« À cette crise du coronavirus vient s’ajouter une crise beaucoup plus profonde et inquiétante : la survie et l’équilibre du bassin amazonien ». À l’aube du monde d’après, Rodrigue Gehot, consultant climatique pour l’initiative des Bassins Sacrés, nous invite à penser la crise du Covid-19 sur le long terme, à travers le prisme de l’Amazonie équatorienne. Interview.

Inévitablement, nous sommes tous touchés par le Covid-19. Or, nous ne sommes pas tous égaux face à cette crise sanitaire. Les inégalités à l’intérieur même de chaque pays touché font rage (entre autres, concernant le lieu de vie, le métier, ou encore les conditions de confinement). Mais aussi entre pays. En Equateur, la situation est alarmante. C’est le pays d’Amérique du Sud le plus touché – en proportion avec sa population – par la pandémie : cadavres abandonnés en pleine rue, manque de médecins pour signer les certificats de décès et de services funéraires pour les prendre en charge. Les peuples indigènes d’Amazonie ne sont pas en reste, bien au contraire. Selon les estimations de  la Coordination des Organisations Indigènes du Bassin de l’Amazonie (COICA), plus de 500 peuples indigènes seraient en danger imminent. Leur système immunitaire, dans de nombreux cas, n’a pas les défenses adaptées pour lutter contre ce virus importé et ils ne disposent pas des infrastructures sanitaires nécessaires pour soigner ce genre de maladie grave. Ils sont par conséquent particulièrement vulnérables face à cette pandémie mondiale. D’ailleurs, on recense déjà plusieurs dizaines de cas et des premières victimes dont un leader spirituel du peuple Sékopai, dont la population ne compte plus que 700 individus dans le nord-est de l’Amazonie équatorienne. 

Le Covid-19 nous invite à réfléchir quant à la trajectoire écocidaire dans laquelle nous nous sommes engagés : artificialisation des sols, effondrement de la biodiversité, dérèglement climatique … et la liste est encore longue. Historiquement, les premières victimes de cette trajectoire écocidaire sont les peuples d’Amazonie et leurs territoires. Le Covid-19 est un marqueur temporel d’une crise écologique et sociale plus large, et non le début de l’effondrement. Il y a des effondrements, et ils ont commencé depuis des années déjà, notamment en Amazonie. À l’aube du monde d’après, sur la forme duquel chacun se questionne, Rodrigue Gehot, consultant climatique pour l’initiative des Bassins Sacrés, nous invite donc à penser cette crise sanitaire sur le long terme, à travers le prisme de l’Amazonie équatorienne. Si elle ne constitue pas une réponse en soi, cette région du monde apporte de réelles clés de compréhension, et des pistes d’alternatives pour imaginer un futur plus respectueux de l’écosystème-Terre. Interview.

Crédits : Fondation Pachamama

Peux-tu te présenter en quelques mots ? 

J’ai 27 ans, je suis de nationalité belge et je vis en Equateur depuis 3 ans. Autant passionné que préoccupé par l’état de la planète, j’ai voulu à la fin de mes études sur le climat à Bruxelles découvrir une approche différente de l’écologie (bien-pensante) occidentale. J’ai donc réalisé mon mémoire au pays des droits de la nature [l’Equateur, nldr], sur ce sujet, pour m’imprégner et découvrir une autre relation au vivant. Ce pays comprend à lui seul 10% des écosystèmes de la planète. J’ai donc eu un terrain de jeux immense pour approfondir ma relation avec la nature, mais aussi découvrir une diversité culturelle exceptionnelle par les peuples qui y habitent. Après avoir fait quelques travaux de permaculture, de consultance sur les droits de la nature et de conservation aux alentours de Quito [la capitale, nldr], j’ai reçu la belle opportunité de travailler pour la Fondation Pachamama en Amazonie équatorienne. C’est une expérience professionnelle prenante, qui recoupe à la fois mon engagement à défendre la biodiversité et mon développement personnel, spirituel, sur les nombreuses questions qu’un jeune de mon âge peut se poser par rapport aux enjeux de ce siècle. 

La situation sanitaire, quant au Covid-19, est aujourd’hui alarmante en Équateur. Et plus particulièrement concernant les peuples indigènes d’Amazonie, qui représentent près de 5% de la population équatorienne. Peux-tu nous en dire un peu plus sur la situation actuelle ?

La situation de l’Equateur est très compliquée. À Quito, ça fait quand même plus de 45 jours qu’on est en couvre-feu de 14h à 5h du matin, avec un système de sortie très contrôlé. La crise du Covid a touché le pays très tôt : le premier cas a été recensé le 14 février et, un mois plus tard, le nombre de cas a complètement explosé, surtout sur la région de la côte, dans la province de Guayas et Guayaquil, la ville la plus peuplée d’Equateur. Guayaquil recense 68% des cas du pays. Face à une telle concentration de cas, les services hospitaliers, pouvoirs locaux, services de police et services funéraires se sont retrouvés totalement dépassés par la situation. Ce qui a provoqué ces images qui ont fait le tour du monde : des cadavres dans la rue … car les personnes ne savaient pas quoi faire de leurs proches décédés, pour la majeure partie suite à des symptômes du Covid mais aussi suite à un manque cruel de moyens de dépistage et tests. Les chiffres officiels sont donc erronés, il faut au moins les doubler.

Mais ce qui pose aussi une grande question en Equateur c’est que, comme c’est un pays pétrolier, le choc pétrolier mondial a eu un impact significatif sur les prévisions du gouvernement quant aux entrées de liquidités pour faire face à la crise. Sans parler de la rupture du plus gros oléoduc de pétrole brut le 7 avril 2020, il y a deux semaines … des milliers de barils de pétrole ont été déversés dans les fleuves et bassins amazoniens entre l’Equateur, le Pérou et bientôt le Brésil … privant ainsi des centaines de communautés indigènes d’eau et de pêche. 

Autre problème, le système sanitaire :  les services de santé public sont déplorables , avec un manque cruel de moyens pour faire face à cette pandémie. Par exemple, il n’y a pas de centres de santé dans toutes les provinces. Et notamment dans les provinces amazoniennes, au nombre de six, où les centres n’ont pas un seul lit. Autrement dit, il y a un manque cruel d’hôpitaux mais aussi de moyens (lits, masques, appareils respiratoires) pour recevoir les patients critiques du Covid. Les plus touchés par cette crise sanitaire sont donc les habitants des régions les plus reculées, et notamment l’Amazonie où les peuples [1] sont particulièrement vulnérables.

Pourquoi ces peuples sont-ils considérés comme plus vulnérables face au Covid ?

Historiquement, depuis la première arrivée des colons il y a eu une importation des maladies  exogènes comme la grippe, la polio … Surtout à partir de l’exploitation du caoutchouc : les maladies exogènes et l’esclavage ont décimé des populations entières. Suivie par la grippe espagnole, et bien d’autres maladies, notamment dans le nord de l’Amazonie équatorienne où la colonisation s’est particulièrement développée à partir du 20e pour l’exploitation pétrolière. Leur vulnérabilité aux maladies exogènes s’explique par le fait qu’elles vivent dans un écosystème propre … elles n’ont donc ni défenses naturelles ni système immunitaire pour des maladies qui viennent de l’extérieur, et surtout pour celles liées à des problèmes respiratoires. On estime à 90 % la population amérindienne disparue entre le 16e et le 19e siècle.

Concernant le Covid, il faut donc prendre en compte l’absence de système immunitaire apte, mais aussi et surtout le fait qu’il n’y ait aucune assistance et aucun centre de soin pour les populations isolées en Amazonie. Le premier centre hospitalier est parfois à 1h d’avion ou plusieurs jours de canoë.

« Si le Covid arrive à se propager dans les communautés plus profondes au sein de l’Amazonie, il est fort probable qu’il y ait un ethnocide »

C’est pour cette raison que les gouvernements des différentes nationalités indigènes d’Equateur, notamment les Achuar, ont annoncé la fermeture de leurs territoires, en ne laissant personne entrer ni sortir. En exigeant du gouvernement que les industries pétrolières et minières respectent aussi les règles de confinement, en arrêtant leurs activités, ou en réduisant au maximum le personnel. Car il faut savoir que ce personnel, ce sont parfois des travailleurs des communautés indigènes vivant en périphérie des villes. Ils sont pleinement exposés au risque lorsqu’ils vont travailler en ville, dans les stations pétrolières. Mais ces mesures n’empêchent pas la continuité de certaines activités illégales … comme la déforestation et les mines

Il faut aussi comprendre que dans les régions amazoniennes péri-urbaines, les populations indigènes sont désormais dépendantes de produits de la ville. Elles sont dans la nécessité de se déplacer pour des questions d’accès à des besoins de nécessité : parfois des médicaments, mais aussi des denrées alimentaires qui ne se trouvent pas en forêt (sel, huile, etc). Toute la zone urbaine amazonienne est désormais contaminée

Quand tu évoques les maladies importées par la colonisation, cela fait écho aux récents propos de Philippe Descola : « La maladie n’est qu’un élément dans un cortège d’abominations apporté par la colonisation. » Les habitants de l’Amazonie subissent les conséquences de systèmes politiques et économiques occidentalo-centrés depuis des siècles … Peux-tu développer les impacts que cela a eu en Amazonie équatorienne ?

À cette crise de coronavirus vient s’ajouter une crise beaucoup plus profonde et inquiétante : la survie et l’équilibre du bassin amazonien. Et principalement en Amazonie équatorienne. Puisque l’Equateur possède la partie de l’Amazonie la plus riche en biodiversité parmi les neufs pays qui se la partagent. Il y a donc un enjeu crucial dans ce pays. Les habitants de l’Amazonie équatorienne ont souffert depuis l’arrivée des colons et plus particulièrement des caoucheros [les exploitants de caoutchouc, nldr], comme je l’ai déjà expliqué. Et cette colonisation n’a pas cessé.

« A cette crise de coronavirus vient s’ajouter une crise beaucoup plus profonde et inquiétante : la survie et l’équilibre du bassin amazonien. Et principalement en Amazonie équatorienne »

Dans une zone très riche en biodiversité, s’est développé un système néolibéral d’exploitation des ressources qui ne voit l’Amazonie équatorienne que comme un « billet vert ». A commencer par l’exploitation pétrolière, depuis plus de 60 ans, et notamment le cas Chevron. Ce qui a décimé plus de 80% de l’Amazonie équatorienne centre-nord. D’ailleurs, ce « développement » vendu aux provinces du nord par les gouvernements successifs dans les années 1970 ne s’est jamais fait, bien au contraire. Ces provinces sont aujourd’hui les provinces les plus pauvres d’Equateur, mais aussi les plus malades (cancers, malformations) à cause de la contamination du réseau hydrique depuis le « boom pétrolier ». Ce fameux « boom pétrolier » ne s’est jamais vu ni à sa source, ni dans les indices de développement du pays. Il n’a donc servi qu’à une élite. Élite qui n’est pas du tout en adéquation avec la lecture territoriale et la diversité culturelle du pays. 

Il reste moins de 15 ans de réserve pétrolière pour l’Equateur. Mais le système néolibéral a vite su se réinventer : il y a maintenant le « boom minier ». Très appuyé par la Chine qui a besoin de ces ressources pour subvenir à sa croissance exponentielle. La Chine voit l’Equateur, et tous les autres pays d’Amérique Latine, comme un second puits après l’Afrique. En particulier l’Equateur, parce que le pays contient des réserves d’argent, d’or et de cuivre parmi les plus importantes au niveau mondial. Si le nord de l’Amazonie équatorienne a été dévasté par le pétrole, c’est aujourd’hui au tour du sud. Les projets miniers à grande échelle s’y multiplient. Ce sont un kilomètre de diamètre, avec 300 mètres de profondeur … des trous qui détruisent tout à long et court terme. Tout ça à côté des bassins hydriques qui alimentent l’Amazone. Il y a donc des impacts sociaux et environnementaux colossaux. Comme ce « boom minier » ne prend pas en compte les dimensions sociale et environnementale, il ne pourra jamais être un facteur de bénéfices ou de développement concret. 

Alors que ce pays est un trésor de la biodiversité mondiale ! Il contient 10% des écosystèmes mondiaux, mais aussi des savoirs ancestraux qui pourraient nous servir à tous et apporter certaines réponses à la situation [à la crise écologique et sociale, nldr], dans laquelle nous sommes. Il est indispensable de préserver cette biodiversité.

Crédits : Fondation Pachamama

Concrètement, comment préserver cette biodiversité en Equateur ? Avec le Covid-19 on a pu observer une forme de « répit » pour la Nature, mais cela reste insuffisant pour endiguer un réel changement …

Aujourd’hui en Amazonie il n’y a aucun répit. Le taux de déforestation a considérablement augmenté ces trois derniers mois. Des orpailleurs d’or illégaux se sont manifestés auprès de communautés qui n’étaient pas encore spécialement impactées par ce genre d’activités illégales, que ce soit en Colombie, au sud de l’Equateur ou encore au Pérou. Justement, l’Amazonie est en plus grand danger car les populations locales se retrouvent obligées parfois à fuir ou à rentrer plus profondément en forêt amazonienne. Ce qui crée une nouvelle déforestation locale et renforce l’absence d’accès aux soins. Le répit de l’Amazonie n’est pas du tout à prendre au compte ici, en tout cas par rapport à l’impact des industries et des intérêts d’exploitation dans ces régions amazoniennes depuis des siècles.

Ce sont ces populations qui, depuis des millénaires, ont su trouver une forme de vie en harmonie avec une biodiversité aussi riche, notamment par une connaissance incroyable des plantes. C’est paradoxal que toutes les grandes entreprises qui profitent de ces ressources en Amazonie n’envoient aucun fonds, qu’ils n’aident pas les meilleurs défenseurs de la Nature dans cette crise sanitaire. 

Il y a beaucoup de mythes en Occident mais, finalement, on connaît très peu l’Amazonie … Les communautés qui y vivent ont beaucoup de connaissances : un bagage culturel, scientifique, spirituel qui est de plus en plus menacé. Ce sont les derniers gardiens de l’Amazonie, un écosystème qui sert pourtant toute l’humanité. Si l’Amazonie est impactée, la planète entière est impactée.

« Actuellement,  on a détruit 19% de l’Amazonie. Si on arrive à 25%, l’Amazonie va rentrer dans un phénomène observé scientifiquement : l’auto-destruction [2] »

La culture de ces peuples, également, est en phase d’auto-destruction. Ce bagage culturel ne cesse d’être menacé par l’acculturation de l’Occident. Certaines communautés, notamment celles qui habitant en Amazonie péri-urbaine, proche des villes, deviennent des menaces pour leur propre territoire. Car elles ont développé de nouveaux besoins, qu’elles n’avaient pas avant, basés sur le profit, l’argent, la notion de stock. Au détriment de la conservation de leurs savoirs ancestraux. Il ne faut donc pas tomber dans une romantisation des peuples indigènes, dans le mythe du bon sauvage. Certains ont su conserver une forme d’harmonie avec la Nature, mais pas tous. Il faut donc mettre en avant ces connaissances et pratiques ancestrales, avant qu’elles ne disparaissent totalement, sur la scène internationale pour trouver des solutions concrètes qui ne soient plus anthropocentrées mais écocentrées

Crédits : Fondation Pachamama

Justement, au sein de la Fondation Pachamama, vous avez un projet en cours qui développe des solutions concrètes en valorisant les savoirs ancestraux à l’échelle internationale. L’initiative des Cuencas Sagradas (ou « Bassins Sacrés ») vise à préserver une région particulière de l’Amazonie, partagée entre le Pérou et l’Equateur. En quoi consiste-t-elle ?

Dans un dernier élan pour se faire entendre sur la scène internationale et régionale, une alliance des peuples s’est créée il y a trois ans. C’est l’alliance des Bassins Sacrés, entre les peuples d’Amazonie sud équatorienne et nord péruvienne. 

Les Bassins Sacrés, c’est un territoire partagé entre le Pérou et l’Equateur, qui fait 30 millions d’hectares, où se trouve une des plus grandes concentrations de biodiversité de tout le bassin amazonien. Cette zone a une résilience incroyable, quant au changement climatique, par son taux constant d’humidité et de température. Ça s’explique par le fait que les Bassins Sacrés sont situés à côté des sources hydriques qui alimentent tous les bassins de l’Amazonie : les glaciers et les paramos (biotope néotropical d’altitude) des Andes. Donc tout est connecté. Ce sont les glaciers et les hauts plateaux des Andes équatoriennes qui alimentent en eau ces bassins de manière suffisante, et permettent ainsi de conserver une forte biodiversité. Cette zone concentre également une autre richesse :  la diversité ethnique et culturelle. C’est d’ailleurs parce-que les habitants de l’Amazonie considèrent ces bassins comme sacrés qu’ils ont si bien été préservés jusqu’ici. 

Cette zone constitue donc à elle-même un régulateur climatique. Car c’est là que s’alimentent où naissent les plus grands confluents de l’Amazone. C’est une région clé, capitale, essentielle, primordiale à préserver ! C’est l’enjeu de cette alliance des Bassins Sacrés

  • Protéger. Il s’agit de stopper l’avancée de l’extractivisme. Les gouvernements actuels du Pérou et de l’Equateur sont en train de cartographier les Bassins Sacrés de futurs blocs pétroliers ou de futurs gisements miniers, ou de zones à déforester ou encore à coloniser/urbaniser. Il est donc nécessaire d’inclure dans les nouvelles réglementations juridiques le modèle de transition qui évite l’expansion des projets industriels en Amazonie.
  • S’engager. Il s’agit de mettre en œuvre un modèle de transition socioécologique vers une économie post-pétrolière, qui respecte les droits et l’autonomie des peuples autochtones. L’initiative vise à établir une zone protégée binationale, exempte d’extraction de ressources à l’échelle industrielle et régie par les principes indigènes traditionnels de coopération et d’harmonie, favorisant une relation saine entre les humains et la Terre.

L’initiative consiste donc à créer un lien entre les savoirs des habitants de l’Amazonie avec la société moderne, contemporaine. Il faut créer un pont. 

Et comment créer ce pont ? Qu’est-ce qu’a mis en œuvre l’alliance des Bassins Sacrés ? 

Depuis un an et demi, des experts du monde entier, académiciens et leaders indigènes sont regroupés dans un collectif de personnes engagées à écrire un plan bi-régional [applicable au Pérou et à l’Equateur, qui se partagent les Bassins Sacrés]. Ce plan tente de répondre à tous les aspects de la transition socioécologique nécessaire dans cette région. 

Il y a les aspects économiques : donner aux communautés l’accès à un marché plus équitable, vendre un cacao de très très bonne qualité, servir les meilleurs restaurants … pleins de projets se mettent en place, je pourrais t’en citer énormément ! Il y a aussi toute la transition de la matrice énergétique de l’Equateur : prouver que le pétrole et la mine n’ont pas servi au fameux « développement ». Aujourd’hui c’est un système extrêmement corrompu, les bénéfices ne vont qu’à l’extérieur du pays ou aux élites. Il faut trouver des matrices énergétiques nouvelles, à travers des solutions plus durables. Comme les habitants de l’Amazonie dépendent clairement du pétrole pour se transporter, on essaie par exemple de développer des modes de transport alternatifs, notamment les bateaux solaires. Mais, surtout, on cherche des solutions aux questions de la souveraineté alimentaire et de santé. Question cruciale pour l’Amazonie. Parce que la perte de culture de ces populations les entraînent non seulement à une dépendance à des produits de la ville, extérieurs à leur territoire, mais aussi à une perte de la connaissance des plantes. Des plantes qui leur servaient avant de nourriture. Et leur eau est désormais contaminée, par la pollution des villes et la rupture des oléoducs pétroliers. Ce qui les rend encore plus dépendants de la ville. 

L’enjeu est d’essayer de trouver des alternatives à ces thématiques,en co-créant des projets sur bases des connaissances de la forêt avec les solutions durables et éthiques d’aujourd’hui comme l’agroécologie. Mais ce sont encore des niches d’initiative. Il faudrait vraiment impulser, changer la dynamique de ce qui pourrait être une société amazonienne connectée au monde d’aujourd’hui mais dont on valoriserait les savoirs et les techniques ancestrales au lieu d’amener une machine destructive de l’extérieur pour saquer des ressources.

Crédits : Fondation Pachamama

En tant que passionné et allié des gardiens de l’Amazonie, quel enseignement penses-tu nécessaire de tirer de la crise du Covid-19, à long terme ?

Que prendre conscience c’est bien, mais se mettre à l’action c’est encore mieux. 

Il faut réaliser qu’il y a clairement urgence à protéger la biodiversité et les savoirs ancestraux. Qu’il est important de partager. Que tout n’est pas opportunité. Que tout n’est pas axé sur une accumulation des ressources, sur l’accaparement des terres. Qu’il y a un respect des droits, qui doit être beaucoup plus fort au sein de nos sociétés occidentales mais également en Amazonie. Qu’il faut réellement s’inspirer de ces communautés, de ce vivre ensemble, pour essayer de retrouver des valeurs communes. Tout est toujours possible. Mais seulement si on a cette conviction qu’on a une seule planète et qu’on est complètement interdépendants. On a énormément à s’apporter d’une culture à une autre. L’un n’a pas tout à fait raison, l’autre n’a pas tout à fait tort. C’est important d’être en connivence, en connexion, de se rendre compte qu’on fait partie d’une même grande communauté. Et qu’il est bon aujourd’hui de passer à l’action et de freiner cette folie de vouloir à tout prix détruire, s’accaparer, pour le profit de quelques uns seulement.

C’est plus une question d’être écologiste, d’être pro-social. C’est simplement une question universelle. Qu’on doit tous se poser. Et, surtout, à laquelle il faut répondre par l’action !

 

[1] Avant toute chose, il faut savoir que dans l’Amazonie équatorienne qui constitue presque 50% du territoire du pays, il y a 11 nationalités de peuples autochtones (Shuar, Achuar, Kichwa, Shiwiar, Andwa, Huaorani, Siekopaï, Sapara, Quijos, Siona et Cofan) dont chacune est représentée par un comité de gouvernance ou fédération et comprend un territoire reconnu et délimité dans lequel ils peuvent exercer certains droits d’auto-gestion. Les 11 fédérations sont représentées par la Confédération des Nationalités Indigènes de l’Amazonie Équatorienne (CONFENIAE) qui se consacre à la défense et à la légalisation des territoires indigènes et des ressources naturelles, en promouvant le développement social, politique et économique et en sauvant l’identité culturelle de chaque membre de l’extinction. 

[2] L’auto-destruction par la salvanisation de la forêt tropicale. Autrement dit, une baisse de l’humidité avec une augmentation des températures provoquant la disparition en chaîne des espèces endémiques de cet équilibre (humidité-température). L’écosystème tropical humide se transforme en un écosystème beaucoup plus sec.

  • Propos recueillis par Camille Bouko-Levy
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