Aucun gouvernement ne fait disparaître à lui seul le capitalisme, les rapports de classe ou le pouvoir des grandes fortunes. Mais de là à conclure que tous se valent, il y a un gouffre. Salaires, protection sociale, fiscalité, droits fondamentaux, immigration, libertés publiques ou destruction du vivant : selon qui gouverne, les conséquences peuvent être radicalement différentes.
Dans les deux premiers volets de ce dossier, nous avons vu que l’abstention ne retire aucun pouvoir à ceux qui gouvernent et qu’elle intervient dans une société où les moyens d’influence sont déjà profondément inégalitaires. Reste l’un des arguments les plus solides en faveur du retrait électoral : à quoi bon choisir un gouvernement si tous administrent finalement le même système ?
Effectivement, une victoire électorale de gauche n’abolit ni le capitalisme, ni les rapports de domination qui structurent nos sociétés. Mais deux propositions peuvent être vraies simultanément : une élection ne permet pas de changer de système et son résultat peut bouleverser très concrètement l’existence de millions de personnes. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder ce que font réellement les gouvernements lorsqu’ils arrivent au pouvoir.
Le pouvoir économique pèse lourd mais il ne décide pas de tout
Les politistes américains Martin Gilens et Benjamin Page ont étudié 1 779 décisions de politique publique prises aux États-Unis entre 1981 et 2002. Leur conclusion est brutale : les élites économiques et les groupes d’intérêts représentant les entreprises disposent d’effets substantiels sur les politiques adoptées, tandis que les citoyens moyens n’exercent que peu ou pas d’influence indépendante mesurable.
Voilà un argument puissant contre l’illusion d’une démocratie parfaitement égalitaire. Mais il serait étrange d’en déduire que les élections ne servent à rien. Même à l’intérieur de ce système profondément biaisé, les gouvernements disposent encore d’un pouvoir immense pour déterminer qui paiera davantage d’impôts, qui recevra des aides, quels droits seront protégés, quelles industries seront réglementées, quelles personnes seront expulsées ou quelles ressources naturelles pourront être exploitées.
Ils déterminent aussi en partie l’espace laissé à la contestation et aux luttes plus radicales. En France, les mandats d’Emmanuel Macron ont déjà été marqués par un durcissement du maintien de l’ordre face aux mouvements sociaux et un recours important aux dissolutions administratives. Autant de leviers qu’un pouvoir d’extrême droite va pousser bien plus loin encore si elle arrive au pouvoir, en criminalisant davantage les organisations et les formes de contestation qui s’opposent à lui.
Les contraintes structurelles limitent le champ des possibles. Elles ne rendent pas toutes les possibilités identiques. Et l’Amérique de Donald Trump en offre aujourd’hui une démonstration particulièrement violente.
Trump : les conséquences bien réelles d’une élection… et d’une abstention massive
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le gouvernement américain a engagé une transformation politique dont les conséquences ne sont absolument pas symboliques. La loi budgétaire adoptée en 2025 en fournit une illustration spectaculaire. Selon le Congressional Budget Office, elle devrait réduire les ressources des ménages situés en bas de l’échelle des revenus tout en augmentant celles des ménages du milieu et surtout du sommet. Pour les 10 % les plus pauvres, la perte moyenne est estimée à environ 1 200 dollars ; pour les 10 % les plus riches, le gain atteint 13 600 dollars.
La réforme devrait également réduire les dépenses de Medicaid de 1 000 milliards de dollars, et faire perdre leur couverture santé à plus de 10 millions de personnes. Nous avons par ailleurs documenté de près de 200 mesures atroces mises en place par l’administration Trump depuis le début de son second mandat, avec une dernière mise à jour au 9 janvier 2026 (Mr Mondialisation / Simon Verdière / Elena Meilune).
ICE : « tous les gouvernements sont pareils », vraiment ?
En juillet 2026 seulement, l’ICE a arrêté et envoyé en détention plus de 51 000 personnes, un record mensuel depuis le début du second mandat de Trump. Plus de 238 000 personnes avaient été placées en détention au cours des sept premiers mois de l’année. Le taux de mortalité annuel en détention a bondi d’environ 140 % entre janvier 2025 et janvier 2026. Sous Trump, la violence de l’ICE n’a plus aucune limite.
Et les morts ne se limitent pas aux centres de détention. Onze personnes ont également été abattues lors d’opérations de la police de l’immigration, parmi lesquelles Renee Good et Alex Pretti, deux citoyens américains qui n’étaient pas des personnes recherchées par les agents lorsqu’ils ont été tués à Minneapolis en janvier 2026. Leur mort a provoqué une immense indignation et placé brutalement sous les projecteurs une violence infâme qui frappait déjà, dans l’ombre, les populations immigrées. L’administration Trump a tenté d’empêcher les poursuites contre les agents fédéraux coupables de ces crimes.
Les arrestations menées par l’ICE directement au sein des communautés ont bondi de 600 %, entraînant une hausse de 2 450 % du nombre de personnes sans casier judiciaire détenues chaque jour. Près de 73 % des personnes placées en détention par l’ICE n’ont aucune condamnation pénale à leur actif. A peine 5 % avaient des condamnations pénales pour actes violents.
Serait-il alors décent de dire à une personne arrêtée, enfermée ou séparée de sa famille que « tous les gouvernements se valent » ? Que reste-t-il de cet argument face aux enfants d’un parent froidement abattu par l’ICE, avec pour seul tort d’avoir croisé sa route ?
Tous les gouvernements ne laissent pas le même espace pour lutter
On peut vouloir dépasser radicalement une démocratie profondément imparfaite sans avoir intérêt à laisser détruire les libertés qui permettent précisément de contester le pouvoir. Sous Trump, l’espace civique s’est rapidement dégradé, avec une multiplication des pressions et attaques contre les défenseurs des droits humains, les organisations anticorruption et les voix critiques de l’État. Dans le même temps, les mécanismes de contrôle internes du ministère de la Justice ont été affaiblis, tandis que des procédures visant des adversaires de Trump se sont multipliées.
« la répression des mouvements sociaux et les tentatives de criminalisation de l’antifascisme montrent déjà combien cet espace peut se réduire »
Cette dimension devrait être fondamentale pour toute personne révolutionnaire, anarchiste ou simplement contestataire. Le droit de manifester, publier, enquêter, s’organiser, créer un syndicat, défendre des sans-papiers ou contester l’État détermine aussi la possibilité de construire une alternative à cet État. En France, le durcissement de la répression des mouvements sociaux et les tentatives de criminalisation de l’antifascisme montrent déjà combien cet espace peut se réduire.
Un gouvernement de gauche ne suffira évidemment pas à instaurer une démocratie réelle ou à renverser les rapports de domination. Mais le durcissement autoritaire de la droite, et plus encore l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, peuvent au contraire détruire une partie du peu d’espace politique dont disposent encore celles et ceux qui veulent transformer radicalement la société.
Quand les choix politiques se mesurent en hectares de forêt détruite et en espèces exterminées
La différence entre gouvernements se mesure également en tonnes de carbone, en hectares de forêt et en espèces détruites. L’administration Trump a mené une politique particulièrement meurtrière à cet égard et a enchaîné les mesures écocidaires. La liste est longue.
Parmi les exemples les plus récents, en juillet 2026, son administration est notamment revenue sur plus de cinquante ans de protection des espèces menacées en affaiblissant l’Endangered Species Act. La destruction de leur habitat n’étant désormais plus considérée en elle-même comme un dommage causé à ces espèces, des territoires essentiels à leur survie pourront davantage être livrés au forage pétrolier, aux mines, à l’agriculture ou aux projets immobiliers.
Pendant ce temps-là, au Brésil, sous Lula, les alertes de déforestation en Amazonie ont atteint un niveau historiquement bas, reculant de 36 % entre août 2025 et juillet 2026 par rapport aux douze mois précédents (2 874 km² déboisés d’août 2025 à juillet 2026). Sous Jair Bolsonaro, en 2022, la déforestation avait atteint un pic de 10 278 km².
Des exemples parmi tant d’autres de ce qu’un pouvoir en place peut préserver ou, au contraire, détruire. Plus un gouvernement sacrifie le vivant aux intérêts industriels, plus les dégâts s’accumulent, jusqu’à devenir irréversibles. Une espèce disparue ne reviendra pas au scrutin suivant. Et si voter peut servir à empêcher des destructions qu’aucune alternance future ne pourrait réparer, il peut aussi préserver davantage d’espace pour les luttes écologistes plus radicales que les urnes ne pourront jamais remplacer.
Espagne : des choix sociaux et diplomatiques qui font la différence
Depuis 2018, le salaire minimum espagnol a augmenté de 66 %. En 2026, il atteint 1 221 euros mensuels sur quatorze mois, après une nouvelle hausse de 3,1 %. Les loyers restent écrasants dans de nombreuses villes, les inégalités persistent et les politiques du gouvernement Pedro Sánchez sont parfaitement critiquables sur bien des sujets. Mais pour les 2,5 millions de travailleurs concernés par la hausse de 2026, le changement est concret.
« Face au gouvernement génocidaire israélien, l’Espagne est allée beaucoup plus loin que la plupart des pays européens »
Mais les différences entre gouvernements dépassent largement la fiche de paie. Pedro Sánchez s’est également distingué de nombreux dirigeants européens par ses positions face à Donald Trump et Benyamin Netanyahu. Il a notamment refusé l’objectif défendu par Trump de porter les dépenses militaires des pays de l’OTAN à 5 % du PIB, estimant qu’un tel niveau serait incompatible avec le maintien de l’État social.
Face au gouvernement génocidaire israélien, l’Espagne est allée beaucoup plus loin que la plupart des pays européens :
- Embargo sur les armes à destination et en provenance d’Israël
- Blocage de la logistique militaire israélienne (refus du transit de combustibles destinés à un usage militaire en Israël et fermeture de l’espace aérien espagnol aux appareils transportant du matériel militaire destiné à Israël)
- Interdiction des produits issus des colonies israéliennes illégales
- Reconnaissance officielle de l’État de Palestine
- Soutien à la procédure engagée par l’Afrique du Sud contre Israël devant la CIJ pour génocide
- Soutien financier accru aux Palestiniens (plus de 75 millions d’euros pour Gaza et la Cisjordanie entre octobre 2023 et 2025, davantage de soutien à l’UNRWA et 50 millions d’euros supplémentaires à l’Autorité palestinienne en 2025)
Même système, choix opposés
On pourrait multiplier les exemples. Au Mexique, après plusieurs années de gouvernements de gauche, le salaire minimum a encore été augmenté de 13 % pour 2026. Depuis 2018, sa hausse cumulée atteint environ 150 %, tandis que le gouvernement de Claudia Sheinbaum prépare le passage progressif de la semaine maximale de 48 à 40 heures.
À l’inverse, les gouvernements d’extrême droite montrent que les élections peuvent également servir à retirer des droits. Sous Viktor Orbán en Hongrie, les droits des personnes LGBT+ ont été attaqués jusqu’à l’interdiction des marches des fiertés et l’autorisation de technologies de reconnaissance faciale pour identifier leurs participants.
Et parfois, quelques kilomètres suffisent
Il n’est même pas nécessaire de regarder des États entiers. À New York, l’élection de Zohran Mamdani a déjà produit des choix politiques concrets : gel des loyers lors des renouvellements de bail pour environ un million de logements stabilisés, investissement massif dans la garde d’enfants et lancement d’un réseau d’épiceries municipales destiné à proposer des produits essentiels à des prix inférieurs à ceux du marché.
En France aussi, l’échelle municipale permet de mesurer ce que peut changer une élection. À Saint-Denis-Pierrefitte, l’élection en mars 2026 de Bally Bagayoko (LFI) s’est faite sur un programme de rupture mêlant mesures sociales, écologie populaire et démocratie directe : maîtrise des loyers et des charges du parc public, fournitures scolaires prises en charge, mutuelle communale, nouvelles places en crèche publique, développement du logement social, soutien à une sécurité sociale de l’alimentation ou encore création d’un référendum d’initiative citoyenne local ouvert dès 16 ans et aux résidents étrangers.
Quelques mois à peine après son élection, plusieurs engagements ont déjà commencé à se concrétiser. Quelques exemples : réouverture de l’antenne jeunesse, gratuité des fournitures scolaires pour les élèves des écoles élémentaires, remboursement du forfait transport des enfants de 4 à 11 ans, inauguration de l’épicerie sociale et solidaire à l’université Paris-8 ou encore suppression des pénalités et de réservation pour la cantine gratuite.
Un peu de recul historique
En 1936, la victoire électorale du Front populaire n’a évidemment pas aboli le capitalisme. Elle a pourtant ouvert la voie à certaines des conquêtes sociales les plus importantes de l’histoire française.
Sous la pression décisive des grèves massives qui ont suivi l’élection pour pousser le gouvernement à agir rapidement, les accords de Matignon puis les lois adoptées par le gouvernement de Léon Blum ont notamment instauré les premiers congés payés et la semaine de 40 heures, tout en permettant d’importantes augmentations de salaires et en renforçant les droits syndicaux.
« Les urnes et la lutte sociale ne s’opposent pas »
L’exemple rappelle aussi que les urnes et la lutte sociale ne s’opposent pas : les élections ont modifié le rapport de force institutionnel, tandis que les grèves ont imposé dans la rue et les entreprises des avancées que seul le bulletin n’aurait probablement pas suffi à obtenir.
« Tous pareils » : une phrase confortable, une réalité qui en est loin
Aucune de ces politiques ne constitue l’émancipation finale mais entre une société imparfaite dans laquelle il reste davantage de droits, de protections et d’espace pour lutter, et une société où ces espaces se referment progressivement, la différence peut devenir immense.
Reste alors le cas de celles et ceux qui ne veulent pas seulement obtenir des réformes, mais transformer radicalement la société. Dans quelles conditions vaut-il mieux mener cette lutte ? C’est ce que nous examinerons dans le quatrième volet de ce dossier.
– Elena Meilune
Photo de couverture : Donald Trump, Flickr / Pedro Sánchez, Wikimedia Commons















