Chaque année, des milliers d’espèces animales et végétales sont déplacées de leur environnement naturel et introduites dans un nouvel habitat : on les appelle les invasions biologiques. Volontaires ou non, ces déplacements essentiellement provoqués par l’activité humaine sont un véritable danger pour les espèces locales puisque la présence de ces envahisseurs bouleverse les écosystèmes. Selon une étude publiée par des chercheurs du CNRS,  la raréfaction des différentes espèces d’oiseaux et de mammifères serait directement liée aux invasions biologiques. Explications.

Les invasions biologiques renvoient aux espèces animales envahissantes qui sont introduites en dehors de leur environnement naturel. On estime que des dizaines de milliers d’espèces, comme des plantes, des animaux, des champignons ou encore des microbes, ont été déplacées hors de leur habitat d’origine. C’est notamment le cas du frelon asiatique qui vit aujourd’hui en France. Ce déplacement, volontaire ou non, est en revanche principalement lié à l’activité humaine, puisque les deux premières causes sont : le tourisme et le commerce international.

Quand ils arrivent dans leur nouvel environnement, ces envahisseurs peuvent faire des ravages car ils affrontent les espèces locales, en s’appropriant leurs ressources et en devenant des dangereux prédateurs. Ces espèces parviennent à s’adapter rapidement à leur nouvel environnement car elles n’ont généralement pas de prédateurs, mangent de tout et prolifèrent dans toutes sortes d’habitats.

Ainsi, les invasions biologiques entraînent le déclin des espèces locales. Elles sont également l’un des facteurs les plus importants de la perte de la biodiversité et la deuxième cause de la disparition des espèces animales sur Terre, après la destruction de leur habitat.

Une nouvelle étude sur le sujet, menée par une équipe de chercheurs du CNRS et de l’Université Paris-Saclay, a été publiée dans le Global Change Biology le 2 août dernier. Jusqu’à présent, les études menées sur les invasions biologiques se centraient sur le nombre d’espèces animales menacées d’extinction. La nouvelle étude du CNRS étudie plus en détail les espèces d’oiseaux et de mammifères en danger à cause des invasions biologiques.

Les oiseaux menacés par les invasions biologiques

En effet, selon le rapport des scientifiques du CNRS, de nombreuses espèces de mammifères et d’oiseaux seraient en danger à cause des invasions biologiques, car elles ne parviendraient plus à s’adapter à leur environnement et pourraient totalement disparaître. Les invasions biologiques impactent avant tout les modes de vie des espèces locales, qui ont des difficultés pour se nourrir, vivre et se protéger des autres espèces. Ainsi, ces dernières ne pourraient plus s’adapter et finiraient par mourir. 

Selon les résultats de l’étude du CNRS, 11% de la diversité des oiseaux et des mammifères serait menacée par les invasions biologiques, en mettant en péril 40% de la biodiversité des stratégies écologiques des oiseaux, et 14% de celle des mammifères.

Les oiseaux seraient donc particulièrement vulnérables à l’invasion des espèces non-locales. C’est notamment le cas du kagou huppé, en Nouvelle-Calédonie. Cet oiseau unique ne vole pas et se nourrit uniquement au sol. Malheureusement, il est menacé par le rat, une nouvelle espèce introduite dans son environnement, et ne parvient pas à s’adapter face à ce nouveau prédateur terrestre.

Le kagou huppé, menacé par le rat en Nouvelle-Calédonie. Crédit : Frédéric Desmoulins

« Les vertébrés vont profiter d’un environnement propice à leur reproduction. Les îles sont, par exemple, des territoires où l’on a observé le plus d’invasions de mammifères, comme les rongeurs. Les espèces insulaires qui ont vécu uniquement sur ces lieux fermés n’ont pas développé de comportement de prédation et d’évitement. Elles sont facilement dévastées par d’autres espèces introduites par l’homme, qui ont de plus grandes capacités d’adaptation », a affirmé Céline Bellard, écologue à l’University College of London, en Angleterre.

Tout comme le kagou huppé, de nombreux autres oiseaux sont menacés par les invasions biologiques. Parmi eux, plusieurs pollinisateurs sont en danger, alors que leur rôle est essentiel pour la biodiversité car ce sont eux qui dispersent les graines et permettent aux écosystèmes de fonctionner.

 

Des mammifères et des arbres nuisibles

L’étude des chercheurs du CNRS pointe du doigt d’autres exemples d’invasions biologiques. C’est le cas dans le lac Victoria, en Afrique, où la Perche a été volontairement introduite dans les années 1950. Ce poisson carnivore a entraîné la disparition de 200 à 300 espèces de petits poissons qui vivaient dans ce lac. Ces poissons disparus étaient herbivores, détritivores ou insectivores, et avaient un grand rôle dans leur écosystème, totalement bouleversé depuis.

Un autre exemple est donné par l’étude : le miconia. Cet arbre originaire d’Amérique du Sud a été importé involontairement sur des îles du Pacifique, par des engins de chantier. Ces arbres ont envahi les deux tiers de l’Île de Tahiti, et se sont tellement développés qu’ils ont empêché les autres plantes de l’île d’avoir de la lumière. Aujourd’hui, le miconia menace plus de 70 espèces de l’Île de Tahiti.

« Face au changement climatique, les plantes vont avoir des réponses différentes, notamment grâce à l’augmentation des concentrations de CO2 dans l’air. Cela pourrait accélérer leur croissance. À Tahiti, le miconia, une plante que l’on appelle aussi le cancer vert, a envahi près de deux tiers de l’île en étouffant le reste de la végétation », a continué l’écologue Céline Bellard.

 

Les invasions biologiques vont augmenter au fil du temps

Selon les recherches menées par le laboratoire Ecologie, systématique et évolution, à l’Université Paris-Saclay, le réchauffement climatique serait l’une des causes de l’augmentation des invasions biologiques.

« Avec l’augmentation des températures, les espèces envahissantes vont pouvoir conquérir de nouveaux territoires, a déclaré Céline Bellard, également chercheuse au laboratoire Écologie, systématique et évolution. C’est déjà le cas en Europe par exemple, où certaines espèces comme le frelon asiatique ou le moustique tigre remontent de plus en plus vers le Nord. Qui plus est, les événements climatiques extrêmes fragilisent les populations locales et favorisent les espèces exotiques, plus aptes à faire face à ce stress. »

Selon l’étude, le phénomène des invasions biologiques risque de s’aggraver encore plus à cause de l’accélération du commerce international et du tourisme.

« Malheureusement, force est de reconnaître que la prise de conscience du problème par le public et les décideurs est encore très insuffisante. Le cadre réglementaire et sa mise en œuvre restent trop limités pour ralentir efficacement le flux des introductions d’espèces. Par exemple, seules 66 espèces exotiques envahissantes sont inscrites sur la liste des espèces préoccupantes par l’Union Européenne, alors qu’on estime leur présence entre 4 000 et 5 000 en Europe », a affirmé Franck Courchamp, du laboratoire Écologie, systématique et évolution. 

Frelon Asiatique. Crédit : Pixabay

Pour limiter les invasions biologiques, les chercheurs tentent d’interpeller les pouvoirs publics, afin de faire changer les choses. Selon eux, les invasions biologiques coûteraient 1 288 millions de dollars. « C’est triste à dire mais on a plus de chances d’être écouté quand on parle d’argent et non plus d’extinctions d’espèces et de dégradation d’habitat».

En plus d’être très nuisible pour les espèces animales, les invasions biologiques entraînent des dégâts et de lourdes pertes dans les domaines de l’agriculture, du tourisme ou encore de la pêche. Par exemple, l’invasion du vers du cotonnier détruit 75% de certaines récoltes en détruisant au moins 87 plantes cultivées à lui seul. Enfin, les invasions biologiques sont également une menace pour la santé humaine. C’est le cas de la petite fourmi de feu, dont la morsure envoie plus de 100 000 Américains par an à l’hôpital, et a déjà provoqué la mort d’une centaine. 

Des micro-mesures ont déjà été mises en place pour limiter le nombre d’invasions biologiques, comme en Nouvelle-Zélande, en Australie ou aux États-Unis, qui suivent des protocoles de mise en quarantaine et de désinfection des marchandises. Mais rien, jusqu’ici, qui ne remette profondément notre modèle en question…

– Lisa Guinot


Sources : 

Lien de l’étude principale : https://www.cnrs.fr/fr/la-diversite-des-oiseaux-et-des-mammiferes-se-rarefie-avec-les-invasions-biologiques 

Lien du laboratoire de l’Université de Paris-Saclay : https://www.ese.universite-paris-saclay.fr/ 

Interview de l’écologue Céline Ballard : https://www.liberation.fr/planete/2018/03/13/les-invasions-biologiques-sont-la-deuxieme-cause-d-extinction-des-especes_1635812/ 

 

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