C’est ce qu’aura au moins prouvé le coronavirus en quelques jours, avec le rétablissement d’un air plus pur et le recul massif des émissions de CO2. Les chasseurs confinés voient leur activité reléguée à la même enseigne que le freesbee de plage. Une occasion de rappeler à la fédération nationale des chasseurs qui présente les chasseurs comme les premiers écologistes de France que leur pratique n’est qu’un « loisir » parmi d’autres, et non une activité d’intérêt général.

La chasse, une activité non vitale pour la nation

Le 17 mars, Willy Schraen, en sa qualité de président de la fédération nationale des chasseurs, s’exprimait sur les réseaux sociaux pour informer les « amis chasseurs » des consignes de confinement les concernant.

La première annonce se voulait rassurante : si la chasse en groupe reste interdite, par contre, la chasse individuelle et les activités de piégeage et d’agrainage (nourrissage des sangliers) sont autorisées, sous réserve d’être seul.e et de respecter les gestes barrières.

Tollé général auprès des associations de protection de l’environnement – Ligue de
Protection des Oiseaux (LPO) et Association pour la Protection des Animaux Sauvages
(ASPAS) en tête – qui provoquent une pression suffisante pour pousser le ministère à
désavouer le premier communiqué de M. Schraen.

Après le tollé, toute pratique de chasse sera finalement interdite. Seul le nourrissage des animaux hors domicile sera autorisé (notamment les chiens et les « appelants », des animaux sauvages capturés pour attirer leurs congénères).

Quelques arrêtés préfectoraux et dérogations individuelles viendront pourtant compléter le dispositif. La préfecture pourra autoriser la « destruction » de certaines espèces susceptibles d’occasionner des dégâts agricoles (corvidés, sangliers…) et l’agrainage des sangliers pour les détourner des récoltes.

On osera une question un peu naïve : pourquoi ne pas instaurer ce protocole toute l’année, de manière à encadrer la pratique de la chasse aux seuls besoins de
régulation exprimés par les agriculteurs ?

Pour Yves Verilhac, directeur de la LPO, certains arrêtés restent cependant totalement abusifs, comme ceux pris à titre préventifs. “Pour prendre un arrêté, il faut prouver qu’il y a des dégâts”. Même en temps de confinement, l’association épluche minutieusement tous les arrêtés préfectoraux et ministériels pour en contrôler le bien fondé. “Depuis le début du confinement, nous avons attaqué 2 arrêtés en Bretagne contre la destruction des choucas des tours, une espèce protégée”.

Chasse et nécessité : le mythe de la régulation

Depuis plusieurs années, la fédération oriente son discours autour de la nécessité de chasser pour maintenir l’équilibre des écosystèmes et notamment de réguler les espèces susceptibles d’occasionner des dégâts. C’est d’ailleurs cet argument qu’utilisera le président de la fédération nationale des chasseurs en réponse à l’ASPAS, en ce début de confinement.

Penchons-nous un peu sur les chiffres. Selon le ministère, 80% des dégâts agricoles sont imputables au sanglier. Sauf qu’avec environ 723 000 individus tués chaque année, ce gibier ne représente que 2% des prises annuelles. Selon le naturaliste Pierre Rigaux joint par téléphone : « l’ensemble des espèces qui peuvent occasionner des dégâts, c’est maximum 5% des individus tués à la chasse chaque année. »

“L’ENSEMBLE DES ESPÈCES QUI PEUVENT OCCASIONNER DES DÉGÂTS (MAJORITAIREMENT LES SANGLIERS, CERFS, CHEVREUILS), C’EST MAXIMUM 5% DES INDIVIDUS TUÉS À LA CHASSE CHAQUE ANNÉE.”

Il regrette d’ailleurs que le milieu cynégétique ne produise pas de bilan annuel chiffré de ses tableaux de chasse. La connaissance de ces “prélèvements” permettrait de réaliser un meilleur suivi des populations et de mieux s’assurer de leur bon état de conservation. Car comment réguler des populations quand on ne connaît pas les prélèvements qu’on opère ? C’est comme gérer un capital dont on ne connaîtrait pas le montant.

Et Yves Verilhac de relever :

LE TERME “PRÉLÈVEMENT” EST ABSURDE. IL DONNE L’IMPRESSION QU’ON VA RENDRE CE QUI A ÉTÉ PRIS, COMME LES IMPÔTS QUI SONT REDISTRIBUÉS SOUS D’AUTRES FORMES. LES ANIMAUX SONT TUÉS, ET PERSONNE NE RESTITUERA CE BIEN COMMUN.

Au Danemark, l’autorisation de chasser chaque année est conditionnée à la remise du tableau de chasse individuel. En France, la loi oblige les chasseurs à communiquer leurs prélèvements sur quelques espèces d’oiseaux sous haute surveillance. Mais même sur ces espèces, impossible d’obtenir les chiffres. L’obligation n’est pas respectée et les contrôles sont quasiment impossibles.

La tentative en 2005 de mise en place d’un carnet de prélèvement universel permettant aux chasseurs de comptabiliser leurs prises fut aussi un échec. Le site internet est aujourd’hui à l’abandon.

Les seuls chiffres consolidés viennent des grandes enquêtes officielles, réalisées environ tous les 15 ans. L’Office national de la chasse et de la faune sauvage a publié la dernière en 2016. Cette publication sur les tableaux de chasse à tir présente les estimations de prélèvements.

En sus d’un taux de réponse souvent modeste lors de ce type d’enquêtes, notons que la
fédération du Haut-Rhin ne transmettra pas la liste de ses adhérents. On peut mieux faire
en matière de transparence et de fréquence de transmission des données. Surtout quand
on se proclame “premiers écologistes de France”.

Rappelons que ce slogan lancé en 2018 fera grincer des dents les associations de protection de la nature, mais aussi l’Autorité de Régulation professionnelle de la Publicité,
pourtant en général très tolérante vis-à-vis des annonceurs. La source de l’affirmation ? Un sondage réalisé auprès des auditeurs de l’émission « Les Grandes Gueules », sur RMC. Sic. Elle émettra un avis réservé sur la publicité et demandera que l’affirmation soit transformée en interrogation.

La campagne fera d’ailleurs l’objet de nombreux détournements sur internet.

Visuel de campagne détourné, source inconnue – https://anorenvironnement.wordpress.com/2018/09/14/les-chasseurs-premiers-ecologistes-de-france/

A quand une mesure de l’utilité de la chasse en France ?

Discutable et controversée, la chasse pâtit d’une image largement dégradée, sauf au gouvernement. 80% des français y sont opposés (IPSOS 2018). En 30 ans, la fédération nationale des chasseurs a perdu quasiment la moitié de ses adhérents, passant de 2 à un peu plus d’1 million d’adeptes.

Alors, si seulement 5% des 30 millions d’animaux tués chaque année sont effectivement « à réguler » (la chasse n’étant pas le seul moyen pour le faire), sous quel prétexte tuer les 95% restant ? Doit-on vraiment rappeler aux premiers écologistes de France que 60% des animaux sauvages ont disparu de la planète en 40 ans ?

Comment expliquer que la vénerie sous-terre, c’est à dire à la traque et la mise à mort des blaireaux dans leur terrier, reste légale et largement pratiquée alors même que cet animal est protégé en Europe ?

Comment justifier des dépenses publiques telles que les 57 000 euros offerts par Valérie Pécresse à la fédération régionale des chasseurs d’Île-de-France l’année dernière pour l’achat et la réintroduction de faisans communs et poules faisanes ?

Comment comprendre des décisions de quotas d’abattage comme celui de 18 000 tourterelles des bois, alors que l’espèce figure sur la liste rouge de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature ) avec un déclin de 80 % de ses populations ?

Nombre d’espèces d’oiseaux chassables dans les pays de l’UE. Source : LPO.

Sur la soixantaine d’espèces d’oiseaux chassées en France, plus de la moitié sont en déclin ou considérées comme menacées. Au niveau des mammifères, 1/3 sont dans une situation préoccupante. Toutes les associations de protection de l’environnement s’accordent à dire que la chasse est une pression supplémentaire inutile sur la biodiversité.

“CETTE ÉLIMINATION ORGANISÉE DEPUIS DES DÉCENNIES DE CENTAINES DE MILLIERS DE PETITS CARNIVORES INDIGÈNES, MISE EN ŒUVRE SOUS COUVERT DE LUTTE CONTRE LES NUISIBLES FAIT DIRE A CERTAINS ÉCOLOGISTES QUE LES DIRIGEANTS DE LA CHASSE DE FRANCE DEVRAIENT ÊTRE JUGÉS POUR CRIME ENVIRONNEMENTAL”

– Pierre Rigaux.

Si la nécessité écologique de la chasse reste plus que jamais à prouver après cet épisode de coronavirus, les nuisances qu’elle provoque sur la vie sauvage, en revanche, ne sont plus à démontrer. Enfin, concernant les dégâts agricoles, comment ne pas relever l’absurdité d’une situation qui consiste à tuer des animaux sauvages pour protéger des cultures destinées en grande partie à nourrir des animaux d’élevage (1). L’élevage industriel étant lui-même un vecteur de développement des pandémies (2).

Charlotte Arnal

Notes :

(1) : La France est le principal producteur européen de céréales. Les céréales couvrent un tiers de notre superficie agricole. Le blé tendre y est la principale céréale cultivée, avec 54 % du total des surfaces, devant l’orge (18 %) et le maïs grain (17 %). MAIS : la moitié de la production française est exportée, principalement vers l’Union européenne. Sur le marché intérieur, la majeure partie du maïs est destinée à l’alimentation animale. BLÉ : près de la moitié de la récolte française est destinée au marché intérieur (alimentation animale, consommation humaine et usages industriels). ORGE : En France, la récolte est majoritairement exportée. Sur le marché intérieur, l’orge est surtout destinée à l’alimentation animale.
(2) : Grippe aviaire, vache folle, grippe porcine, SRAS… Les zoonoses, maladies transmissibles entre humains et animaux, représentent à l’échelle mondiale 60 % des maladies infectieuses et sont responsables de 2,5 milliards de cas de maladie chez les humains tous les ans dans le monde. La consommation de viande est un vecteur de pandémie, et contribue indirectement à la déforestation et à l’érosion de la biodiversité.

Sources :

ASPAS : Comment les chasseurs échappent au confinement
https://www.aspas-nature.org/actualites/comment-les-chasseurs-echappent-au-confinement/

LCI : La chasse reste-t-elle autorisée malgré les mesures de confinement ?
https://www.lci.fr/population/covid-19-coronavirus-confinement-la-chasse-reste-t-elle-autorisee-malgreles-mesures-des-autorites-2148641.html

HUFFPOST : Malgré le confinement, des chasseurs autorisés à reprendre le fusil
https://www.huffingtonpost.fr/entry/malgre-le-confinement-des-chasseurs-autorises-a-reprendre-lefusil_fr_5e833a9ec5b6d38d98a4deea

ASPAS : 48h après le début du confinement : plus de chasse ni de piégeage !
https://www.aspas-nature.org/actualites/48h-apres-le-debut-du-confinement-plus-de-chasse-ni-depiegeage/

TWITTER :
https://twitter.com/WillySchraen
https://twitter.com/ASPASnature/status/1240224489121734658

MINISTÈRE DE LA TRANSITION : Projet de décret relatif à la période de chasse du sanglier en France métropolitaine
http://www.consultations-publiques.developpement-durable.gouv.fr/projet-de-decret-relatif-a-la-periodede-chasse-du-a2039.html

OFFICE NATIONAL DE LA CHASSE ET DE LA FAUNE SAUVAGE : enquête nationale 2013/2014 sur les tableaux de chasse à tir
http://www.oncfs.gouv.fr/IMG/file/publications/revue%20faune%20sauvage/
FS_310_enquete_tableau_de_chasse.pdf

OFFICE NATIONAL DE LA CHASSE ET DE LA FAUNE SAUVAGE : enquête tableaux de chasse
http://www.oncfs.gouv.fr/IMG/file/publications/revue%20faune%20sauvage/FS-HS-2019-Complet.pdf

OFFICE FRANÇAIS DE LA BIODIVERSITÉ : fiabilité des enquêtes sur les prélèvements
http://www.oncfs.gouv.fr/Espace-Presse-Actualites-ru16/Fiabilite-des-enquetes-sur-les-prelevements-ampnbsp-news2132

REPORTERRE : En cachant le nombre des animaux qu’ils tuent, les chasseurs empêchent l’analyse scientifique de leur rôle
https://reporterre.net/En-cachant-le-nombre-des-animaux-qu-ils-tuent-les-chasseurs-empechent-l-analyse

LE PARISIEN : Pourquoi la RATP a censuré la pub des chasseurs dans le métro
http://www.leparisien.fr/info-paris-ile-de-france-oise/transports/pourquoi-la-ratp-a-censure-la-pub-deschasseurs-
dans-le-metro-02-09-2018-7873626.php

L214 : Opinion publique chasse
https://www.politique-animaux.fr/opinion-publique

LA RELÈVE ET LA PESTE : les prédateurs naturels sont bien plus efficaces que les chasseurs dans l’équilibre des forêts
https://lareleveetlapeste.fr/nouvelle-etude-les-predateurs-naturels-sont-bien-plus-efficaces-que-leschasseurs-dans-lequilibre-des-forets/

LE FIGARO : 60% des animaux sauvages ont disparu en quarante-quatre ans
https://www.lefigaro.fr/sciences/2018/10/29/01008-20181029ARTFIG00208-60-des-animaux-sauvagesont-disparu-en-quarante-quatre-ans.php

L’INFODURABLE : le coup de gueule d’Allain Bougrain Dubourg sur la chasse aux tourterelles
https://www.linfodurable.fr/environnement/le-coup-de-gueule-dallain-bougrain-dubourg-sur-la-chasse-auxtourterelles-13419

LPO : Aidez-nous à empêcher la chasse d’oiseaux en danger
https://www.lpo.fr/actualites/consultation-publique-des-especes-menacees-toujours-chassees

ASPAS : Valérie Pécresse : 57 500 € d’argent public pour financer les « cocottes » des chasseurs !
https://www.aspas-nature.org/actualites/valerie-pecresse-57-500-e-dargent-public-pour-financer-lescocottes-des-chasseurs/? fbclid=IwAR3o955mGupOudHgQ_SzAcu5o7fE60ISPz49yNLWoef4NsxyEX1AvZFgBUE

PIERRE RIGAUX : Pas de fusils dans la nature
https://livre.fnac.com/a13532445/Pierre-Rigaux-Pas-de-fusils-dans-la-nature

One Voice – chasse des blaireaux, l’enfer sous terre
https://one-voice.fr/fr/blog/chasse-des-blaireaux-lenfer-sous-terre.html


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