‘Ikigaï’ (生き甲斐) ? Voici un mot japonais que la plupart des habitants de  d’Okinawa, île du sud du pays connue pour ses nombreux centenaires, connaissent si bien qu’ils sont capables d’en appliquer les principes à la perfection. Trouver son ‘ikigaï’ signifie découvrir sa passion, sa raison de vivre, une occupation utile au reste du monde et pour laquelle nous avons du talent, c’est-à-dire au moins une chose qui nous fait dire « je suis heureux d’être en vie sur Terre et j’ai bien fait de venir sur cette planète ! ». Et cerise sur le gâteau, après avoir identifié notre ‘mission’, parvenir à en vivre, autrement dit en faire son métier…

À la source de la complétude

La plus grande concentration de centenaires et de personnes qui respirent la joie de vivre se trouve sur l’île japonaise d’Okinawa, en mer de Chine orientale, d’après de récentes études. Celles-ci ont montré que, si le régime alimentaire et plusieurs facteurs socio-culturels entrent en ligne de compte, les habitants d’Okinawa ont en commun de quasiment tous avoir un ikigaï. Cela fait tout simplement partie de leur culture locale de chercher et de trouver le bonheur ! Peut-être avons nous, dans les sociétés occidentalisées (dont le Japon urbain fait partie) tournées vers la productivité à tout prix, oublié le principal : pourquoi nous existons en ce monde.

Ce cas particulier invite l’observation à se poser quelques questions : l’essentiel n’est-il pas d’aimer sa vie et d’apporter en même temps sa contribution personnelle au monde qui nous entoure ? N’est-ce pas un phénomène avant tout culturel de se préoccuper de cette question fondamentale ou de chercher collectivement à l’occulter ? Pourrait-on s’inspirer des cultures locales qui n’ont pas perdu l’essence de la vie et nous réapproprier ce qui semble tout à fait élémentaire, à savoir faire ce que l’on aime et en être comblé.

Crédit image : stephanieminati.fr

S’il fallait le représenter de manière synthétique, ‘l’ikigaï’ est au centre de quatre cercles qui se touchent et se superposent. Le premier cercle représente ce que vous aimez, le second ce dont le monde a besoin, le troisième cercle est le domaine dans lequel vous êtes doué(e), et le dernier ce pour quoi vous pouvez être rémunéré(e). Il faudra donc théoriquement réunir toutes ces conditions pour trouver son ‘ikigaï’ (1). Mais ceci nécessite une profonde introspection, du temps, de la réflexion et des comportements qui portent des fruits. Un tel luxe, comment est-ce possible ?

En d’autres termes, peut-on encore s’autoriser dans le cadre de la société moderne à prendre le temps de chercher sa raison de vivre et se donner le droit de l’expérimenter chaque jour ? Héritage du sentiment de culpabilité judéo-chrétien ou pression du Pôle Emploi, taux de chômage élevé et multinationales exigeantes – parfois même abusives -, peut-on se payer le luxe de suivre ce programme ?

En effet, quand bien même nous essayerions de décider de vivre autrement, le quotidien nous ramène inlassablement à la routine de la nécessité économique et des stress associés. Pourtant, comme devant toute institution, nous avons tous le choix de nous laisser écraser par une sorte de « rouleau compresseur » sociétal ou bien de nous affirmer en tant qu’individu ou groupe pour affirmer notre vérité, notre désir et notre singularité. Il est ainsi tout à fait possible de ne pas se mettre en conflit avec le monde tout en se réalisant, comme le défend d’ailleurs une partie de la jeunesse d’aujourd’hui à travers de très nombreux projets alternatifs qui fleurissent. Mais, contrairement aux critiques faciles qui leur sont systématiquement faites (la peur de la différence ?) cela demande beaucoup de détermination et même une certaine foi dans l’inconnu, dans l’incertain qui suit une décision.

Un retour aux sources dans l’air du temps

Olivier Roland, un blogueur suivi qui débute ses vidéos par « salut les rebelles intelligents ! » donne le ton. Il s’agit bien d’être rebelle quand on se paie le luxe d’être heureux tout en étant accompli dans une vie active. Mais rebelle par rapport à qui ? Par rapport aux structures rigides de la société, par exemple. Mais aussi par rapport au monde du travail précarisé en général, aux injonctions publicitaires, à ces règles politiques qui asservissent l’humain à une notion comptables, comme le dénoncent certains à travers le fameux Parcoursup. Inévitablement, trouver son ikigaï, c’est être en marge d’un modèle dominant tout en se jouant de lui.

D’autres figures nous témoignent pourtant des pressions sociales quotidiennes auxquelles les individus sont confrontés. Aurélie a travaillé sept ans au Pôle Emploi, elle était titulaire de son poste et a tout fait pour partir, précisément en colère devant le barrage fait aux demandeurs d’emploi quand ils souhaitent trouver leur ‘ikigaï’, et pas une voie imposée par « X ». En poste entre 2006 et 2013, Aurélie précise que les conseillers Pôle Emploi devaient dire à ceux qu’ils accompagnaient « voici les cinq secteurs en tension : la santé, le commerce, l’aide à la personne, les transports et le bâtiment. Veuillez chercher dans ces secteurs d’activités. En dehors de ces secteurs-là, inutile de chercher, nous encouragerons vivement vos projets dans les domaines cités, nous les freinerons dans les autres ». Pour qu’une telle consigne existe, il faut bien repousser assez loin l’idée de bonheur au travail…

Danièle est étonnée que les jeunes d’aujourd’hui changent facilement de job et quittent leur emploi à la moindre occasion : « Pourquoi y-a-t-il autant de turn-over dans les postes d’auxiliaire de vie ? » s’interroge-t-elle en tant que retraitée et aide soignante dans une association départementale grenobloise d’aide à la personne. Elle ajoute qu’autrefois « on travaillait toute sa vie dans le même domaine ». Annick, architecte brillante de 45 ans, lui répond que c’était les trente glorieuses et qu’à son époque les personnes ne recherchaient pas forcément leur épanouissement personnel. Nos arrière-grands-parents espéraient que leurs enfants gagnent bien leur vie, au moins mieux qu’eux, pas qu’ils « s’éclatent » au travail et changent le monde ! Car s’épanouir professionnellement est un nouveau concept dans l’histoire qui accompagne la montée et l’explosion des stages de développement personnel, certains diront, un certain culte de l’individu. Le monde du bien-être qui touche aujourd’hui de plus en plus d’individus, et qui est un business à part entière, ne le nions- pas, serait-il le grand coupable ou bien la simple conséquence d’un phénomène collectif d’éveil et de prises de conscience du rôle que nous jouons tous dans ce grand tableau ? Finalement, le mot ‘ikigaï’ raconte l’élan pour sortir d’une certaine forme de conditionnement social et introduit un nouveau paradigme dans nos sociétés…

Quelques repères pour y arriver

Avant même l’arrivée du terme japonais dans nos bouches et nos magazines, une bonne méthode, toute simple, était déjà mise en pratique par le cabinet Cabanis à Montpellier. Michèle Cabanis s’occupait des bilans de compétences pour le Pôle Emploi dans les années 2000. Elle proposait systématiquement à ses clients de prendre le temps de rédiger sur plusieurs semaines la liste de tout ce qu’ils aimaient dans la vie, sans exception ni censure. C’est ainsi que l’un des demandeurs d’emploi qui lui a été confié, un ingénieur de 34 ans, a (re)découvert une passion endormie et s’est inscrit à l’école d’architecture de Montpellier pour obtenir sa licence quatre ans plus tard.

En effet, la définition du mot nippon laisse sur sa faim si l’on ne met pas en pratique une ou des méthodes pour trouver son ‘ikigaï’ – et celles-ci pullulent actuellement, avec pas moins de huit publications en français cette année. Un grand groupe de presse qui publie entre autres la nouvelle revue Open Mind, envisage de lancer un nouveau magazine avec au sommaire « trouver son ikigaï ». Par ailleurs Open Mind, dont la devise est « se (re)connecter, se relier, s’écouter » brandit en couverture du numéro 4 « célébrez vos échecs et vos erreurs ». Finis les devoirs, les efforts et la culpabilité du siècle dernier ! Et en route pour la plénitude… La presse (plutôt) féminine en France qui incite à ralentir et à prendre soin de soi, comme par exemple le groupe de presse Oracom qui détient les magazines Respire, In the moment, Happinez, Psychologie positive et Simple things, a aussi sauté sur le sujet. On est loin des articles sur les appareils ménagers et de la mode d’Yves Saint Laurent des années 60. Être belle parce qu’on rayonne naturellement de joie et d’amour est le nouveau crédo et rapporte bien plus d’argent que ce qu’on imagine à priori quand on sait qu’un petit stage de tantra d’un week-end chez Horizon Tantra près de Montpellier dépasse les six cents euro. Développement personnel oblige : il faut être heureux, et si possible au travail. Oui c’est le nec plus ultra puisque c’est difficile ! Peut-être que se trouvent là les effets d’un nouveau prestige bourgeois. Ou alors, tout prosaïquement, le ras-le-bol de l’emploi précaire, mal payé, sans vision d’un avenir parsemé d’incertitudes et de crises écologiques.

Alors à nos stylos pour répondre et compléter cette check-list bien utile afin de retrouver notre ‘ikigaï’ perdu !

  • trouver ce qui nous rend heureux
  • questionner son inconscient ;
  • se donner le droit d’essayer sans aucune pression ;
  • être dans l’action en osant d’abord accomplir des actions simples ;
  • retrouver son ou ses rêves d’enfant ;
  • décrypter ce qui nous rend jaloux ;
  • prendre conscience de ce qui nous met en colère ;
  • trouver ses qualités ;
  • assumer qui on est vraiment ;
  • faire attention aux signes de la vie ;
  • se récompenser de ses petites victoires personnelles ;
  • s’entourer des bonnes personnes et ne pas hésiter à leur demander de l’aide ;
  • persister dans l’action ;
  • dresser la liste de nos compétences ;
  • classer nos priorités ;
  • écrire longuement la liste de tout ce que l’on aime dans la vie, sans censure.

On serait tenter d’ajouter : ne pas oublier que sans les autres, on est rien.

L’ikigaï de Mr Mondialisation

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  1. Schéma tiré de : http://stephanieminati.fr
  2. Trouver son ‘ikigaï’ de Christie Vanbremeerscht, 2018 ; La méthode ikigaï de Héctor Garcia et Fransesc Miralles, 2018 ; Mon programme Ikigaï de Caroline de Surany, 2018, Le livre de l’Ikigaï de Bettina Lemke et Sabinne Rolland, 2018 ; Le petit livre de l’Ikigaï : la méthode japonaise pour trouver un sens à sa vie de Ken Mogi, 2018 ; Je trouve mon ikigaï, c’est malin de Isabelle Louet. 2018 ; L’art de vivre à la japonaise : trouver son ikigaï, le bonheur au Japon, 2018.