« Les peuples indigènes savent prendre soin de la Nature » pouvait-on lire sur les pancartes des manifestants, lors de la marche pour le climat à Quito (Equateur). La relation puissante et respectueuse de ces peuples à la Nature, à la Pachamama, fait partie intégrante de leur vie, or elle révèle également une profonde harmonie avec le passé. Un passé qui a mis en évidence les lois naturelles du système-Terre, et que le système capitaliste conquérant semble avoir préféré oublier. Le documentaire « Visions chamaniques, territoires oubliés » nous fait une piqûre de rappel bien utile en nous plongeant au cœur du quotidien de peuples indigènes au Gabon et au Pérou.

À plusieurs reprises, nos articles ont mis en évidence le fait que les peuples indigènes soient les individus les plus aptes à protéger notre « système-Terre » en raison de leurs pratiques déjà ancrées un certain équilibre avec leur environnement direct. Le documentaire « Visions chamaniques, territoires oubliés », sorti ce 11 mars au cinéma, le démontre en images. À travers le voyage initiatique de deux français au sein des peuples indigènes Fangs et des Shipibo-Conibos, respectivement au Gabon et au Pérou, nous découvrons le quotidien de ces véritables gardiens de la Nature.

Sans pour autant alimenter le mythe du « bon sauvage » propre à un anthropocentrisme occidental, cette relation saine des peuples originaires avec leur environnement s’explique par le fait qu’ils soient en harmonie avec le passé ; un passé qui a conscience des lois naturelles du système-Terre et de la nécessité de les respecter. Or, cette harmonie se maintient et se perpétue via deux pratiques intrinsèquement liées : le chamanisme, et la joie. En visionnant ce documentaire, on prend alors conscience de la « désharmonie » des sociétés occidentales avec le passé. Puis on se reconnecte : à ses racines, à la Nature et à tous ceux qui nous entourent. Un véritable voyage initiatique à distance !

Un voyage initiatique

Le synopsis du film est le suivant : « Voyage initiatique chez les Fangs du Gabon et les Shipibo-Conibos du Pérou, ce film nous entraîne au son des instruments traditionnels tel le mougongo (arc en bouche), la harpe sacrée et les icaros, à la rencontre de la sagesse des peuples premiers. Cette richesse héritée, dite chamanique, nous rappelle que nous sommes des êtres joyeux, reliés à la nature. Nous suivons les étapes de l’initiation et bénéficions des enseignements de Sandra Ingerman, auteure chamanique de renommée mondiale. »

Au visionnage de ce film, on partage l’impression de vivre un réel voyage initiatique à distance. Voyage, remise en question, réflexion sur notre société : le documentaire ne laisse pas indifférent. En une heure et demi, il nous emporte au cœur du quotidien des Fangs et des Shipibo-Conibos, respectivement au Gabon et au Pérou, des peuples indigènes qui ont beaucoup à nous apprendre. Nous ? Les sociétés occidentales, lesquelles vivent dans un système à contre-courant des lois naturelles. Autrement dit, ce documentaire nous invite à se reconnecter au système … Terre. Or, pour retrouver une relation saine au système-Terre, il faut comprendre les lois qui le régissent et les respecter. C’est le défi que relève « Visions chamaniques, territoires oubliés », en axant le film sur deux thématiques intrinsèquement liées : le chamanisme et la joie.

Apprendre des peuples indigènes

Le chamanisme comme voie de connaissance

Michael Harner – anthropologue américain spécialiste du chamanisme traditionnel et de la pratique du chamanisme moderne – décrit ainsi la pratique :

« Le chamanisme est une voie de la connaissance, pas de la foi.»

Par cela, Michael laisse entendre que le chamanisme permet d’accéder à des savoirs, lesquels sont concrets et font partie de notre quotidien. Or, pour les percevoir, il faut se recentrer sur soi-même et son essence d’être humain en tant qu’habitant du système-Terre parmi tout le Vivant ; ce qui invite à abandonner tout schème de pensée anthropocentrique. C’est à condition d’adopter ce comportement humble et réflexif qu’il est possible de se reconnecter à la terre. Contrairement aux préjugés, le documentaire s’attache à montrer que tout le monde peut pratiquer le chamanisme puisque la pratique se définit en elle-même par le fait qu’elle appartienne au peuple. Bien que peu de personnes puissent être chaman, chacun d’entre nous peut pratiquer le chamanisme. En ce sens, Sandra Ingerman explique dans le documentaire :

« Une fois que l’on a compris que tout, autour de nous communique avec nous, à chaque minute de la journée, je vous promets que la magie revient dans notre vie. »

Autre aspect pertinent du documentaire, c’est d’observer cette croyance très forte qu’ont les peuples indigènes en l’assimilation de la femme à la Nature, à la vie sur Terre. La Pachamama (« Terre-Mère ») est souvent représentée par le corps d’une femme, ou décrite ainsi. Les femmes, qui sont souvent à la tête des luttes pour protéger leurs territoires et leur environnement, sont alors très respectées.

« Le génie de ces peuples, c’est aussi la joie »

C’est cette connexion avec la Nature qui font des peuples indigènes les personnes les plus aptes à protéger l’environnement. Des gardiens de la Nature. Or, c’est aussi cette relation particulière à l’environnement qui les entoure qui en fait des personnes très peu matérialistes. Philippe Bobola, anthropologue français souligne ainsi :

« Le génie de ces peuples, c’est aussi la joie, parce-que être dans la joie c’est avoir le meilleur lien possible avec l’univers »

Par ces mots, P.Bobola souhaite montrer qu’avoir une relation saine et puissante avec son environnement naturel est une condition fondamentale pour être heureux. Et inversement : être positif, en état de joie, c’est vivre au sens propre du terme. Ces propos confirment l’idée que de posséder des choses ne suffit pas pour être heureux. L’ère capitaliste a cependant induit des comportements très matérialistes, qui ne se concentrent que sur la possession, l’accumulation et l’appropriation de biens. Or, ces comportements oublient une condition bien plus importante que la possession pour être heureux : le bien-être intérieur issu de l’équilibre avec les choses qui nous entourent.

Selon le World Happinness Report de 2019, les cinq premiers pays les plus heureux au monde sont respectivement la Finlande, le Danemark, la Norvège, l’Islande et les Pays-Bas. Soit des pays nordiques, où les comportements minimalistes sont encouragés et communs, bien que l’emprunte carbone reste assez élevée. Le prisme de ce type d’approche reste ancré dans la culture occidentale. À travers ce documentaire, il s’agit donc de penser différemment le bonheur. Les peuples indigènes sont heureux ainsi, d’où la nécessité de questionner le paradigme du développement qui, en plus d’être occidentalo-centré, est bien souvent dévastateur pour la Nature.

Vivre en harmonie avec un futur souhaitable

C’est au regard de ce qui a été sus-mentionné, que Philippe Bobola aboutit à la conclusion suivante :

« au lieu de considérer ces peuples comme les gardiens d’un passé qui n’est plus, on devrait les considérer comme les gardiens d’un futur à venir. Ce sont les ambassadeurs d’un monde à venir.»

Les peuples indigènes serraient ainsi les meilleurs gardiens de la Nature. Selon l’ONU, les peuples autochtones représentent pourtant moins de 6% de la population, or ils protègent 80% de la biodiversité mondiale. Ils ont donc beaucoup à nous apprendre, et notamment sur leur relation d’harmonie avec la Nature. En effet, P.Bobola explique que notre société actuelle a développé « un futur en désharmonie avec le passé », à l’opposé de la philosophie de ces peuples.

Ceux-ci s’attachent à continuer à vivre comme vivaient leurs ancêtres et d’avoir un futur en harmonie avec les enseignements du passé, ce qui maintient des comportements respectueux envers l’environnement de génération en génération. Il ne faut pas confondre ce respect des enseignements passés avec un éventuel culte réactionnaire observable chez les anti-progressistes. Le passé auquel fait référence l’anthropologue est celui qui permet la compréhension des lois naturelles. Il est particulièrement ancien et remonte, pour nous, avant même l’ère chrétienne. Autrement dit :

« comprendre que la Terre est l’équivalent d’un système vivant qui a des lois ; et si on ne respecte pas ces lois, elles se rappellent sévèrement à nous.»

À travers ce documentaire, on comprend alors comment le chamanisme est plus un moyen d’apprendre à vivre en harmonie avec la Nature qu’une religion. Selon Sandra Ingerman, c’est lorsque l’on marche pour la vie et non contre elle, que le stress quotidien de nos sociétés s’envole. L’expérience de Stéphanie, la protagoniste du film, en est la preuve. En effet, alors que nous vivons tous aujourd’hui dans un cadre rassurant puisque défini par nos idées, nos croyances et habitudes mises en œuvre dès notre naissance, il s’agit de se remettre en question en sortant du cadre. N’avons-nous pas oublié, dans les pays occidentaux, notre lien à la nature et à l’humanité ? La mondialisation, la course incessante vers le progrès et la croissance ne nous ont-elles pas fait perdre la mémoire ? C’est justement pour retrouver cette mémoire, conservée par les peuples traditionnels, que Stéphanie a décidé de suivre une initiation dans une famille du peuple Fang au Gabon.

Plus largement, ce visionnage nous invite à réfléchir à l’importance de la transmission de valeurs respectueuses de l’environnement, de génération en génération. Un défi qui appartient désormais à la prochaine génération, si elle en a encore le temps. Or, respecter la Nature, c’est aussi accepter et prendre la responsabilité d’entrer en résistance pour la protéger, d’agir concrètement dans la société. Les mots de Sandra Fingerman résonnent ainsi : « Quand les gens entrent dans cette résistance et renoncent à ce que le statu quo leur impose et à ce que les figures d’autorité leur dictent, on s’ouvre à une beauté que l’on ignorait avoir en soi et au pouvoir d’utiliser ses mots, ses pensées, ses rêves, pas seulement pour soi , mais pour toute la vie et pour les descendants à qui nous laissons cette Terre. »

Ce documentaire sera diffusé pendant plusieurs mois dans divers cinémas spécialisés en France, alors n’hésitez pas à voir s’il est disponible près de chez vous !

– Camille Bouko-levy

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