Les monnaies locales représentent un outil de lutte local contre les dérives du système néolibérale à travers les circuits courts. Le but est notamment d’empêcher la fuite de l’argent dans l’évasion fiscale, la spéculation ou les dividendes des actionnaires de grandes sociétés, car il circule de manière continue à l’échelle locale. Mais ces initiatives citoyennes rencontrent parfois des difficultés à se mettre en place. Nous avons analysé cette situation en évoquant le Stück et l’Eusko, respectivement monnaies locales alsacienne et basque.

La monnaie du Stück se présente sous forme de billets, 1 Stück = 1 euro. Crédit image : Thibault Vetter

“Franchement, qui n’est pas pour les monnaies locales ? Pourtant, même dans les milieux militants à Strasbourg, pleins de gens ne l’utilisent pas”, constate Sélène Koeberle, salariée de l’association du Stück. Cette monnaie locale alsacienne est née en 2015 d’une initiative citoyenne. Après s’être bien répandue suite à sa création, elle a subi un net recul.
L’association mise notamment sur la pédagogie pour diffuser sa monnaie, non sans difficulté :

“Une monnaie locale et citoyenne sert à défendre l’économie réelle. Aujourd’hui, seulement 2% des flux financiers de l’euro soutiennent l’économie réelle, c’est-à-dire l’échange de biens et services. Les 98% restants circulent dans les sphères de la finance et de la spéculation, qui soutiennent malgré nous des projets inutiles ou inhumains. En utilisant une monnaie locale, on reste vigilant quant à son utilité sociale et à son impact environnemental”. Ce message, l’association Stück n’a de cesse de le marteler sur des tracts, des dépliants, des documents pdf, lors de conférences ou d’événements grand public.

Sélène Koeberle renchérit : “Pour atteindre une économie juste et sociale, il faut s’attaquer à la base du système néolibéral ! Dans un monde où l’on fonctionnerait avec une très grande part de monnaies locales, l’économie serait basée sur les circuits courts. Cela permettrait une baisse de la concurrence des multinationales. C’est cette concurrence qui empêche beaucoup d’artisans ou de producteurs de mettre en place une activité sur leur territoire. L’argent que gagne une multinationale ne profite pas à la population, surtout quand on voit les chiffres de l’évasion fiscale (60 milliards par an en France). Mais malheureusement, le commerce est tellement débridé qu’une chemise produite à l’autre bout du monde peut être vendue moins cher dans un magasin à Strasbourg qu’une chemise produite ici. Dans le contexte du réchauffement climatique, ces pratiques ne sont plus acceptables. C’est contre ça qu’on essaye de lutter ! Et on redonne aussi la possibilité aux citoyens de reprendre le pouvoir sur leur système économique, ça leur donne une certaine indépendance.”

Sélène Koeberle, salariée du Stück, travaille à développer le réseau. Crédit image : Thibault Vetter

“L’inquiétude d’être trop seul”

Les commerçants locaux comprennent bien les enjeux, mais à ce stade, des réticences sont exprimées : “Comment faire pour accepter le Stück si après on ne peut rien faire avec ?” Comme le réseau n’est pas encore assez grand, l’inquiétude d’être trop seul et de s’exposer à des problèmes économiques est souvent relevée. D’après Sélène, les paysans, producteurs en bout de chaîne, sont particulièrement difficiles à convaincre. Ceux-ci ne peuvent pas s’allier à des fournisseurs qui utilisent la monnaie locale et craignent donc de ne pas trouver preneur pour les Stücks qu’ils gagneraient. Pourtant, les circuits courts ne peuvent qu’être bénéfiques pour des paysans qui veulent vendre leurs produits localement.

Du côté des consommateurs, un phénomène de désengagement par manque de lieux où dépenser la monnaie locale est constaté. Caroline, une ancienne utilisatrice du Stück explique pourquoi elle a arrêté : “Au début, c’était le renouveau, on est beaucoup à s’être dit qu’on allait l’utiliser, mais finalement, c’était trop compliqué. J’ai arrêté petit à petit, sans me dire que j’allais arrêter. Il n’y avait pas assez de commerçants qui acceptaient les Stücks.” Et c’est le même discours pour Emmanuelle, Martin, ou encore Laurence qui ont adhéré au Stück au départ, et qui l’ont ensuite laissé sortir de leur quotidien, “sans vraiment s’en rendre compte.”

Sélène Koeberle explique ce phénomène : “La principale raison pour laquelle cette monnaie locale ne prend pas l’ampleur souhaitée, c’est que les consommateurs comme les commerçants ne se lancent pas, car le réseau n’est justement pas assez développé. C’est un cercle vicieux. Avec du recul, on peut dire que le plus important est de créer un réseau cohérent pour que les commerçants se sentent en confiance pour se lancer et que les consommateurs, sur un certain territoire géographique, aient beaucoup de possibilités d’utiliser la monnaie.” En termes simples, tout réside dans la manière de démarrer le moteur plus que dans la qualité même de la machine !

Nicolas Falempin, qui était investi dans l’association dès le début, évoque la création du réseau du Stück : “Il est obligatoire d’avoir des personnes, si possible salariées, qui œuvrent à créer un réseau, sur un territoire, et de manière stratégique. Au départ, on se dispersait trop, et on proposait à des commerçants isolés, par exemple en Alsace du Nord d’adhérer au Stück alors que personne ne l’utilisait autour d’eux. On aurait certainement dû se concentrer sur Strasbourg au départ et créer des connexions très fortes. Le gel des contrats aidés qui nous a fait perdre notre employé a aussi été un coup dur. Dans le même temps, la ville a revu ses subventions à la baisse. C’est cet ensemble de choses qui ont freiné l’association dans ses projets…”

Mais l’espoir persiste et tout n’est pas perdu. Michel, un des fondateurs du Stück, explique qu’à présent une dynamique positive est en train de renaître : “Nous nous adaptons, et faisons face à ces difficultés. C’est certain qu’une prise de conscience est de plus en plus visible dans la société. En plus, l’arrivée de notre nouvelle salariée (Sélène Koeberle) a donné un nouveau souffle.”

Justement, Sélène Koeberle, qui bénéficie d’un contrat aidé par pôle emploi, est chargée du développement du réseau. Elle tâche de tisser des toiles dans l’économie strasbourgeoise, pour que le maximum de commerçants et d’artisans puisse échanger en Stück. Reste à voir si ça sera suffisant pour créer un nouvel engouement. Affaire à suivre…

L’Eusko, un tout autre contexte…

L’Eusko est la monnaie locale la plus conséquente en Europe. Avec 3200 adhérents, 820 professionnels (contre 250 pour le Stück) et maintenant plus d’un million d’Eusko en circulation (contre 70 000 pour le Stück), cette monnaie a réussi à créer une vraie émulsion. Plus les adhérents sont nombreux, plus il est facile d’utiliser la monnaie et plus celle-ci croît… c’est le cercle vertueux. Ici, le moteur semble lancé. Reste à maintenir une bonne accélération !

Mais comment les instigateurs de l’Eusko ont-ils procédé pour arriver à ce résultat ?

Dante Edme-Sanjurjo directeur général de l’association, donne plusieurs arguments : “Nous avons commencé avec un groupe moteur de 10 bénévoles avec des compétences complémentaires. Des professionnels de la communication, des commerçants, ou encore des individus intégrés dans le milieu militant basque depuis longtemps, ont pu mener ce projet à bien, car ils connaissaient à la fois les craintes potentielles des commerçants, leurs besoins, et les attentes de la population. Avant de lancer cette monnaie, un travail de communication avait commencé un an en amont… Dès le départ, l’Eusko comptait 800 adhérents et 180 professionnels. C’est notamment ce qui a permis de limiter les difficultés du début, comme un réseau existait déjà. Cela a rassuré les futurs adhérents.« 

L’Eusko compte actuellement 10 salariés, dont 4 qui se consacrent au développement. Ils œuvrent à démarcher des professionnels et à les mettre en relation, pour créer un réseau dense au Pays basque, tout comme Sélène le fait pour le Stück. Ces emplois sont financés par 50% de cotisations, 30% de subventions et 20% d’aides de pôle emploi.

Dante Edme-Sanjurjo explique aussi que les conditions d’agrémentation sont relativement indulgentes par rapport à d’autres monnaies locales : “Nous excluons juste la grande distribution. Par exemple, un boucher qui a une majorité de fournisseurs non locaux peut quand même être agrémenté. Mais nous le poussons ensuite à réaliser des “défis” pour qu’il devienne plus écologiste et qu’il participe fortement à l’économie locale. Ces “défis” concernent la gestion des déchets ou le lien avec les professionnels locaux par exemple. Grâce à ça, on a pu diffuser suffisamment l’Eusko pour que son utilisation soit facile. Quand on me dit que c’est compliqué pour les paysans comme ils sont en bout de chaîne, je réponds que les paysans vont aussi chez le coiffeur, ils s’achètent à manger, ils vont au restaurant, à la papeterie, ils s’achètent des habits et tout ça, ce sont des occasions de dépenser des Eusko.”

Le directeur pense que le plus important était de convaincre les professionnels que l’Eusko serait un outil à leur service, et pas une contrainte : “C’est ça l’objectif finalement. Créer un réseau qui profite à tous les producteurs locaux, pour leur permettre d’avoir une activité soutenable financièrement.”


“Pour avoir plus d’impact, c’est clair qu’il faudrait des mesures politiques”

Finalement, quel rôle jouent concrètement les monnaies locales dans la lutte pour les circuits courts ? À titre de comparaison, 1 million d’euros (ou Eusko, ou Stück, etc..), ça peut être le prix de l’installation agricole d’un paysan qui veut rénover son exploitation, et ça correspond aussi à la totalité des Eusko en circulation. À ce jour, il faut l’admettre, on reste à une échelle trop basse pour avoir un impact direct à grande échelle, même au Pays basque. Et pourtant…

Dante Edme-Sanjurjo explique que les monnaies locales peuvent être une “bonne porte d’entrée dans le militantisme. On veut faire parler de ce modèle du circuit court et c’est un excellent moyen. À l’échelle du Pays basque, l’Eusko permet réellement à des artisans locaux de se développer. Tout le monde en parle, et il faut utiliser ça pour amener le grand public vers cette idée de l’économie solidaire. On montre que ça marche, et rien que ça, c’est énorme. La population se rend bien compte que ça rend service, que ça ouvre des opportunités, et que si c’était global, ça serait plus que bénéfique.”

Pour Nicolas Falempin aussi, les monnaies locales représentent une transition, et un outil de communication pour un modèle de société différent : “L’idée, c’est notamment de mettre sous le feu des projecteurs un modèle économique basé sur les circuits courts, à l’opposé total de la politique néolibérale qui prend malheureusement de plus en plus d’ampleur… Pour avoir plus d’impact, c’est clair qu’il faudrait des mesures politiques.” Selon lui, si le Stück n’a pas beaucoup d’ampleur pour le moment, c’est aussi parce que la politique locale ne va pas vraiment dans ce sens-là. Et c’est paradoxal parce que la ville de Strasbourg a reçu le prix de “capitale européenne de l’économie sociale et solidaire” en 2019 : “L’Eurométropole (Strasbourg) n’a pas soutenu le Stück efficacement. Il n’y a quasiment plus de subvention, cette monnaie pourrait être acceptée par les services de la ville comme à Bayonne, mais ça n’est pas le cas.”

Michel du Stück quant à lui se dit très surpris par ce titre qu’a reçu la ville de Strasbourg. Je souris, nous n’avons quasiment pas de contact avec eux alors bon… Je ne vois pas trop d’où ça vient. D’autant plus que la ville ouvre grand ses portes aux multinationales comme Starbucks ou Vinci, ce qui ne correspond à mon sens, pas vraiment à la philosophie de l’économie sociale et solidaire.”

Toutes ces personnes interviewées s’accordent à dire que pour avoir un impact concret, il faudrait des mesures politiques à grande échelle. Les monnaies locales représentent un bon outil pour montrer l’exemple, mais ne sont pas la solution unique, du moins pas sans un certain courage politique qui, à ce jour, manque dramatiquement. Réguler la concurrence et mettre en place une économie circulaire à grande échelle serait tout à fait possible politiquement, mais il semblerait que ce soit pas vraiment l’objectif à ce jour, en dépit de l’urgence écologique et de la crise que connaît notre mondialisation. Paradoxe : ce manque de volonté d’apporter des solutions structurelles fortes fait le lit de l’extrême droite européenne. Les dernières élections en attestent.


Crédit image de tête : Crédit Isabelle Miquelestorena

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