Les signes que nous vivons déjà la dystopie décrite dans Wall-E

Il y a quelques jours, l’excellent magazine anglais du NewStatesman sortait un article intitulé « A list of ways our society is already like Pixar’s dystopia in WALL·E ». Cruellement pertinent, l’article reprenait une par une les caractéristiques de l’univers peu séduisant des humains tel qu’il est décrit dans l’œuvre de Pixar. Entre publicité omniprésente, obésité morbide et pollution, les points communs avec nos sociétés sont nombreux. Petit tour d’horizon agrémenté de nos observations.

Pollution et surconsommation de masse standardisée

Pour rappel, l’intrigue du film Wall-E prend place dans un univers où la planète Terre a été désertée suite à l’amoncellement de détritus sur l’ensemble du globe, ne laissant plus d’autre choix aux humains que de s’expatrier sur un vaisseau dans l’espace pendant que des robots s’occupent de nettoyer le globe dans l’espoir que la vie reprenne. Dans l’animé de fiction, l’écosystème terrien a été ravagé par une surconsommation qui a donné lieu à une pollution extrême de l’environnement, transformé purement et simplement en gigantesque déchetterie. L’analogie à la mondialisation contemporaine est manifeste.

Sans attendre un futur lointain, on peut déjà observer que l’activité humaine donne lieu à la création d’immenses décharges à ciel ouvert, notamment destinées à accueillir les 2 milliards de tonnes de déchets générés par l’humanité, et ce chaque année. Au cœur de l’Océan Pacifique, tout le monde connait désormais ces immenses décharges immergées où se concentrent des millions de tonnes de plastiques décomposés en particules. Mais sur le sol, la situation n’est pas plus enviable avec des décharges qui atteignent par endroit une taille de près de 200 terrains de football et où les déchets s’accumulent en couches de plusieurs mètres de haut. Pour le reste, nous incinérons nos déchets générant le plus souvent une pollution atmosphérique importante.

Autre point de comparaison avec l’animé, l’existence de conglomérats mondiaux qui accumulent toujours plus de pouvoir et dictent la consommation de milliards d’individus. La société « Buy N Large » de Wall-E pourrait ainsi tout simplement être le futur d’un Wall Mart global, aux très bas salaires, qui ne subit pas la crise, ou encore d’un Procter et Gamble ou d’un Nestlé qui se diversifieraient. La récente acquisition de Monsanto par Bayer donne quelques pistes sur où nous nous dirigeons peu à peu dans l’indifférence des représentants politiques. Naturellement, le processus est lent, donc pratiquement imperceptible.

Humains en surpoids et aliments en poudre

Au cœur de cette société de consommation moribonde, on trouve une forte majorité d’êtres humains en surpoids, avachis dans des chaises intelligentes qu’ils ne quittent plus jamais, ne trouvant aucun intérêt à le faire par confort. Leur alimentation se résume à des repas servis sous forme liquide qu’ils boivent à la paille à partir d’un verre en plastique afin de ne pas risquer l’étranglement. La scène symbolise cette notion de partage disparue, élémentaire pourtant aux repas dans les sociétés humaines. Enfin, le confort et la rationalisation extrême des comportements sont illustrés à leur paroxysme.

Or, dans notre modernité obnubilée par le gain de temps et l’efficacité individuelle, des solutions nutritives d’un nouveau genre font surface. C’est le cas par exemple de l’aliment en poudre Huel, un concentré de tous les apports journaliers en nutriments et vitamines que nous sommes censés consommer. L’animé fait surtout référence aux grandes chaines de la malbouffe et aux marques de soda type Coca-Cola. Parallèlement, les taux d’obésité dans le monde sont également en augmentation constante depuis des années. La situation aux USA, souvent précurseur de ce qui se passe ailleurs sous l’influence de la mondialisation, est criante de vérité. Si en 2016, 13% de la population adulte souffrait d’obésité (et on ne compte pas ici les personnes en surpoids), ce chiffre pourrait atteindre les 20% d’ici à 2025. Selon l’Université de Washington, c’est un tiers de la population mondiale qui est en surpoids ou obèse.

Ce problème d’obésité est nécessairement corrélé à nos modes d’alimentation modernes et qui sévissent majoritairement dans les pays développés ou en développement rapide. Mais il est aussi le fait d’une sédentarité accrue par nos modes de déplacement privilégiant l’utilisation de machines même pour les petits trajets. Les véhicules individuels présentés dans Wall-E trouvent d’ores et déjà leur pendant dans notre monde. Aux États-Unis et au Canada, il n’est pas rare de voir des personnes valides se déplacer en véhicule individuel électrique (un « triporteur » en québécois) sur les trottoirs, plutôt que de marcher. Les chaises motorisées (pour personne non handicapées), elles aussi, ont déjà fait leur entrée sur le marché, le tout dans un contexte de crise énergétique, écologique et climatique.

Une communication qui nous déconnecte de la réalité à la publicité omniprésente

Une fois arrivé sur le vaisseau qui sert de résidence à cette humanité bedonnante et patibulaire, Wall-E découvre aussi à quel point les êtres humains sont déconnectés de leur environnement, de l’information vitale et du monde réel. Absorbés par des écrans-hologrammes collés à 20 cm de leurs yeux, les humains sont à l’origine d’un brouhaha constant fait de conversations à distance et de divertissements télévisuels. La communication ne se fait plus que par écrans interposés, à tel point qu’il est nécessaire au robot de « débrancher » la personne s’il veut s’adresser à elle.

Ainsi, en 2010 en France, la part de la population âgée de 15 à 24 ans passait en moyenne 3h50 pour les hommes et 3h10 pour les femmes devant un écran, voire parfois devant deux écrans en simultané (ordinateur et télévision). Avec le développement des smartphones et des populations de plus en plus « greffées » à leur téléphone, en plus de la recrudescence des emplois nécessitant l’informatique, ces chiffres paraissent bien dérisoires. En Chine, on a même vu des villes mettre en place des « trottoirs » réservés aux piétons qui ne décollent pas leur nez de leur écran. Au Japon, les plus jeunes passent en moyenne 7h par jour sur leur smartphone, et le chiffre improbable mais réel semble aller en augmentant. Ce n’est évidemment pas la technologie qui est à blâmer, mais le phénomène collectif de déconnexion à la réalité par ce biais.

La publicité, elle aussi, est omniprésente dans le film, à l’image d’un Time Square globalisé. Chaque carré de vision ou pixel libre se voit ainsi phagocyté par l’intérêt privé. Pire encore, elle n’est plus seulement diffusée sur des affiches ou d’immenses panneaux lumineux, mais également de façon sonore, et dicte ainsi dans la sphère publique les nouvelles modes que de dociles humains adoptent aussitôt sans se questionner (« Le rouge est le nouveau bleu ! Portez du bleu ! » — et tous en cœur changent leurs combinaisons). Si on a tendance à ne plus y faire attention, la publicité reste une constante dans nos modes de vie, puisant désormais son savoir dans les neurosciences. Certains groupes militants s’y attaquent d’ailleurs, à leur risque et péril, plusieurs d’entre eux ayant été condamnés en France ces dernières années.

Le contenu commercial est présent dans les médias, dans la rue, dans les transports en commun, et même peut-être bientôt sur nos photos personnelles. Chaque jour, un être humain est en moyenne confronté à un nombre de publicités compris entre 500 et 2000. L’utilisation par les marques de dispositifs comme les filtres Snapchat, ou encore le sponsoring officieux de certains Instagrammers, YouTubers et autres « influenceurs » du web témoigne déjà de la tendance publicitaire à venir, plus pernicieuse et manipulatrice. Tout semble fait pour nous en rendre économiquement dépendant. Certains résistent à travers des plateformes comme Tipeee, mais ils sont une minorité encore peu soutenue. Il est probable que, dans un futur proche, les individus, au travers de leur identité numérique, deviennent eux-mêmes les « ambassadeurs » de produits et de marques en échange d’une quelconque rétribution. C’est déjà le cas sur Facebook quand les utilisateurs participent à des jeux (parfois faux d’ailleurs) les contraignants à soutenir une marque et en faire ouvertement la publicité à leurs amis.

On travaille plus longtemps, et on fait moins l’amour

L’espérance de vie allant en augmentant (sur le papier), le nombre d’années travaillées (obligatoire ou non) au cours d’une existence augmentent aussi forcé par les décisions politiques (en réalité l’espérance de vie en bonne santé recule en occident). En France, les réformes successives du régime de retraite font miroiter un âge de départ de plus en plus lointain. Dans l’univers imaginé par Pixar, les êtres humains du futur, eux aussi, travaillent la vaste majorité de leur vie, avec des carrières dépassant parfois le siècle en nombre d’années. Le rapport même entre l’activité et son utilité pour la collectivité à disparu. Tel des animaux de cirque, ils réalisent une tâche mécaniquement sans questionner la portée de leur acte. L’idée est ici d’attendre que le temps fasse son œuvre en étant déconnecté du motif de l’acte productif. Le film fait ici ouvertement référence au concept d’aliénation de Karl Marx.

Enfin, comme le pointait la journaliste du NewStatesman, si le sexe n’est pas une thématique centrale du dessin animé, l’absence presque totale de contacts entre les humains montre qu’il a été balayé des pratiques en cours dans la société. Or, aujourd’hui, alors que, paradoxalement, le « porno » a profité d’une démocratisation et d’une diffusion exponentielle sur internet, certaines études pointent du doigt les effets dévastateurs qu’il peut avoir sur la sexualité, au travers notamment d’une perte de libido lorsqu’il s’agit de faire l’amour. La génération des jeunes adultes d’aujourd’hui, quant à elle, semble paradoxalement se détourner des relations sexuelles réelles. À nouveau, l’archipel nippon se démarque en étant le pays où on fait le moins l’amour au monde, mais où le temps consacré au travail est le plus élevé.

Ces éléments poussent le journal NewStatesman à se questionner. La « prophétie » écrite en 2008 par le studio d’animation est-elle en voie de se réaliser, plus d’un demi-millénaire à l’avance ? Ces craintes sont-elles véritablement fondées ? Que peut-on faire concrètement pour sauter du train avant le crash annoncé ? Cette génération a-t-elle encore seulement le pouvoir de se libérer de cette méga-machine à produire et consommer qu’est devenue la mondialisation ? La crise écologique aura-t-elle raison de notre belle planète ? Le film, en tous cas, propose un éveil des masses et une fin heureuse…


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Source et inspiration : TheNewStatesman.com