Le voyage solidaire pour s’émanciper de la société : récit fascinant de Sarah Gysler

Remarquée pour son blog L’aventurière fauchée où elle trace sa route autour du monde avec seulement quelques euros en poche, Sarah Gysler publie désormais « Petite » aux Editions des Equateurs, roman d’apprentissage qui évoque sa quête d’émancipation depuis son adolescence. À travers le récit des doutes qui l’ont encouragée à tout plaquer pour partir à l’aventure depuis sa Suisse natale jusqu’aux Caraïbes, elle nous raconte comment voyager, et non pas faire du tourisme, lui a permis de retrouver sa liberté.

« Je suis née au milieu des années nonante, et longtemps j’ai cru que notre futur ressemblerait à l’heureux baratin d’un horoscope. Une promesse d’amour, de gloire et de beauté, le genre d’ânerie qu’on nous vend dans les journaux gratuits du métro. Les énergies nouvelles, la politique, la justice, la médecine… Je pensais qu’on allait pouvoir réparer des corps, que tout le monde aurait un toit, qu’on allait bientôt se téléporter ». Avec ces quelques mots sur lesquels s’ouvre le livre intitulé Petite, Sarah Gysler fait écho au désarroi grandissant d’une jeunesse qui aimerait pouvoir se projeter dans l’avenir. Loin de se contenter de nous exposer son mal-être dans un système dont elle n’attendait pas grand-chose, la jeune auteure de 24 ans nous raconte également le chemin qu’elle a parcouru pour porter un regard plus apaisé sur la société qui nous entoure et sa propre vie.

Le voyage, c’est avant tout la rencontre

De l’ennui à l’école à la révolte intérieure

Son récit est bien évidemment le fruit d’une histoire de vie personnelle. Originaire de Lausanne, en Suisse, la jeunesse de Sarah Gysler est marquée par le divorce de ses parents alors qu’elle n’a que 3 ans. Pendant son adolescence, elle subit régulièrement des attaques racistes parce qu’elle est métisse. Pendant les cours elle s’ennuie, fait l’école buissonnière. Pour elle, l’école est « un grand bâtiment gris semblable à une prison ou un asile dans lequel on nous enferme à la période la plus cruciale de notre développement », un lieu « supposé produire de la culture [qui] s’est transformé en abattoir de l’âme, en faucheuse de spontanéité » estime-t-elle. À 15 ans, un conseiller d’orientation lui dit qu’elle sera policière ou employée de commerce. Pas le choix…

Bon gré mal gré, Sarah Gyser se plie au chemin qu’on lui propose. Elle enchaîne les petits boulots, fait l’expérience de ses premiers amours, tente de se réjouir des petits plaisirs de la vie, vit même dans son propre appartement pendant un temps. Pourtant, rien n’y fait, son malaise grandit : l’alternative se présente alors à elle, tout quitter pour voyager « sans prévoir d’itinéraire ni de date de retour ». Sa première destination ? Le Cap Nord en Norvège, le point le plus septentrional de l’Europe. Elle découvre alors la solitude totale, multiplie les astuces pour voyager avec très peu de moyens (expérience qu’elle raconte sur son blog) et découvre la spontanéité des rencontres le long des routes, la bonté du genre humain comme les galères. Elle se rend en Russie, en Mongolie, aux Philippines et s’engage quelques mois auprès de Sea Shepred en Guadeloupe.

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Sortir du moule pour ne jamais y revenir

Le récit de Sarah Gysler expose en toute honnêteté les doutes d’une jeune femme face à un monde dont les engrenages dépassent les individus. Il raconte une révolution personnelle pour tenter de se défaire du schéma tout tracé d’une vie rythmée et conditionnée par le travail productif. « Le voyage déformate la jeunesse » estime l’auteure, qui encourage chacun à se libérer « en suivant ses envies, en ne se laissant pas embêter par les personnes qui croient mieux savoir ce qui est bien pour nous ». Si sa quête de sens l’a menée à l’autre bout du monde, chacun reste libre de trouver et choisir sa propre voie au détour d’un chemin. Parfois critiquée en raison des paradoxes inévitables auxquels elle est confrontée en essayant de s’émanciper de la société, elle rappelle que « le but, ce n’est pas la cohérence totale, mais de tester d’autres modes de vie. Je pourrais me retirer dans une cabane dans la forêt, mais comment pourrais-je alors participer à changer la société, par exemple en partageant mon aventure dans ce livre ? ». 

Car si le voyage permet d’ouvrir des portes, il convient ensuite de mettre en forme cette énergie dans un projet constructif, ici ou ailleurs. Désormais, Sarah Gysler se prépare à partir en Nouvelle Zélande pour traverser les îles à pied avant de rentrer en Europe en bateau et en stop. Et après ? À défaut de pouvoir faire évoluer le monde à elle seule, son regard sur celui-ci a changé et elle se sent désormais prête à s’engager pour aider les autres : « je porte aujourd’hui un regard moins sévère sur la société, car il existe des espaces de liberté que l’on peut investir. Je vois le monde avec plus de recul, car je ne me sens plus comme partie du « système ». Sa conclusion nous laisse définitivement rêveurs et nous invite, nous aussi, à nous écarter des chemins tout tracés.

Sarah Gysler, Petite, Editions des Equateurs, 2018. 18 euros. ISBN : 978-2-84990-5566-1.

Crédit image : Sarah Gysler

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