L’élevage de poules en batterie pose de sérieux problèmes en termes de bien-être animal, mais également de santé publique et d’impact environnemental. Une mobilisation intense des citoyens et de diverses associations a poussé la filière à faire évoluer ses pratiques, et de plus en plus d’entreprises de la grande distribution s’engagent à exclure les œufs de poules élevées en cage de leurs rayons. Pourtant, si ce type d’exploitation est en net recul en France, certains élevages continuent de pratiquer ces méthodes cruelles. Une nouvelle enquête de l’association L214 révèle le quotidien déplorable et les infractions massives d’un élevage intensif de 200 000 poules pondeuses situées dans l’Oise.

Neuf Français sur 10 seraient favorables à l’interdiction de l’élevage en batterie des poules, d’après un sondage YouGov réalisé en 2018 pour L214, l’association de défense des animaux qui s’est donnée pour mission de dévoiler les pratiques routinières et les dysfonctionnements d’une industrie qui considère et traite les animaux comme des marchandises. Et pour cause, ce type d’exploitation est incompatible avec les exigences de base en matière de bien-être animal, en plus de son impact considérable sur l’environnement.

D’après une récente étude espagnole publiée dans le Journal of Cleaner Production, une douzaine d’œufs d’un élevage intensif représenterait en effet l’équivalent de 2,5 kg de CO2.  Un niveau d’émissions qui correspond à celui de la production de lait ou de poulet. Outre la consommation importante d’eau et d’énergie exigée par ces élevages, les scientifiques pointent principalement l’alimentation de ces animaux (principalement composée de céréales issues de mode de production polluants) et le renouvellement fréquent des poules, épuisées par le rythme de ponte.

Des bâtiments insalubres

Les œufs issus de poules pondeuses élevées en batterie peuvent également poser des risques importants pour la santé du consommateur, lorsque les conditions d’élevage ne respectent pas les réglementations en vigueur. C’est le cas dans une exploitation de l’Oise, le Domaine du Mesnil Saint Martin, dans laquelle l’association L214 a mené une enquête. Dans cet élevage intensif de 200 000 pondeuses, aux œufs labellisés « Terroirs de Picardie », les images révoltantes tournées fin septembre et mi-octobre exposent les conditions de vie déplorables des poules, entassées dans des cages empilées et alignées dans d’immenses bâtiments clos et insalubres.

Dans l’un des hangars, des milliers de poules ne bénéficient même pas des rudimentaires « nids » exigés par la réglementation depuis 2012, généralement constitués par des lanières de plastique accrochées au plafond des cages. Recouvertes d’une épaisse couche de crasse, certaines de ces cages contiennent des poules mortes, qui n’ont pas été ramassées et qui se décomposent au milieu de leurs congénères bien vivantes. Malgré l’usage massif de produits antiparasitaires, les enquêteurs ont également observé des poux sur certains œufs, et des souris mortes se retrouvent un peu partout dans l’élevage.

Des problèmes inhérents à l’élevage intensif

S’ajoutant à de nombreuses autres révélations sur les dérives de l’élevage en batterie, cette nouvelle enquête démontre une fois de plus l’incapacité des services vétérinaires de l’État à détecter et corriger les violations flagrantes de la réglementation dans les élevages. Il est vrai que si l’on s’en tient à son site internet, l’exploitation picarde semble irréprochable : « L’élevage répond à toutes les normes sanitaires exigées par la réglementation française et européenne. » Les éleveurs revendiquent en outre le bon traitement des animaux dans leur communication : « Nous avons à cœur de produire à la ferme […] des œufs […] dans le respect de la nature et des animaux. » peut-on notamment lire.

Les 200 000 pondeuses de l’exploitation vivent dans un environnement insalubre.

Loin de cette communication rassurante, la réalité mise en évidence par L214 révèle une nouvelle fois les nombreux problèmes inhérents à ce type d’exploitation dont le seul but est la productivité intensive. Pour Sébastien Arsac, cofondateur et porte-parole de l’association, « les images de cet élevage de l’Oise sont révoltantes. Elles sont, hélas, représentatives de l’élevage des poules en cage. » Dénoncées par un grand nombre d’ONG, ces pratiques ont mené le secteur de la grande distribution à exclure les œufs de poules élevées en cage de leurs rayons ou de leurs préparations dès aujourd’hui ou à compter de l’année 2025.

Des pratiques qui doivent être interdites

La filière est donc amenée à faire évoluer ses pratiques et à se détourner progressivement de l’élevage en cage, qui recule chaque année. S’il représentait 81% de la production française en 2008, ce chiffre a baissé pour atteindre 47% à l’heure actuelle. Mais ce niveau demeure trop élevé, et L214 demande au gouvernement d’inscrire dans la loi la sortie définitive de l’élevage en cage d’ici 2025. « Une grande partie de l’industrie agroalimentaire a pris sa part de responsabilité, se réjouit Sébastien Arsac. C’est maintenant au législateur d’envoyer ce mode de production au musée des horreurs. Nous appelons le gouvernement français à planifier la fin de l’élevage en cage, comme s’y était engagé Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle en 2017. »

Des poux ont été repérés sur de nombreux œufs produits dans l’élevage.

Une évolution législative devrait également signifier plus de transparence pour le consommateur. En effet, si la réglementation européenne exige que le mode d’élevage figure sur les œufs, un chiffre allant de 0 à 3 après les lettres du pays d’origine indiquant si la poule vit en cage, au sol en bâtiment fermé, ou si elle a un accès au plein air, il n’en va pas de même pour tous les produits. Ainsi, les consommateurs ne disposent pas de cette transparence pour les aliments transformés contenant des œufs comme les quiches, les gâteaux ou encore les plats cuisinés. Pourtant, énormément de préparations contiennent des œufs et les industriels se fournissent le plus souvent au moins cher. Il en va de même pour les œufs utilisés dans la restauration ou servis dans les cantines ou les maisons de retraite.

En ce qui concerne l’élevage situé dans l’Oise, sa production est destinée aux « petites, moyennes et grandes surfaces, épiceries, boulangeries, boucheries, volaillers, restaurateurs et particuliers. » Les œufs produits dans les conditions déplorables révélées par L214 peuvent donc se retrouver dans l’assiette de consommateurs peu avertis. Pour éviter ce risque, l’association, qui a porté plainte pour mauvais traitement envers les animaux, demande la fermeture d’urgence de l’exploitation, au vu de l’état sanitaire déplorable du site et des nombreuses infractions graves constatées. Une pétition a été mise en ligne à cet effet.

Une interdiction légale de ce mode d’élevage aussi néfaste pour le bien-être des animaux que pour la planète et la santé humaine demeure toutefois indispensable pour mettre un terme à ces pratiques cruelles. Mais la politique du gouvernement va-t-elle en ce sens ? On peut se permettre d’en douter. En 2019, le gouvernement d’Emmanuel Macron créait Déméter, une cellule de la gendarmerie nationale chargée de « protéger » les agricultrices et agriculteurs contre les intrusions sur les exploitations agricoles. Imaginée directement par la FNSEA et Christophe Castaner, Déméter veut officiellement lutter contre l’agribashing en empêchant notamment les militants de pouvoir filmer et révéler au grand public la réalité des élevages industriels. Plus d’images, plus de problème…

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