Thaïlande : ils créent la ferme écologique de leurs rêves pour un tourisme lent

Face au tourisme de masse débridé qui touche la Thaïlande, Manuel et Suwan ont fait le pari de la lenteur. Installés au nord-est du pays, ils construisent leur ferme biologique qui propose d’accueillir quelques visiteurs et wwofeurs, des gens de passage qui offrent leur main d’œuvre en échange d’un toit et de nourriture. L’objectif ? Montrer qu’il est possible de découvrir un pays étranger en se libérant des logiques de consommation effrénée et inscrire son projet dans l’économie locale. L’expérience, profondément humaine, aura marqué notre équipe. Récit.

6H30, la ferme se réveille sous les chants des coqs de la région. Une camionnette traverse la région, hurlant quelques chants thaïlandais entre deux propagandes politiques. Aux premières lueurs du soleil, tout le monde s’active déjà à la ferme, mais chacun à son rythme. Retour au réel, ici on se nourrit à la force des bras ! Et chacun est invité à participer aux tâches quotidiennes dans une bonne humeur qui interroge. Quelle est donc cette étrange recette du bonheur ? Nous sommes dans la ferme biologique Suwan, égarée à la frontière Nord-Est de la Thaïlande, tenue par un belge expatrié et son épouse. Un lieu unique auto-géré par la famille – aidée des visiteurs de passage – qui ambitionne une indépendance alimentaire totale.

Rien ne prédestinait véritablement Manuel Hubert, 39 ans, à s’installer un jour ici, si loin de tout, mais paradoxalement si proche de l’essentiel. La terre, les plantes, l’eau et la vie. Né à Aywaille, en Province de Liège, l’homme a multiplié les expériences professionnelles diverses. D’abord, en tant que salarié dans des entreprises d’électricité, puis à Saint-Martin dans les Caraïbes, avant de devenir moniteur de plongée à Phuket. C’est là qu’il rencontre sa compagne, Suwan Misee avec laquelle il partage sa vie jusqu’à aujourd’hui. Suite à un problème aux poumons lié à son activité de moniteur, il doit soudainement tout abandonner. L’idée d’un nouveau projet de vie au calme germe peu à peu.

C’est Suwan, sa femme, qui fera tout basculer. Alors qu’elle travaillait dans une ferme conventionnelle, au contact direct des pesticides, elle va développer d’importants problèmes de peau. Alors qu’aucun médicament n’agissait, peu à peu ses bras se remplissent de plaques. En dépit des discours rassurants des industriels, Suwan en est certaine, elle subit les conséquences physiques de l’usage massif de pesticides de son patron. C’est quand son visage a commencé à être attaqué que le choc fut radical. Il n’était plus possible de nier les effets des pesticides sur sa santé. Elle prend alors une décision courageuse : arrêter de travailler dans cette ferme, mais ne pas abandonner la terre pour autant ! Avec Manuel, ils décident quelques temps après de retourner dans le pays natal de Suwan, la Thaïlande, afin de fonder leur propre ferme – résiliente et sans pesticide – portant aujourd’hui son nom : Suwan Organic Farmstay.

Photograhie : Marie Minvielle
Photograhie : Marie Minvielle
Crédit image : Suwan Organic Farmstay

Une ferme-auberge ouverte sur l’économie locale

C’est au nord de la Thaïlande, entre les villes Udon Thani et Nong khai que le couple s’installe et fait construire une ferme d’une taille humaine gérable sans faire l’usage de machine. Ils y injectent toutes les économies d’une vie sans vraiment savoir s’ils allaient pouvoir en vivre. Pour cause, en Thaïlande, les agriculteurs ont massivement recours aux pesticides et les normes sont très permissives au grand bonheur des industriels qui harcèlent les paysans avec leurs produits. « Nous voulions sortir du système et éviter toute forme d’emprunt », confie Manuel, heureux de pouvoir s’engager dans un projet qui lui permettra, espère-t-il, de gagner en liberté et en autonomie, surtout de faire face à un avenir incertain…

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Sur plusieurs hectares de terrain, les deux nouveaux exploitants s’engagent dans la mise en place d’une « ferme organique » diversifiée avec une zone consacrée à l’agro-foresterie et des expérimentations en permaculture. Depuis cinq ans, ils y font pousser du riz, des légumes, des fruits, des herbes et élèvent quelques petits animaux et des poissons dans leur petit lac. Cette première dimension du projet s’articule avec la mise en place de trois bungalows très sobres mais confortables qui leur permettent d’accueillir une dizaine d’hôtes maximum. Leur venue repose essentiellement sur une démarche d’échange. Ils peuvent à la fois découvrir les richesses locales, en mode « slow-tourism » (tourisme lent), tout en mettant les mains dans la terre quelques heures par jour s’ils le souhaitent. Les personnes qui participent sont naturellement logées et nourries. Le matin est consacré au travail dans la ferme – car la chaleur y est supportable – alors que l’après-midi est consacrée au repos, aux visites et aux activités libres en dehors de la ferme.

Manuel Hubert et Suwan Misee défendent un « projet de proximité hors des sentiers battus et loin des sites touristiques offrant aux amoureux de la Thaïlande un hébergement à la rencontre des locaux et de leur culture ». On est ainsi bien loin d’un hôtel à thème détaché de ses invités. Ici, nous vivons avec Manuel et Suwan chaque jour, partageons leur vie intime et expériences. Dans une telle ferme, chaque jour connaît son lot de surprises, d’expériences humaines, d’inattendu. Le projet se distingue déjà par ces seuls traits, mais Manuel nous explique qu’il aimerait aller beaucoup plus loin.

Il espère pouvoir approvisionner prochainement gratuitement une école locale en nourriture, « pour offrir une alimentation saine aux enfants ». Chaque mercredi, ils se rendent à l’école se trouvant à moins de 5 minutes de là pour développer un jardin local dans la cour et offrir quelques formations de base aux jeunes gens. Et s’il est évident que l’objet n’est pas de nourrir toute une école, cette aide est bienvenue dans une zone particulièrement pauvre. « Nous avons approché les responsables de l’école en leur offrant d’abord de la nourriture. Peu à peu nous avons lié une amitié avec les responsables. Désormais, nous nous rendons chaque semaine sur place pour animer des activités agricoles avec les enfants et nos invités. » Les jeunes thaïlandais, malgré leur grande timidité, sont extrêmement curieux de découvrir ces nouveaux visages étrangers et prennent plaisir à participer aux activités agricoles alternatives. Peut-être en grandissant eux aussi vont-ils souhaiter développer une paysannerie biologique et tourner le dos aux pesticides. Un projet qui n’aurait pas été possible sans une cagnotte lancée par Alexandra Rouger et Christelle Marcille ainsi que la participation de nombreux bénévoles.

Photograhie : Marie Minvielle
Photograhie : Marie Minvielle

La Thaïlande face aux paradoxes du tourisme de masse

Autrefois tristement connue pour le tourisme sexuel – qui y est toujours pratiqué dans l’ombre – la Thaïlande s’ouvre également à un tourisme de masse étouffant, notamment avec le développement des vols low-cost. Le pays est véritablement submergé par le flot de touristes attirés par la promesse de plages luxuriantes, d’une culture mal-connue, de balades à dos d’éléphant et d’une nourriture exotique unique, mais aussi les prix bas particulièrement séduisants des grands hôtels. Bien évidemment, les locaux y voient une opportunité pour le développement économique de leur pays.

Mais dans une région qui n’est pas prête à accueillir les hordes de curieux, les problèmes de pollution se multiplient, en particulier à Bangkok. Sur place, les habitants se voient confrontés à des pollutions importantes : désormais, les plages du pays sont réputées non pour leur beauté mais pour les foules qui s’y pressent et les plastiques qui les jonchent. Dans certains lieux, comme la baie Maya, le succès touristique est devenu synonyme de désastre écologique. D’où la nécessité de repenser le voyage à une échelle locale, durable, et lente.

Crédit image : Suwan Organic Farmstay

Bien évidemment, les personnes qui séjournent à la « Suwan Organique Farmstay » sont libres de circuler pour découvrir les joyaux locaux. Parmi eux, nous précise Manuel Hubert, les temples, les montagnes qui offrent des vues uniques sur les paysages alentour, ou encore les lacs. Mais auprès de Manuel et Suwan, ils peuvent surtout apprendre les métiers de la ferme dans les rizières, la forêt comestible ou le potager. Surtout, ils sont invités à prendre leur temps, à ne pas céder à la frénésie de la consommation et à véritablement s’intéresser au mode de vie des habitants en laissant un minimum de trace derrière eux. Manuel Hubert et Suwan Misee y croient fermement, « offrir une véritable alternative au tourisme de masse » est possible. Un premier pas : tous les repas dégustés ici sont essentiellement cuisinés à partir de ce que produit la ferme ! Ainsi, les visiteurs travaillent à produire la nourriture que les suivant auront le plaisir de manger.

Mais ce n’est pas tout. On y apprend également une foule de techniques pour vivre son indépendance alimentaire et matérielle. Autrement dit, réapprendre à maîtriser les outils de notre indépendance. Un effort hautement nécessaire à l’heure où les scientifiques parlent d’un possible effondrement de notre civilisation et le confort moderne qui en découle. Manuel et Suwan proposent par exemple un atelier pour confectionner des briques locales à partir de l’argile et de la terre sablonneuse de leur propre terrain. Une activité aussi pertinente que ludique, l’étape du malaxage de la terre avec les pieds – au rythme de quelques musiques enivrantes – nous offrant des souvenirs inoubliables.

Photograhie : Marie Minvielle
Photograhie : Marie Minvielle

Et pourtant, quand vient déjà l’heure de dire au-revoir, Manuel s’excuse platement. Il craint que sa ferme ne soit pas assez belle, grande et développée pour retenir notre attention. Quelle humilité. En deux ans d’existence à peine, les résultats sont pourtant déjà exceptionnels et promettent le meilleur pour l’avenir. Le cœur sur la main, Suwan nous proposera même de venir nous rendre visite pour développer notre propre ferme locale biologique. Véritable encyclopédie vivante, le courage, le savoir-faire et la force de la jeune femme impressionne tout le monde autour d’elle. Sous nos yeux, le rêve d’une vie prend forme. On serait presque tenté de s’installer ici – en attendant l’effondrement – tant l’endroit respire le bonheur et la liberté. Un avenir serein comme on aime à se l’imaginer.

D.K. / Mr Mondialisation


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