« Faits alternatifs » ? Aucun d’entre nous n’est entièrement immunisé contre le piège qui peut se tendre sur internet. À l’heure où le réseau est devenu un medium incontournable dans la création de l’opinion des citoyen·ne·s, et où le doute envers les médias mainstreams se développe, il est plus que jamais important de développer son esprit critique pour que chacun puisse se protéger des fausses informations, d’où qu’elles viennent.

C’est une problématique qui se pose de manière urgente aux enseignants dans les collèges et lycées. En effet, leurs élèves ont aujourd’hui, pour une grande partie d’entre eux, accès de manière illimitée à internet et aux informations qui y circulent : pour le meilleur comme pour le pire.

Une révolution de « l’information »

Internet a changé notre rapport à l’information. Aux côtés des médias institutionnalisés, qui ne peuvent se targuer d’une parfaite neutralité, se sont multipliés les nouveaux acteurs dont les méthodes, objectifs et analyses sont variées. Les réseaux sociaux et YouTube ont donné la voix à des citoyen·ne·s engagés de tous bords sans exception, désireux de proposer leur propre analyse socio-politique « alternative » du monde qui les entoure. En parallèle, de nouveaux médias ont pu voir le jours, portés par le nouvel espace qu’est internet. Enfin, internet a également bouleversé la politique : aujourd’hui, les acteurs politiques peuvent bénéficier d’une médiatisation en dehors du cadre bien réglé qu’était celui des médias. En se libérant des contraintes médiatiques ils peuvent exposer librement leurs propres point de vu en évitant les filtres. Ce phénomène a pour effet de bousculer l’agenda médiatique et le rythme qu’il imposait : les modes d’expression ont connu une révolution importante qui n’en est peut-être qu’à ses débuts.

La multiplication des moyens donnés aux citoyens est une bonne chose et porte ses fruits : par l’intermédiaire des nouveaux moyens d’expression, les actions citoyennes locales, individuelles ou collectives, qui auparavant avait du mal à être médiatisées, atteignent aujourd’hui un public bien plus large. Cependant, toute bonne chose connaît ses limites et dérives. Nous sommes aujourd’hui confrontés à une multiplication des pensées qui se proclament « alternatives » et si nous ne gardons pas suffisamment de recul critique, nous pouvons rapidement nous faire berner au profit d’intérêts privés et politiques. Comment se prémunir des fausses informations et des gourous déguisés en « libres penseurs anti-système » ? Les médias alternatifs, par définition plus libres, sont uniquement contrôlés par le seul esprit critique de leurs lecteurs. C’est à ces derniers qu’il appartient d’adopter le recul nécessaire pour se confronter aux informations, faire le tri et surtout s’obliger à diversifier les sources et à les vérifier (et ceci vaut pour le média que vous lisez en ce moment). Plus encore, le lecteur doit questionner les motivations politiques et valeurs derrière chaque média : que cherche-t-il à me faire croire ? qui le finance ? quels sujets sont-ils le plus souvent évoqués ? C’est le seul et véritable moyen de forger son propre esprit critique et ainsi éviter d’être instrumentalisé.

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Accompagner les jeunes dans la découverte d’internet

C’est ce que Sakina Benazzouz, enseignante de lettres et d’histoire-géographie, a voulu montrer à ses élèves par l’intermédiaire d’une démarche originale et audacieuse. Si elle n’est pas la première à vouloir confronter ses élèves aux vidéos qu’ils peuvent croiser sur internet (dixit Hygiène Mentale), il n’en faut pas moins souligner l’utilité de la démarche. En effet, la question n’est pas de savoir si ces jeunes croiseront un jour des vidéos du type « conspirationniste » sur internet (ce qui est inévitable) mais à quel moment et dans quelles conditions. Or, ces vidéos ont la particularité d’attirer les plus jeunes, surtout lorsque ceux-ci ne disposent pas des outils nécessaires pour garder du recul et analyser les informations qui se présentent à eux.

Ainsi, dans un but pédagogique, l’enseignante a proposé à ses élèves de visionner de nombreuses vidéos qui propagent des théories douteuses. Ensemble, ils ont listé les éléments communs de ces vidéos, qui caractérisent les méthodes déployées pour diffuser des théories du complot sur internet. Ils ont notamment noté la fascination que créent ces vidéos chez ceux qui les visionnent par l’utilisation de techniques héritée du marketing comme une musique effrayante et des images qui touchent à l’émotionnel : ainsi des faits faux où intentionnellement manipulés peuvent sembler plausibles ou vrais. Parfois même, certaines vérités sont associées à des mensonges pour mieux faire avaler la pilule. Au total, les lycéens ont déterminé 10 point communs qu’ils ont ensuite réinvesti pour proposer leur propre vidéo conspirationniste intitulées « La véritable identité des chats ».

La vidéo des étudiants

Si cette expérience est volontairement réalisée sur le ton de l’humour, dans la vraie vie, certaines théories du complot peuvent mener au déracinement social et à la dépression des individus qui y croient le plus. À l’échelle d’une société, ce sont certaines idées politiques conservatrices et réactionnaires qui, peu à peu, retrouvent sens dans les esprits et les intentions de votes. Un important document publié en 2014 par un collectif militant, lassé de voir les luttes sociales phagocytées par des théories du complot, explique en détail la provenance et le but politique caché de ces théories. Largement distillées par l’extrême droite américaine, des mouvements religieux radicaux et des membres de la Tea Party, puis traduites en français sans recul critique, ces théories distillent habilement l’idée que l’humanisme, la tolérance ou encore les Droits de l’Homme seraient les véritables causes des problèmes du citoyen moyen.

Pire, celles-ci éliminent volontairement du débat les causes rationnelles des problèmes modernes tels que le lobbying, le pouvoir des multinationales, la finance organisée, la corruption, la pollution industrielle ou encore le capitalisme de connivence qui gangrène nos institutions démocratiques. Sans le réaliser, l’homosexuel, l’étranger, le pauvre, le militant et les associations deviennent, à travers ces théories, les premiers ennemis du peuple, justifiant les haines à leur égard. Des figures comme Soral, rabatteur autoproclamé du Front National pendant plusieurs années, réussissent ainsi à distiller des idées politiques fascistes et xénophobes à travers leur obsession du grand complot juif. Si les versions officielles sont toujours discutables, esprit critique oblige, certains ont bien compris tout l’intérêt de récupérer les âmes égarées politiquement et qui veulent – à forte raison – changer de système et de monde. À n’en pas douter : « Pour chaque problème complexe, il existe une solution simple, directe… et fausse. » (H. L. Mencken).

Triste nouvelle, la lutte contre les fausses informations, qui s’est soudainement accélérée à la suite de l’élection de Donald Trump, prend une tournure dangereuse pour la liberté d’expression. Sous l’impulsion de la Commission européenne et des autorités de plusieurs pays occidentaux, les grands réseaux sociaux se dotent en urgence d’outils de « censure » algorithmiques qui reposent à la fois sur la délation et sur l’autorité d’une poignée de médias privés. Sur Facebook, le « crosscheck » permettra de rendre invisible des informations sur décisions d’experts privés émanant d’une poignée médias qui dominent le marché comme BFMTV, l’AFP, le Monde et d’autres. Les médias indépendants sont hors course par défaut. Entre les fausses informations et la voix des médias mainstreams, ce sont les petits médias alternatifs qui risquent de se voir le plus toucher par de telles mesures au profit d’un officielisme passif : néologisme exprimant un mode de pensée considérant tout acte ou information officielle comme étant véridique par nature. Entre le blanc et le noir, les nuances de gris ont décidément la vie dure…

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