Science et climat : une blouse contre la fin du monde

    Vendredi 15 mars, 30 000 personnes marchaient pour le climat dans la capitale belge. Voilà douze semaines que les lycéens se mobilisent et, depuis peu, une voix nouvelle, plus experte, se fait entendre à leurs côtés. Le corps scientifique s’est vêtu de blanc pour défiler avec la jeunesse et demander une justice climatique.

    ULB4CLIMATE – Discours d’Edwin Zaccai à l’ULB le 15 mars 2019.

    À l’Université Libre de Bruxelles (ULB) ce vendredi midi, ce n’est pas la cantine qui comme d’ordinaire est envahie d’étudiants, mais bien l’allée principale du campus. Devant les restaurants universitaires, un groupe se forme progressivement. À midi pile, les premières blouses teignent de blanc le paysage. Loin d’être un effet de mode, ce choix vestimentaire illustre un message clair. « On a voulu mettre le focus sur la défense de la parole scientifique, parce qu’elle est trop souvent bafouée si on lit la presse », explique Blaise Godefroid, vice-président du Conseil d’administration de l’ULB et organisateur de l’événement.

    Ce départ groupé de la grève pour le climat, ce 15 mars, mettait à l’honneur la recherche scientifique et l’enseignement. « L’alerte in-fine sur le climat vient des scientifiques et des climatologues, explique Arthur Lambert, étudiant en 3eme année de Sciences Politiques à l’ULB. C’est donc important que eux aussi fassent entendre un message scientifique, crédible vis-à-vis de l’extérieur. » Le départ en blouses blanches de l’ULB, était organisé par le mouvement étudiant habitué des marches pour le climat, Students For Climate, qui se mobilise depuis janvier 2019, mais aussi par un nouveau groupe sur le campus : ULB4Climate.

    Faire du climat une science exacte

    Plus académique, ce mouvement rassemble surtout des universitaires, mais également des étudiants doctorants et membres du conseil d’administration de l’ULB. Comme le souligne Edwin Zaccai, directeur du Centre d’Etudes du Développement Durable de l’ULB, la composition du collectif est inédite : « On avait déjà des réseaux de chercheurs et de profs, mais le fait qu’il y ait ce lien avec les étudiants, c’était vraiment nouveau. »

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    ULB4Climate s’est créé il y a un peu plus d’un mois, motivé par l’envie de participer à la première grève pour le climat, le 14 février dernier. Des professeurs de l’ULB ont voulu prendre part au mouvement pour clamer leurs propres revendications. « On a fait une demande pour que les autorités de l’ULB s’engagent à développer un plan climat, explique Romain Weikmans, chercheur au centre d’étude pour le développement durable de l’ULB et l’un des membres fondateurs de ULB4Climate. Notre autre revendication phare est d’encourager les chercheurs à se lancer plus dans le débat public pour justement nourrir les réflexions autour du débat politique qui se déroule actuellement. »

    Depuis, le collectif a fait du chemin. Ce vendredi, c’est ULB4Climate qui a appelé tous les « ULBistes » à se vêtir d’une blouse pour illustrer leur engagement. « La parole scientifique, quelles que soient les disciplines, doit être défendue », revendique Blaise Godefroid. Muni d’un porte-voix et bien entendu de sa blouse blanche, il valse entre différents groupes d’étudiants et enseignants, assurant une bonne coordination de la marche.

    Fortement impliqué dans son rôle d’organisateur, il prend très au sérieux l’enjeu de cette mobilisation : « Quand on a des politiques qui traitent le mouvement citoyen des étudiants de “prépubère”, quand on nous dit qu’il va juste falloir s’habituer à vivre avec quelques degrés de plus, nous en tant que scientifiques on ne peut pas entendre ça. C’est vraiment nous cracher à la figure ». Une pique qui fait référence au refus de Bart de Wever, maire d’Anvers et chef du parti principal belge la N-VA (conservateur, nda), de recevoir fin février les lycéennes organisatrices du mouvement Youth for Climate. Avant de monter sur l’estrade dominant l’allée centrale du campus et d’entamer le discours qui lancera la marche vers le centre-ville de Bruxelles, Blaise Godefroid affirme, déterminé: « On est là pour dire qu’il y un consensus : le dérèglement climatique est réel. Et les politiques soit le minimisent, soit donnent des contre-vérités. Notre rôle de scientifique est d’appuyer notre expertise. »

    Cette voix de l’expertise clame des données concrètes et soutenues par des études universitaires. Edwin Zaccai monte sur l’estrade pour le premier discours. Sa voix résonne dans le haut-parleur, sur l’assemblée calme et concentrée. Il revient sur un appel signé par plus de 3 400 scientifiques belges. Dans une lettre publiée en ligne le 31 janvier 2019, le collectif Scientists4Climate liste des données clés sur le dérèglement climatique, comme par exemple que « Pour limiter le réchauffement du climat à 2°C, les émissions de CO2 doivent avoir diminué d’environ 25% en 2030, et de 85% en 2050. » Mais en termes de solutions, les scientifiques insistent : « L’ensemble des actions nécessaires ne peuvent réussir que si des mesures politiques réfléchies et efficaces sont prises, accompagnées par un changement de nos comportements. » Edwin Zaccai fait partie des signataires de cette lettre, qui fut déclencheur de la création de ULB4Climate et de la mobilisation scientifique en Belgique.

    Conscience profs

    Vendredi passé à Bruxelles, la marche a rassemblé 30 000 manifestants pour le climat, loin d’être tous prépubères. Parmi eux selon ULB4Climate, « entre 500 et 1000 » représentaient l’Université Libre de Bruxelles.

    La mobilisation du corps scientifique pour le climat n’est pas nouvelle. « Il y a une dizaine d’années, on a organisé un colloque sur le climatoscepticisme avec des climatologues français, se souvient Edwin Zaccai. A cette époque le ministre français de la Recherche, Claude Allègre, clamait qu’on n’était pas certains que le changement climatique était d’origine humaine. Les climatologues français ont fait une manifestation contre leurs propres ministres. Nous, on les a soutenus via l’organisation de ce colloque à Bruxelles. » Les mobilisations des lycéens pour une justice climatique s’apparentaient alors comme le moment pour faire entendre cette voix au dehors des cercles inter-chercheurs qui existent depuis longtemps sur la scène internationale. « Ça nous fait plaisir de les encourager, de donner une certaine légitimité à ce mouvement », explique Edwin Zaccai.

    Ce soutien a pu paraître maladroit au début pour certains membres de Students4Climate, qui se rassemblent depuis onze semaines pour le climat et ont vu le corps scientifique s’impliquer soudainement dans les marches. Les cheveux en bataille et sûr de ses engagements, Ethan est étudiant en sociologie à l’ULB, investi depuis le début avec StudentsForClimate. Pour lui, la mobilisation de ULB4Climate semble encore un peu floue : « J’ai eu des contacts avec Blaise Godefroid et d’autres personnes de ULB4Climate. On a eu quelques réunions avec eux et d’autres cercles mais pas grand-chose. » Aujourd’hui les débuts difficiles sont derrière eux, et les deux collectifs organisent ensemble les rassemblements. Même si leurs revendications sont différentes, Ethan reconnaît que « en tant qu’étudiants c’est chouette de voir que les enseignants se bougent aussi. Ça apporte une légitimité au mouvement pour ceux qui ont encore un doute sur la nécessité de marcher pour le climat. »

    « Le coût de l’inaction est plus important que le coût de l’action »

    Pour Edwin Zaccai, l’urgence aujourd’hui est clairement dans la formation : « Il faudrait que tous les diplômés de l’ULB soient formés et informés sur ces questions climat et environnement, en rapport avec leurs diplômes. Les architectes, les ingénieurs, les sociologues, les médecins, les économistes… Pour moi un des rôles de l’université, c’est qu’il y ait une nouvelle génération de diplômés, qui connaisse mieux ces sujets que par le passé. Et c’est une chose que l’ULB peut faire. »

    Leur voix semble être entendue au niveau interne, puisque le plan climat de l’ULB demandé par UBL4Climate a été présenté au conseil d’administration et devrait être adopté avant l’été. Mais pour ce qui est de porter sur la scène politique élargie, cette voix de l’expertise n’est pas encore suffisante. Récemment par exemple, une majorité de Belges s’est exprimée en faveur d’une proposition de loi spéciale climat, mais le Conseil d’État a refusé de l’approuver.

    Or aujourd’hui les politiques ne peuvent pas ignorer le thème du climat dans leurs programmes et leurs campagnes. Arthur Lambert, l’étudiant en sciences politiques qui se mobilisait en blouse auprès des scientifiques, a décidé d’agir concrètement pour changer les choses. Il est candidat aux élections européennes, 5ème sur la liste « écolo ». Sur la question climatique, il est catégorique : « Le coût de l’inaction est plus important que le coût de l’action. Donc ne pas agir sur les questions climatiques, ne pas lancer la transition écologique ni investir dans les énergies renouvelables ça coûte plus cher parce que les conséquences seront terribles, que d’agir. »

    L’enjeu est désormais d’ouvrir un réel dialogue entre manifestants et politiques locaux, qui eux aussi font campagne auprès des eurodéputés. Car les Belges iront voter deux fois ce 26 mai : pour les Européennes, et aussi pour les élections législatives fédérales belges. Et en attendant, étudiants comme scientifiques iront ensemble porter leurs revendications à la prochaine marche pour le climat, ce dimanche 31 mars.

    Amélie Tagu pour Cafébabel & Mr Mondialisation

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