Un paysan péruvien en justice contre l’industrie fossile en sol européen

Photographie : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Pérou – Rencontre intimiste avec Saul, paysan et guide de montagnes au Pérou, emporté dans le combat d’une vie pour la préservation de ses terres contre les affres d’un réchauffement climatique dont beaucoup continuent de nier la réalité malgré l’accumulation d’évidences scientifiques.

Saul Luciano Lliuya est un paysan péruvien et guide de montagnes dans ces magnifiques paysages des Andes qui l’ont vu naître il y a 37 ans ! Avec sa famille, son épouse et ses deux enfants, Saul vit près de Huaraz dans le Nord du Pérou. Son petit village s’appelle Llupa, 350 habitants, une poignée de petites maisons à flanc de collines, entourées de terres cultivées. Le rêve pour beaucoup d’entre nous. Saul est fier de faire visiter ses terres et ses cultures : des pommes de terre, du quinoa, du blé, du maïs, de l’orge,…

Sa maison modeste a une vue imprenable sur les sommets voisins et les glaciers. Saul est né ici et est un des premiers témoins de la fonte dramatique des glaciers des Andes. Quand il était enfant, les sommets étaient tout blanc 365 jours par an. « En quelques années, les glaciers des Andes ont perdu 40% de leur surface et le phénomène s’accélère », confie-t-il tristement !

Photographie : Pascale Sury pour Mr Mondialisation
Photographie : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Ces dernières années, Saul est devenu un symbole de la lutte contre le réchauffement climatique et surtout de cette réalité très injuste : les pays développés sont les gros pollueurs de la planète, et les pays les plus « pauvres » souffrent en première ligne des conséquences de leur mode de vie. Un cynisme qu’il est important aujourd’hui d’exposer.

Saul, sa famille, les 350 habitants de Llupa, les villages voisins et les quelques 50.000 habitants de Huaraz vivent avec une menace constante au-dessus de leur tête. La fonte des glaces fait peser la menace d’une gigantesque inondation de toute la vallée, pouvant générer une catastrophe similaire aux deux glissements de terrain meurtriers qui ont ravagé la région au cours du siècle dernier. Sans compter le risque de pénurie d’eau potable qui est déjà une réalité, car moins de glace en montagne offre moins d’eau dans la vallée alors qu’elle est la richesse première de ces peuples dont la subsistance dépend essentiellement du travail agricole. Ils vivent à la montagne, avec la montagne et ses rythmes !

Témoignage vidéo

Alors, Saul a voulu réagir. Il a décidé, avec l’aide de l’ONG allemande Germanwatch, de poursuivre en justice RWE, un gros groupe énergétique allemand, propriétaire du plus gros parc de centrales à charbon d’Europe. « RWE est le plus gros émetteur européen de C02 » selon les responsables de Germanwatch, « il est responsable d’environ 1% de toutes les émissions de gaz à effet de serre industrielle ». Il représente donc un symbole contre lequel Saul a décidé de mener une lutte. Son combat à la « David contre Goliath » est une grande première sur le sol européen.

Pour montrer un exemple concret, Saul et sa petite fille de 7 ans nous conduisent sur le glacier Churup, situé à 4450m d’altitude, à deux heures de marche, en montée et à bout de souffle évidemment ! Outre les témoignages directs et les relevés scientifiques, la fonte des glaces se voit à vue d’œil, les lacs de montagnes, magnifiquement endormis au pied des sommets, gonflent d’années en années et menacent de craquer en déversant un tsunami d’eau et de boue dans les vallées environnantes. Pour Saul, il n’y a qu’un seul responsable : les industries émettrices de gaz à effet de serre. Il faut donc qu’elles en assument la responsabilité. Saul Luciano Lliuya demande à la compagnie RWE de s’engager financièrement (0,5% du budget global) dans des travaux d’urgence de sécurisation des lacs de montagnes qui menacent de déborder.

Photographie : Pascale Sury pour Mr Mondialisation
Photographie : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Mais le défi est grand et la partie est encore loin d’être jouée. Saul espère vraiment pouvoir gagner ce combat, même s’il se rend bien compte que ce ne sera pas facile. Débouté en première instance, son cas est réétudié en appel ce 13 novembre 2017 devant la Haute Cour Régionale de Hamm en Allemagne. Si nécessaire, il se tournera vers la Cour fédérale.

En venant plaider sa cause, Saul a découvert la vie occidentale en Allemagne à plusieurs reprises. Il a découvert une vie « ultra connectée et déconnectée de la nature », mais pour lui, la nature fait partie intégrante de son existence : ses champs, ses animaux, ses montagnes, elle lui donne cette énergie folle pour se battre pour la survie de sa région et de sa famille. Son mot de la fin est à la fois simple et factuel : « si personne ne fait rien, dans quelques années, il n’y aura plus de glaciers » ! Et ainsi disparaîtront, dans l’indifférence des masses, nombre de lieux uniques et leurs communautés.

– Pascale Sury pour Mr Mondialisation


Nos travaux sont gratuits et indépendants grâce à vous. Soutenez-nous aujourd’hui en nous offrant un café 😉