Pesticides : un ancien employé déballe tout face caméra !

La plupart des gens peuvent dire aujourd’hui que l’usage irraisonné de pesticides dans l’agriculture conventionnelle représente l’un des premiers dangers auxquels la nature doit faire face. Il est, en revanche, plus rare de pouvoir appréhender la réalité de ce problème de société depuis l’intérieur du paysage industriel avare de médiatisation. Dans une vidéo diffusée sur Youtube, l’Effet Chimpanzé, un ex-employé de l’agrochimie nous raconte son expérience dans le monde merveilleux des produits phytosanitaires.

Un réveil brutal

Dans sa vidéo, Titou (de son surnom) nous raconte la prise de conscience brutale qu’il a vécue il y a déjà trois ans, alors qu’il venait d’accepter un job de livreur spécialisé de produits phytosanitaires. Cet ancien « gamer » qui avait un besoin de pressant de trouver un emploi a pris le premier qui s’est présenté et s’est donc retrouvé à livrer des fongicides, insecticides et autres herbicides aux agriculteurs de sa région. Trois mois qui ont changé sa vie, lui qui n’avait jamais vraiment fait le lien entre la nourriture qu’il mangeait et les champs arrosés de pesticides autour de son village. Au contraire, avant, il était plutôt du genre à défendre ce mode de production et ses « bienfaits » productifs.

Face caméra, il nous livre les premières impressions ressenties en entrant dans des entrepôts bourrés de tonneaux industriels, avec des étiquettes plutôt évocatrices : « Danger de mort », « Nuit dangereusement à la santé », « Nuit dangereusement à l’environnement », « Corrosif »… Rapidement, Titou réalise la quantité de produits nocifs versée sur les graines avant même qu’elles soient mises en terre, notamment le Vitavax et le Férial. Nocif par inhalation et par ingestion, très toxiques pour les organismes aquatique, dangereux pour l’environnement, l’étiquette de ces produits ne manque déjà pas de l’alarmer. À lui seul, Titou a livré une centaine de fermiers en quelques mois. Rapidement promu, il est passé de livreur à poudreur… Avec sa « machine infernale », comme il l’appelle, il manipulait et mélangeaient des produits ultra-toxiques sous combinaison spéciale, avec interdiction de laisser animaux, enfants et personnes adultes s’approcher de lui durant l’opération. Il se souvient encore de ce moment où il a vu le blé sortir de la machine littéralement… rouge sang ! Un symbole qui le marquera à jamais.

« Je commençais par l’enrobage, et avant même de mettre la graine dans le sol, paf deux pesticides différents. Trois si j’utilisais le pack Trio. Ensuite, il fallait protéger les champs des insectes. Par exemple, j’ai livré certains agriculteurs plus de trois fois en antilimaces (car oui, elles deviennent résistantes les bougresses!). Les antilimaces, ce sont des gélules bleues-électriques qu’on met partout sur les champs, très toxiques. Puis, tu vas avoir plusieurs passages à coups d’herbicides et fongicides selon les différentes étapes de développement de la plante. Cela dépend de la plante et de plein d’autres facteurs, mais tu peux avoir facilement plusieurs dizaines d’épandages différents avant de pouvoir récolter! »

  

Un état d’esprit difficile à changer

Alors, que faut-il en penser ? Comment tolérer que les agriculteurs utilisent encore, pour la grande majorité, de tels produits ? En fait, les choses ne sont pas si simples et leur réalité quotidienne semble beaucoup plus complexe que ce que nous imaginons. Nombre d’agriculteurs sont incroyablement pauvres et endettés, acculés à la fuite en avant industrielle pour survivre. La course à la croissance de la productivité semble leur seule issue pour maintenir la tête hors de l’eau et, pour certains, éviter de songer au suicide. Titou raconte :

« J’en ai rencontré un qui voulait passer au bio et qui m’a raconté la chose suivante : « J’ai plus de 200 000 euros de dettes. Ben ouais hein, faut payer les tracteurs, les montes charges, les pesticides et les semences qu’il faut racheter tous les ans! Et pour peu que tu fasses une mauvaise récolte, eh ben tu l’as dans l’os! Quand je suis allé voir les banquiers pour leur dire que je voulais passer Bio, ils m’ont juste rigolé au nez et m’ont dit qu’ils envisageraient un prêt quand j’aurai remboursé ce que je leur dois déjà. Donc en gros, j’ai qu’une seule option, continuer jusqu’à ce que j’en crève » . Ce n’est pas le seul à m’avoir parlé de ça, les chiffres sont souvent hallucinants mais lui, c’était le pire que j’ai rencontré… »

Source : Organic Consumers Association

Selon Titou, beaucoup d’agriculteurs industriels veulent passer en bio, et beaucoup plus qu’on ne le croit. Seulement, leur situation financière ne leur permet pas, et l’endettement les contraints à continuer dans les mêmes schémas productivistes, même s’ils sont conscients du risque sanitaire qu’ils encourent et qu’ils font encourir aux autres. Une situation financière d’autant plus intenable qu’elle représente un réel cercle vicieux. Car les pesticides sont des produits extrêmement couteux… Titou témoigne avoir vendu des flacons de 100ml à 127€, pour un seul produit, qu’il vendait en dix exemplaires au même agriculteur. L’endettement apparait être le levier qui empêche la transition en dépit de bonnes volontés, l’impossibilité de réutiliser les graines l’année suivante en est une autre.

Le consommateur doit réagir

Mais si le récit de l’expérience de Titou semble un peu alarmant, il n’en reste pas moins qu’il est primordial de comprendre, selon lui, que chacun peut agir. Il cite même Coluche : « Quand on pense qu’il suffirait que les gens n’achètent plus pour que ça ne se vende pas! »

Alors, quelles solutions ? L’ex-employé de l’agrochimie à radicalement changé son fusil d’épaule. Aujourd’hui, il prône l’agriculture raisonnée, l’autonomie alimentaire, le local et le biologique tout en étant conscient de ses imperfections :  » Il faut bien sûr privilégier le bio autant que faire se peut. Si possible commencer son propre jardin et planter ses légumes et arbres fruitiers. Produire sa propre nourriture c’est comme imprimer son propre argent! En relocalisant la production de nourriture on recrée du lien entre le consommateur, le producteur et le produit. Les gens ont oublié ou ne savent pas comment la nourriture est produite. Et beaucoup d’entre nous seraient incapables de faire la différence entre du blé et de l’orge! Donc, pour résumer : consommer bio et si possible permaculturel, le mieux étant de produire sa propre nourriture en se coalisant entre voisins ou en exploitant son propre jardin. »

Source: Natureva

Chacun le sait, le bio n’est pas non plus exempt de tous reproches. Titou le sait mieux que quiconque puis-qu’après son expérience dans l’industrie phytosanitaire, il a travaillé dans une ferme bio, et a donc vu qu’on y utilisait également des pesticides naturels (notamment la fameuse Bouillie Bordelaise, avec un usage en très grande quantité de cuivre). Mais, pour lui, comparer l’agriculture conventionnelle à l’agriculture biologique reviendrait quand même à choisir entre un cancer et une grosse grippe. L’agriculture biologique est sans commune mesure en matière d’impact environnemental comparé à l’agrochimie conventionnelle. Le simple fait de suggérer une similarité entre ces deux univers est déjà une tentative de brouiller les cartes en faveur de l’immobilisme.

Depuis, Titou est Project Directeur de Sadhana Forest Inde, un projet de préservation et de conservation de l’eau et de reforestation dans le Tamil Nadu. Un projet qui lui tient particulièrement à cœur puisqu’il aspire à créer des « Food Forest » autour des villes pour que « chaque citoyen prenne directement part à l’entretien et la récolte de la nourriture » localement. Une initiative qui permettrait de remettre du lien et de la conscience entre le consommateur et sa nourriture. Idée qu’il décrit parfaitement avec cette conclusion : « Tu jettes la pomme un peu passée que tu as acheté dans la supérette du coin, mais tu réfléchis à deux fois avant de jeter la pomme que tu produis depuis un an. »

La vidéo de Titou, aussi brute que sincère, nous permet de visualiser un problème de société que nous connaissons de l’extérieur, et de comprendre que nous avons chacun le pouvoir d’agir de façon positive pour le solutionner. Car l’urgence n’est plus de savoir ce qui ne tourne pas rond dans notre façon de consommer, mais bien de passer à l’action pour régler la situation !


Propos recueillis par l’équipe de Mr Mondialisation + Le MondeConso Globe