche ces objets ou ces surfaces et si on se touche ensuite les yeux, le nez ou la bouche ». Ainsi, quand on fait ses courses et que l’on entre en contact avec diverses surfaces, plus particulièrement lorsqu’il s’agit de plastique, il est possible d’accumuler certaines doses de coronavirus sur les mains. Ne pas se toucher le visage et se laver méticuleusement les mains sont ainsi des gestes aussi simples que primordiaux pour éviter de contracter la Covid-19.

L’impact écologique et sanitaire du plastique

L’utilisation massive de plastique dans le cadre de l’épidémie de Covid-19 aura forcément des retombées désastreuses. C’est d’ailleurs déjà le cas, comme a pu en témoigner Oceans Asia (une association de protection marine) le 28 février 2020. En menant une enquête sur la pollution plastique sur les îles de Soko, au large de Hong Kong, l’ONG tire la sonnette d’alarme concernant la présence massive de masques chirurgicaux échoués sur les plages. En France, beaucoup de personnes jettent des gants en latex et des lingettes désinfectantes dans les toilettes, ce qui obstrue les canalisations et perturbe grandement les stations d’épuration depuis le début de l’épidémie. Triste est de constater qu’il est nécessaire de rappeler ce type d’évidence : la place de ces déchets est dans les poubelles. Mieux encore, le meilleur déchet est celui qui n’a jamais été fabriqué. Inciter le recours massif aux plastiques au regard des connaissances actuelles semble être une folie.

Depuis de nombreuses années, les écologistes se battent ardemment contre l’industrie du plastique. L’opinion publique est aujourd’hui sensibilisée à cette problématique environnementale et la législation évolue petit à petit, imposant certaines limites (bien que loin d’être suffisantes) aux fabricants. Et pour cause ! Chaque année, ce sont près de 13 millions de tonnes de plastique qui finissent dans les océans. Chaque minute, un million de bouteilles en plastique sont vendues dans le monde. Le tri sélectif est loin d’être une solution à cette production massive car, contrairement au verre par exemple, le plastique est loin d’être recyclable à l’infini et son recyclage est très coûteux. Seuls 9 % des matières plastiques produites depuis les années 50 ont été recyclées. Le problème doit ainsi être traité en amont en mettant un frein définitif à cette fabrication mortifère.

Par ailleurs, l’environnement n’est pas le seul à souffrir de cette production démesurée de plastique, cette dernière ayant également de graves conséquences sanitaires. Selon un rapport publié le 19 février 2019 par l’ONG CIEL (Center for International Environmental Law), le plastique présente des risques toxiques importants (voire mortels) pour la santé humaine et ce, à chaque étape de son cycle de vie. En effet, l’extraction et le transport de pétrole relâchent des substances toxiques dans l’air et dans l’eau, celles-ci pouvant être indirectement des sources de cancer, de neurotoxicité, de toxicité sur le développement et la reproduction et de déficience du système immunitaire. Le raffinage et la production de résines et d’additifs libère également des substances hautement toxiques (risque de cancer, leucémie, impacts génétiques, problèmes reproductifs et de développement).

Les produits de consommation et les emballages, quant à eux, peuvent conduire à une ingestion/inhalation de micro-plastiques composés également de substances potentiellement toxiques. La gestion des déchets plastiques (ex : incinération) représente lui aussi un danger pour les travailleurs et les personnes habitant sur ces territoires (relâchement dans l’air, l’eau et le sol de métaux lourds tels que le plomb ou le mercure, de gaz et de particules toxiques). Enfin, les micro-plastiques entrant dans l’organisme humain peuvent également être source de troubles divers, comme les pathologies cardiovasculaires, les cancers et les maladies auto-immunes. La décomposition du plastique engendre la libération de nombreuses substances toxiques et contamine indirectement les produits alimentaires (agriculture, chaînes alimentaires aquatiques et terrestres etc.).

Le plastique d’origine pétrolière, aussi utile et confortable d’utilisation soit-il, semble être le fier symbole du monde d’avant. Un monde mourant qui ne veut définitivement pas lâcher prise, même en pleine crise sanitaire mondiale. Incapables de prendre des décisions courageuses au regard de la situation et des données factuelles, les décideurs ferment volontiers les yeux sur ce désastre écologique et sanitaire causé par des industriels qui misent sur un lobbying agressif pour ne pas avoir à faire face à leurs responsabilités.

J.M.

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