Quand l’extrémisme violent sort des lieux communs

Erich Hartmann. USA. 1969. New York City. Mannequin factory.

Aujourd’hui, le langage est altéré. Beaucoup de nos contemporains tombent – volontairement, mais pas toujours – dans les lieux communs et les expressions d’usage courant renforçant une pensée unique, quelle que soit son orientation politique. Par exemple, c’est dire que la croissance est synonyme de progrès, que les politiciens sont tous des « pourris » sans exception ou encore que, de nos jours, les étudiants ne savent plus rien et que les jeunes sont stupides : un monde lissé en noir et blanc sans nuance de gris. Ce détournement du langage permet plus facilement de garder l’attention des masses sur certains enjeux de société, et conserver la pensée à un stade manichéen. Un exemple illustré par le concept d’extrémisme violent…

Sur le site officiel du Département de sécurité intérieure des États-Unis d’Amérique, le concept d’extrémisme violent est défini comme suit : « individuals who support or commit ideologically-motivated violence to further political goals »1 (individus qui supportent ou commettent une violence motivée par l’idéologie dans un but politique). Ces violences sont commises par des « groups and individuals inspired by a range of personal, religious, political, or other ideological beliefs » (groupes et individus motivés par une série de croyances idéologiques personnelles, religieuses, politiques ou autres)2. De son côté, le ministère de la Sécurité publique canadienne explique : « L‘extrémisme violent […] se réfère au processus de formation d’opinions radicales qui s’expriment en actions violentes. […] Celui-ci devient une menace pour la sécurité nationale lorsque […] des résidents ou des groupes favorisent ou se livrent à la violence comme moyen de promouvoir leurs opinions politiques, idéologiques ou religieuses radicales. »3. À en croire le site du Département du Procureur général, cette vision est partagée par le gouvernement australien qui l’exprime de manière très similaire. Vient enfin l’Union européenne qui clôture ce tour des définitions par un communiqué dans lequel elle définit l’extrémisme violent par : « Phénomène où des individus embrassent des opinions, points-de-vues ou idées qui peuvent les mener à des actes de terrorisme » (5).

Qu’est-ce qui distingue la définition de l’Union européenne de celles des autres grandes administrations occidentales ? Les termes associés aux mots extrémisme violent – point de vue, opinion et idée – ont un sens davantage pluriel et vague que les mots utilisés par tous les autres pays confondus qui eux se réfèrent à certaines sphères précises de la société : idéologie, religion et politique. De son côté, l’institut The International Center For Study of Radicalisation and Political Violence met à disposition 54 publications (6) afin de sensibiliser le public et d’aider les décideurs politiques à trouver des solutions « plus intelligentes » (7) face à l’extrémisme violent, problème bien réel de nos société moderne. Le problème dans cette honorable tâche est que les publications se limitent toutes au Moyen-Orient sans questionner d’autres origines et violences pourtant réelles.

SW-1BD32024 World Bank

Des mots, des morts et des jugements

Il ne s’agit pas d’examiner les liens de cause à effet dans la chaîne du terrorisme et le rôle majeur que joue le contexte politique et social dans l’extrémisme violent, mais de montrer que loin d’être univoques, ces termes renferment un caractère polysémique (de sens ou significations différentes). En effet, depuis que l’Occident a déclaré « la guerre contre le terrorisme » (8), l’imaginaire collectif tend à associer ces termes aux musulmans du monde arabe si bien que la région a tendance à être considérée comme le berceau de la radicalisation et de l’extrémisme violent dans l’imaginaire collectif ; alors que l’économie de marché – incarnée par le néolibéralisme – poussée à son extrême peut tout aussi être violente (et le fut par le passé) sans que ceci ne vienne à choquer l’opinion à la même mesure. Pourtant, les morts qu’entrainent ces différents extrêmes sont faits du même sang.

Questions. Comment qualifier une entreprise de textile qui délaisse ses ouvriers alors que le bâtiment dans lequel ils travaillaient s’effondre pour faute de respect minimum des règles de sécurité faisant plus de 1000 morts et au moins 2000 blessés ? Ajoutons que ces mêmes ouvriers percevaient à peine de quoi survivre et que les conditions de travail étaient déplorables (9). Autre exemple, par quel terme nommer une banque d’investissement qui spécule sur l’effondrement du marché immobilier en incitant ses propres clients à emprunter de l’argent pour acheter des biens immobiliers sachant que ce même marché est sur le point de s’écrouler ? (10). Comment définir les 2000 enfants victimes de malformations en France depuis cinquante ans (et 12 000 troubles neurodéveloppementaux) suite en raison de la commercialisation de la Dépakine ? Enfin, comment qualifier une multinationale du secteur de l’agro-industrie qui brevette le vivant traînant dans son sillage la marchandisation de la nature et ayant pour conséquence l’accroissement des pressions sur les paysans du Sud qui sont déjà défavorisés par des échanges internationaux inéquitables avec les pays du Nord, les poussant parfois jusqu’au suicide ? (11).

Une violence peut en cacher une autre

Pour éclaircir ces propos, le dictionnaire Trésors de la Langue Française désigne le mot extrémisme par ce « qui est au-delà des autres, au point de comporter des risques, du danger » (12). Cependant, limiter l’expression extrémisme violent au Moyen-Orient revient à se concorder au langage politiquement correct, aux lieux communs médiatiques et aux expressions d’usage courant. Cela revient à renforcer une certaine pensée unique, outil de propagande, et à harmoniser le discours – celui-là même qui raconte les faits – en lui retirant sa singularité. Ainsi, la violence qui émane d’une institution ou d’un rouage de l’économie triomphante, même si elle engendre des milliers de victimes, se voit protégée par un par-feu sémantique qui se détecte à la manière dont ces mêmes institutions communiquent sur les faits.

Détourner l’expression extrémisme violent et les circonstances auxquelles elle se réfère pour la limiter à un champ précis revient à canaliser l’attention du public sur ce même champ. Le risque peut être double : en premier, les enjeux sous-jacents échappent à la compréhension du citoyen lambda tenté alors de céder aux séductions politiques nationalistes et réactionnaires. Pour cause, une part non négligeable de la population aura tendance à rattacher trop facilement le terrorisme au « pays arabes » dans leur globalité sans chercher à comprendre la cause réelle et complexe menant à de tels actes. En second, le concept devient univoque et perd cette capacité d’être un outil général d’analyse; ainsi l’extrémisme violent devient un synonyme de terrorisme dont les actes seront par défaut attribués à des fanatiques de confession musulmane.

Revenons à la manière de qualifier les trois entreprises citées ci-dessus. Alors que les multinationales qui abusent de leur pouvoir monétaire sont accusées de privilégier la capitalisation de leur entreprise au préjudice du bien-être et de la sécurité de leurs employés, parfois même de leurs clients ; il ne nous vient pas à l’esprit d’accuser ces multinationales d’extrémisme violent. Pourtant, ces milliers ouvriers ayant trouvé la mort sur leur lieu de travail parce que leur hiérarchie préférait amasser de l’argent au péril de leur sécurité ont été victimes d’extrémisme violent. Ils vont perdre la vie sur l’autel d’un idéal qu’ils subissent depuis plusieurs années. Ces individus dépossédés de leur bien immobilier parce qu’une banque a spéculé sur leur dos ont été victime d’extrémisme violent. Enfin, ces agriculteurs devant verser des milliers de dollars de dommages et d’intérêts à une société qui a breveté le vivant d’une quelconque graine ont été victimes d’un extrémisme violent. Dans ces exemples, l’extrémisme violent n’est pas religieux, mais économique.

Aparté – Si vous aimez comprendre le pouvoir du langage, cette vidéo est pour vous :

L’oblitération du sens d’un mot nous empêche de le penser selon ses significations correctes, multiples et précises, altérant l’analyse théorique d’un fait dont ce mot est l’instrument d’analyse. De plus, c’est prendre le risque de manquer, à terme, d’arguments factuels pour dénoncer ceux qui justement commettent ces faits en question. En résumé, l’association systématique de certains mots clés pour définir une origine où une région à travers les discours officiels médiatisés permettent de camoufler d’autres réalités tout aussi dramatiques. Le langage ne se contente ainsi pas de désigner le réel, il en est également la matrice pouvant orienter les opinions, les idées et la pensée des citoyens. Il revient notamment à l’éducation et à l’information de nos sociétés de préserver les mots de l’appauvrissement sémantique induisant au conformisme idéologique et de facto à l’acceptation collective de l’injustice. Mais c’est à travers la bureaucratie occidentale que commence cette réforme lexicale nécessaire.

G. O.

Source : Lanpernas 3.0 / Flickr

1 « Countering Violent Extremsim », U.S. Department of Homeland Security. URL : http://www.dhs.gov/topic/countering-violent-extremism (site consulté le 6 janvier 2016).

2 Ibidem.

3« Violent extremism », Public Safety Canada. URL : http://www.publicsafety.gc.ca/cnt/ntnl-scrt/cntr-trrrsm/cntrng-vlnt-xtrmsm/vlnt-xtrmnsm-eng.aspx (site consulté le 6 janvier 2016).

4 « What is violent extremism? », Living Safe Together. Building community resilience to violent extremism. URL : https://www.livingsafetogether.gov.au/aboutus/Pages/what-is-violent-extremism.aspx (site consulté le 6 janvier 2016).

5 « Avis du Comité économique et social européen sur la ‘‘Prévention du terrorisme et de la radicalisation violente’’ », EUR-Lex. URL : http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?qid=1452160537858&uri=CELEX:52008AE0769 (site consulté le 6 janvier 2016).

6 Ces chiffres datent du 7 janvier 2016, ils comprennent : articles de presses, articles scientifiques et rapports.

7 « About us », dans ICSR. URL : http://icsr.info/about-us-2/ (site consulté le 6 janvier 2016).

8 Vidéo sur le discours de George W. Bush, alors Président des États-Unis, devant le Congrès, le 20 septembre 2001. « Discours de George W. Bush devant le Congrès », dans ina.fr. URL : https://www.ina.fr/video/1826376010035 (site consulté le 7 janvier 2016).

9 Au Bangladesh, le Rana Plaza s’effondre faisant au moins 1134 morts et 2500 blessés le 24 avril 2013. L’immeuble renfermait plusieurs ateliers de sous-traitance de marque comme Mango, Matalon ou Benetton. « Bangladesh : la mode fuit ses responsabilités », dans lemonde.fr. URL : http://businessoffashion.blog.lemonde.fr/2014/08/21/bangladesh-la-mode-fuit-ses-responsabilites/ (site consulté le 17 janvier 2016).

10 En 2010, la Security Exchange Commission – institution en charge de veiller à la bonne application des règles qui régissent le marché boursier des États-Unis – accuse la banque d’investissement Goldman Sachs d’avoir spéculé sur l’effondrement des produits « subprimes » – produits adossés à des crédits immobiliers – qu’elle avait vendus à ses clients. « Goldman Sachs : le scandale expliqué aux nuls », dans rue89.nouvelobs.com. URL : http://rue89.nouvelobs.com/2010/04/26/goldman-sachs-le-scandale-de-la-banque-daffaires-explique-aux-nuls-149014 (site consulté le 17 janvier 2016).

11 En 2007, la firme Monsanto attaque en justice l’agriculteur Vernon Hugh Bowman pour avoir cultivé des graines issues de la technologie de la firme sans les lui avoir achetées directement. L’homme aurait trouvé des semences de soja de seconde génération – issue d’une récolte et non achetées à Monsanto – dans un silo de grains. De sa première récolte, il conserve des graines qu’il replante par la suite. Or, l’agriculteur est obligé de verser des royalties à la firme pour continuer à utiliser ses graines. Ces semences contiennent un gène de Roundup Ready qui rend les plantes résistantes au Roundup, un puissant herbicide, produit par la même firme, épargnant uniquement la semence contenant le gène en question. En 2012, Monsanto a récolté plus de 23 millions de dollars de dommages et d’intérêts dans 142 procès pour violation de brevet. « VIVANT – La justice penche pour Monsanto, qui a attaqué un agriculteur pour violation de brevets », dans lemonde.fr. URL : http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2013/02/20/vivant-la-justice-penche-pour-monsanto-qui-a-attaque-un-agriculteur-pour-violation-de-brevets/ (site consulté le 17 janvier 2016).

12 « Extrême », dans atilf.fr. URL : http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/visusel.exe?46;s=1905158040;r=3;nat=;sol=0; (site consulté le 17 janvier 2016).