Réponse d’un « islamo-trotskiste » à Marine Le Pen

Édito de la rédaction : ce samedi 9 septembre, la présidente du Front national s’est autorisée une véritable diarrhée verbale contre différents groupes militants qu’elle traite sans distinction ni nuance d’islamo-trotskistes, battant des records de caricature. Son propos est d’une telle malhonnêteté intellectuelle que nos équipes, sous le choc, ont désiré spontanément lui répondre, mais surtout pour éviter que ceux qui l’écoutent encore ne sombre dans la même confusion.

Marine Le Pen

Alors qu’elle se trouvait dans le petit village de Brachay (Haute-Marne), la chef du Front National a pris la parole pour s’attaquer pêle-mêle aux militants écologistes des zones à défendre (zadistes), les indignés de Nuit Debout ou encore les Insoumis en amalgamant volontiers leur pensée à celle « des pires dictatures ». Un propos radical qui n’est pas juste caricatural ou malsain, mais symbolise la pensée profonde de l’extrême droite de Marine Le Pen.

« L’extrême gauche est dominée par les islamo-trotskistes de La France insoumise, un salmigondis de contestataires qui puisent leur inspiration dans les pires dictatures, Cuba hier, le Venezuela aujourd’hui. Une bouillie idéologique entre Nuit debout et la révolution bolivarienne, entre les zadistes et les indigènes de la République, tous réunis par l’économie collectiviste, la haine sociale, le rejet de ce qui est français, le ressentiment de nos valeurs de civilisation. » exprime-t-elle. Nous lui répondons :

« Mme Le Pen, nous n’avons jamais eu grand doute sur le terreau réactionnaire et profondément anti-humaniste de votre pensée politique, mais par vos mots vous venez d’exposer au grand jour l’essence même du Front National : incarner le chien de garde du Capital. Un chien dressé pour aboyer contre tout mouvement porteur d’égalité et de justice sociale, surfant sur toutes les confusions pour maintenir le citoyen éloigné de toute réflexion politique un tant soi peu complexe. La raison d’être de votre inspiration politique fut et reste le dernier joker du maintien des intérêts des puissants.

Votre « discours », prononcé ce 9 septembre 2017, est indigne d’une personnalité politique de votre position. Si le peuple français a bien été habitué au nivellement par le bas et aux relents démagogues ces dernières années (à droite comme à gauche), vos mots symbolisent toute la médiocrité intellectuelle qui ronge une certaine classe politique française. Car votre commentaire est du niveau de ce qu’il est possible de lire sur le Forum 18-25 de jeux-vidéos.com ou dans les pages grasses de Rivarol où la raison et l’intelligence ont déserté pour les clichés assassins et les théories du complot atlanti-islamo-trotskistes (si pas pédéraste-gauchiste-illuminati-placez ici la caricature vaseuse de votre choix).

Il nous faut cependant reconnaître que vous avez l’art d’inverser l’histoire du monde à votre profit. Vous voilà donc à pourfendre les militants écologistes, zadistes, indignés, et autres militants de Nuit Debout qui osent (les malappris) réclamer justice et partage équitable des richesses, les réduisant à quelques énervés égarés. Car c’est bien là le point de rupture de votre idéologie réactionnaire et conservatrice que vous peinez à cacher à vos électeurs. Brandissant le spectre du communisme comme on le faisait aux Etats-Unis dans les années 60 et 70, vous avouez défendre l’économie triomphante et « la civilisation » d’aujourd’hui selon vos mots, c’est à dire, cette civilisation thermo-industrielle, ses multinationales toutes puissantes et son capitalisme de connivence, fut-il d’Etat ou mondialisé. C’est d’autant plus clair au regard de votre acharnement contre les zadistes qui, le plus souvent, s’opposent concrètement à un projet industriel dangereux d’une quelconque multinationale.

Oui, madame, les indignés, insoumis, militants, bénévoles d’associations, humanistes, écologistes engagés contre de grands projets industriels, ont fait le choix de défendre le vivant, la justice sociale et l’Humain avant l’intérêt économique privé. Oui, nous pensons qu’il est inadmissible de voir 9 millions de pauvres en France quand son PIB n’a jamais été si élevé. Oui, nous luttons pour un meilleur partage des richesses tout en faisant la distinction entre la multinationale et la petite entreprise. Oui, nous aimons développer des alternatives inspirantes sur le terrain, pour produire « français » équitablement, de manière écologique et éthique tout en faisant preuve de solidarité internationale. Oui, nous voulons consommer des produits issus d’entreprises qui respectent les droits des travailleurs qu’ils soient français ou étrangers, même si vous caricaturez ce choix de « bobo-gauchiste » depuis votre luxueux manoir à Saint-Cloud. Oui, nous considérons que les êtres humains naissent égaux en droits et qu’il n’y a de distinction que dans l’éducation, le respect des lois et l’accès aux richesses produites, pas dans la couleur de peau. Oui, nous exigeons la fin de l’évasion fiscale et dénonçons la main-mise du capital privé sur la dette nationale. Oui, nous croyons que le climat sera sauvé par la protection des biens communs de l’humanité, un collectivisme inconcevable à vos yeux. Et, non, nous ne sommes pas « islamo-trotskistes », expression qui n’a pas le moindre sens ! Autant que les droits des ouvriers que vous méprisez par vos mots, c’est par la convention collective, le débat démocratique, que nous pouvons protéger les individus et les êtres, animaux et végétaux, qui foulent cette terre. Et cette mise en accord sur des règles collectives nécessite davantage de démocratie et de droits pour les citoyens, pas l’inverse.

En vous positionnant contre la volonté citoyenne de voir les richesses redistribuées équitablement, vous validez les politiques économiques des 30 dernières années qui ont érigé la course aux profits et la croissance économique en dieux de l’Homme moderne. Sans doute ce capitalisme n’est-il pas encore assez radical à vos yeux que vous vous permettez de fouler du pied les rares à rêver d’une autre société. Vous caricaturez une minorité politique en France alors que le monde est gangréné par la guerre économique, que les relations humaines sont déjà réduites au stricte rapport monétaire, que les droits sociaux reculent de toutes parts, précisément pour en finir avec la « menace » collectiviste imaginaire. Vous êtes incapable de comprendre que la vision économique que vous défendez est exactement la même que celle qui ronge le monde aujourd’hui, mais à l’échelle de la nation. Ou peut-être le comprenez-vous trop bien.

Vous répandez enfin cette caricature nauséabonde qui veut que tout ce qui est d’inspiration sociale est nécessairement voué à la dictature ou à l’excès de pouvoir, quand bien même aucun bord politique dans l’histoire n’a échappé à la folie de quelques criminels aux pouvoirs. Doit-on vous rappeler la dictature franquiste ou le coup d’état sanglant de Pinochet contre Allende au Chili pour instaurer un capitalisme d’état féroce ? Pourquoi ne citez-vous pas la Chine qui n’a de communiste que le nom et dont le capitalisme productiviste d’état est désormais manifeste ? Leur patriotisme à eux vous fait-il rêver ?

Là où vous restez engluées dans des visions étroites et caricaturales héritées de la guerre froide, il apparait aujourd’hui clair aux citoyens instruits que la course productiviste que vous aimez défendre, comme d’autres, précipite le monde dans l’obscurantisme. Paradoxalement, c’est aussi elle qui crée le terreau au développement réactionnaire partout dans le monde. Votre attaque de front envers les rares qui réclament une justice écologique et sociale signe définitivement votre volonté de perpétuer un modèle en perdition, tout comme le fait votre homologue Donald Trump en soutenant en dépit du bon sens l’industrie fossile. Naturellement, vous avez pleinement conscience que l’immigré est votre unique clé d’entrée au pouvoir et qu’il vous suffira d’agiter quelques frustrations identitaires pour gagner les voix des plus frustrés par une crise qu’ils ne comprennent pas. C’est probablement pour cette raison que, depuis plusieurs années, alors que votre groupe est majoritaire au Parlement européen, vous ne cessez de voter en faveur de projets qui accentuent les causes des migrations, dont, à titre d’exemple, l’exploitation industrielle des côtés africaines par la flotte européenne, qui génère tant de misère sociale et de déplacements de populations évitables qui serviront ensuite de moteur à votre politique.

Ainsi, il est bon de rappeler à ceux qui pourraient se laisser séduire par votre adroit jeu de flûte que vous tenez un double discours dangereux. En temps d’élection, vous prétendez défendre le pauvre et l’ouvrier, mais votre rôle de parlementaire se limite à critiquer les défenseurs des droits sociaux, associations et citoyens engagés tout en maintenant une politique de droite radicale traditionnelle, c’est à dire, profitable à ceux qui ont déjà tout. Mais contrairement à vous qui êtes bien installée dans votre canapé de cuir, les militants, bénévoles et activistes que vous conspuez sont bien sur le terrain et font évoluer leur pays par des actes concrets. On ne pourra que conseiller à ceux qui en doutent encore de tendre l’oreille vers l’Assemblée. S’il est souvent possible d’entendre les mouches voler du côté du Front National, c’est seulement lorsqu’il s’agit de défendre votre immunité parlementaire que vous venez à prendre la parole. Mais nous devons admettre une chose, à l’heure où « idiocratie » et « médiocratie » gagnent nos sociétés modernes : si un Macron a réussi à s’élever au rang de président, je crains qu’un jour vous ayez également toutes vos chances… »

Photographie : Benjamin Laks