Attendu dans la fébrilité depuis plusieurs jours, le dernier rapport du GIEC a été publié ce 8 octobre au matin. Commandé à la suite de la COP21, ce « rapport spécial » met en lumière les risques accrus qui pèseraient sur l’humanité dans un monde à +2°C comparé à + 1,5°C par rapport à l’ère industrielle, mais rappelle que ce second scénario déjà problématique n’est possible que si les sociétés changent radicalement dès aujourd’hui. Il s’agit désormais de sauver les meubles…

Lors de la COP21, qui s’est tenue en 2015 à Paris, les États du monde avaient signé un accord pour limiter l’élévation de la température moyenne de la planète « nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels » et de poursuivre « l’action menée pour limiter l’élévation de la température à 1,5 °C ». À la suite, ils ont commandé auprès du GIEC un rapport spécial sur « les impacts d’un réchauffement global de 1,5 °C ». C’est ce rapport de 400 pages, établi à partir de 6000 publications scientifiques, que les 90 experts viennent de rendre public.

Le rapport met en lumière les risques que nous pourrions éviter si nous limitions la hausse des températures à 1,5°C plutôt qu’à 2°C par rapport aux niveaux préindustriels. Selon les auteurs, la hausse des températures actuelle est d’ores et déjà de l’ordre +1°C et augmente de 0,2°C par décennie. Cette augmentation est à l’origine de changements observables dans le système climatique, comme la hausse du niveau des mers et la multiplication des vagues de chaleur. Les auteurs estiment également probable que cette hausse explique l’accroissement des épisodes de précipitations intensives d’une part et les phénomènes de sécheresse dans la région méditerranéenne d’autre part.

Un monde plus « supportable » à +1,5°C plutôt qu’à + 2°C

Qu’on se le dise, il s’agit désormais de limiter le changement climatique dans son intensité. Il est déjà trop tard pour l’empêcher dans une certaine mesure. Mais si les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas inversées très rapidement, le monde s’expose à des risques accrus. Sans grand étonnement, limiter le réchauffement à + 1,5°C plutôt qu’à + 2°C permettrait aux écosystèmes et à l’humanité de s’adapter plus facilement aux changements qui viennent. Nous sommes ainsi face à une course contre la montre.

À + 1,5°C, l’Océan arctique ne serait totalement libéré des glaces qu’une fois tous les cent ans, alors que dans le second cas, le phénomène se produirait une fois par décennie. Dans le premier scénario, la hausse du niveau des mers serait de 10 cm inférieur, épargnant plus de 10 millions de personnes par rapport à l’hypothèse des +2°C. Dans le premier cas, les récifs coralliens seraient détruits de 70 à 90 % alors que dans le second, ils disparaitraient totalement. Enfin, ne pas aller au-delà des 1,5°C permettrait de limiter la probabilité de phénomènes de fortes pluies et de sécheresse dans certaines régions, comme le sud de l’Europe ou le nord de l’Afrique. On comprend donc qu’une légère différence de température globale peut avoir des conséquences dramatiques. Quoi qu’il en soit, une hausse de températures de 1,5°C est déjà le synonyme de bouleversements profonds qui auront des incidences importantes sur l’économie et l’organisation des sociétés humaines. La comparaison ne doit donc pas aveugler à propos du monde qui vient, qui est très peu désirable. Nos actes d’aujourd’hui détermineront l’ampleur du désastre écologique de demain.

Climate Change
Photographie libre de droits / UNDP Thailand / Flickr

Mais entre théorie et réalité : le gouffre

Empêcher une hausse de 1,5°C demanderait des changements « rapides, radicaux et sans précédent dans tous les aspects de la société ». On parle d’une transformation culturelle profonde que, généralement, la plupart des gens et même des figures politiques jugent d’utopiste ou d’irréalisable. Pour atteindre cet objectif, il faudrait réduire les émissions de CO2 de 45 % par rapport au niveau de 2010 dès 2030 et atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, note le rapport, qui reste particulièrement prudent sur les techniques de stockage de carbone, la limitation des gaz à effet de serre contenus dans l’atmosphère ne pouvant reposer sur cette technologie.

En d’autres termes, il serait nécessaire de changer radicalement les modes de production, de consommation et de vie que ce soit au niveau de agriculture, de l’industrie de l’habitat ou encore des déplacements et de tous les rendre moins polluants. La réduction de la dépendance aux énergies fossiles, qui sont à l’origine de 75 % des émissions, est une priorité absolue. En parallèle, les énergies renouvelables doivent se développer, note le rapport qui précise que les investissements dans les fossiles doivent être divisés par quatre dans les 20 prochaines années, ceux dans les renouvelables multipliés par deux. Si les États souhaitent poursuivre cet objectif, une coopération internationale est indispensable. Des efforts seront nécessaires partout dans le monde, en particulier dans les pays industrialisés.

Bien que le rapport laisse une étroite marge de manœuvre aux États, il ne faut pas se tromper dans l’interprétation du document qui, dans le contexte présent, prend un caractère ambigu. En effet, ce travail du GIEC est le fruit d’une demande politique à la suite de l’apparent succès de la COP21, conférence au terme de laquelle les États du monde entier s’engageaient pour la première fois sur des objectifs climatiques. Sauf que si les États s’en tiennent à leurs engagements pris à Paris, c’est une hausse de 3°C qui dessine en réalité. Mais surtout, à ce jour, ces engagements ne sont pas respectés par une majorité des pays industrialisés : c’est par exemple le cas de la France, mauvais élève, qui n’a pas su tenir ses premiers budgets carbone, dépassant les objectifs initialement fixés. Entre théorie et réalité, il y a un gouffre. Pendant ce temps le « business as usual » mène la danse sur les marchés mondiaux.

"Soutien" de Lorenzo Quinn (Grand Canal, Venise)
Photographie : Jean-Pierre Dalbéra / Œuvre : « Soutien » de Lorenzo Quinn

Il est « encore temps » estime le rapport. Mais pour quoi ?

Déduire du rapport qu’il serait « encore temps » est hâtif et trompeur à plusieurs niveaux et pourrait bien être le fondement de faux espoirs. Avant « qu’il soit encore temps » d’éviter les +1,5°, il était encore temps d’éviter les +1,0° et ce depuis beaucoup plus longtemps et avec une marge de manœuvre bien plus considérable, puisque l’alerte avait été lancée au milieu des années 1970… Pourtant, pour des raisons politiques et économiques, les États n’ont rien fait. Il existe donc une probabilité qu’on se retrouve d’ici quelques années une nouvelle fois devant un cas de figure similaire : notre incapacité collective à prendre des décisions courageuses. Et ceci se paiera au prix de vies humaines, celles de nos descendants.

Soyons lucides : pour empêcher une hausse au-delà de 1,5°C, il faudrait atteindre le pic des émissions très rapidement – d’ici 2 ans ! – et faire décroitre les émissions de gaz à effet de serre de manière vertigineuse dans les trois prochaines décennies. Au regard de l’inertie infrastructurelle et du verrouillage technique de nos sociétés, il s’agit d’hypothèses qui ont peut de chances de se réaliser. D’ailleurs, c’est bien ce que souligne implicitement le rapport dont la comparaison entre un monde à 1,5° et 2° fait oublier l’essentiel : d’un simple point de vue des lois physiques, les quantités de CO2 émises à ce jour ne suffiraient pas encore à provoquer une hausse des températures de 1,5°C, mais d’un point de vue politique, prendre les décisions nécessaires pour éviter de dépasser ce seuil est bien plus délicat.

Par ailleurs, affirmer qu’il est encore temps, c’est prendre le risque de faire oublier à la majorité que les effets du changement climatique s’imposent déjà aux populations les plus vulnérables dans les régions les plus pauvres du monde, mais aussi aux agriculteurs des pays industrialisés, avec des conséquences socio-économiques sensibles. Pour cause, les effets du changement climatique sont déjà là !

Au Kenya, le changement climatique menace déjà la vie des nomades. Article & Source.

La lecture de ce nouveau rapport du GIEC devrait certes imposer aux États de prendre des mesures concrètes ambitieuses de manière immédiate. Pas dans un mois, pas dans un an, mais maintenant. Mais nous devons également changer de perspective : il n’est plus temps d’éviter des changements climatiques graves qui exposent nos sociétés à des risques systémiques en plus de la déplétion des ressources naturelles. Nous vivons dans un monde où le climat a été sensiblement bouleversé à l’échelle globale par la main des êtres humains et nous sommes dans la contrainte de nous adapter à une nouvelle réalité. Le monde qui vient aura besoin de beaucoup d’empathie et d’entraide si nous voulons éviter que sur fond de déclin économique les sociétés humaines ne se livrent à nouveau aux pires atrocités. C’est ici que chaque acteur de bonne foi de la société humaine doit réaliser pleinement l’ampleur de la situation et jouer son rôle afin de limiter au maximum les conséquences des erreurs du passé.


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Image d’entête par l’artiste militant Isaac Cordal.