La guerre des mots : « Apprenez la langue de l’adversaire »

Que nous dit l’évolution des mots et des expressions ? Objets d’étude depuis longtemps, les changements sémantiques peuvent parfois être un outil politique puissant qui oscille entre la manipulation de l’opinion et la volonté de faire vaincre une certaine vision du monde. Petit tour d’horizon avec Olivier Besancenot à l’occasion de son intervention dans l’émission du journaliste Daniel Mermet, Là-bas si j’y suis, pour présenter son dernier ouvrage « Petit dictionnaire de la fausse monnaie politique ».

« Ne dites pas « cotisations sociales » dites « charges sociales », ne dites pas « vagues de licenciement » dites « plan de sauvegarde de l’emploi », ne dites pas « guichetier » dites « chargé de clientèle ». On connaît quelques-unes de ces entourloupes langagières, mais on ne mesure pas assez comment cette perversion du langage contamine les esprits et nous fait avaler l’idéologie dominante à notre insu. » Qu’en est-il ? Quelle est l’origine de ces évolutions de langage qui façonnent imperceptiblement notre vision du monde ?

Mots du quotidien et combat idéologique

La courte vidéo extrait de l’émission Là-bas si j’y suis met en lumière la vitesse à laquelle les nouvelles sémantiques son appropriées par la société, sont reprises dans les médias mais aussi par les représentants politiques, sans distinction, jusqu’à s’imposer dans l’imaginaire collectif. C’est par exemple le cas de l’expression « Plan social », rapidement remplacée en 2002 par « Plan de sauvegarde de l’emploi ». Pourtant, ce n’est pas un phénomène neutre. Pour Olivier Besancenot, il s’agit, à dessein d’ « arrondir les mots », de les « adoucir », ce qui n’est pas sans influencer la perception de chacun des rapports sociaux : « on arrondi les bords un peu gênant d’une société qui est beaucoup trop inégalitaire », analyse t-il.

La rapidité à laquelle ces expressions se diffusent  marque « une part de résignation », puisque tout le monde reprend ces nouveaux termes, sans les questionner. Or, insiste Olivier Besancenot, la langue et le choix des mots font partie « du domaine de la lutte, du combat idéologique ». Il en est ainsi lorsqu’on parle de « guerre humanitaire » ou du « développement durable du capitalisme », des tournures se voulant neutres mais en réalité idéologiques et créatrices de réalité. Certaines figures ne se cachent pas de leur volonté de changer les termes dans un objectif politiques. Dernièrement, c’est Emmanuel Macron qui affirmait, à propos du compte pénibilité, « Je n’aime pas la pénibilité, donc je supprimerai le terme. » Pourtant, sur le terrain, les problématiques sociales restent entières.

La dépolitisation par les mots

Bien évidemment, ces réflexions ne sont pas sans rappeler le fameux Novlangue de 1984, mais aussi un des ouvrages de référence en la matière, celui de Victor Klemperer, à propos de l’évolution du langage sous l’Allemagne nazie. Cependant, souligne l’émission avec nuance, il n’y a pas de complot : les évolutions de langage sont une expression des luttes au sein de la société et témoignent de la volonté des classes dirigeantes d’imposer leur vision du monde et donc de défendre leurs propres intérêts.

Pour autant, la problématique est réelle et mérite réflexion. Dans un article publié dans le Monde Diplomatique de 1995, le penseur critique François Brune dénonce déjà la dépolitisation du langage ainsi que « ces mots qui font accepter l’inacceptable ». « Mots-masques ? Mots mystificateurs ? La dérive n’en finit pas du vocabulaire dévoyé qui, sous des apparences parfois intellectuelles, souvent techniques, décervelle et dépolitise les citoyens » indique-il. Ainsi, il relève notamment que « les termes propres à l’économisme ambiant ont pour objet d’enfermer les choix politiques, les réalités sociales, dans une vision technicienne du monde », au détriment d’une interprétation politique des évolutions du monde et in fine, des débats publics. Le témoignage récent de Mathilde Ramanier, dessinatrice et auteure indépendante ayant travaillé deux ans en collaboration avec des « startup » à Berlin témoigne de toute l’actualité de ces derniers propos. Les discours « cool » à propos de la « flexibilité », de la « liberté des collaborateurs » qui sont tous « manager » ou de « l’innovation » cachent une réalité bien différente qui est celle de l’hyper-capitalisme et de la destruction du droit du travail. Difficile de le nier, la lutte des mots est bien celle de visions du monde différentes.


Source : la-bas.org