Depuis plusieurs années se développe le concept de « volontourisme », pratique qui consiste à s’engager dans des projets humanitaires tout en visitant un pays. Bien que les volontaires soient animés par de réelles bonnes intentions, les critiques et dérives sont de plus en plus nombreuses. D’aucuns dénoncent ainsi le caractère contre-productif de la démarche, alors que les volontaires, présents trop peu de temps pour apprendre, ne sont généralement pas formés aux spécificités du terrain. Plus inquiétant encore, pendant que « l’industrie de l’humanitaire » attire plus d’1,6 million de personnes chaque année, des structures peu scrupuleuses ont flairé le filon, montant de véritables business afin de tirer profit de l’argent que les volontaires sont prêts à dépenser. Cédric*, qui est parti dans le cadre de ses études d’ingénieur en Malaisie, en a fait l’expérience. Il témoigne dans cette entrevue.

Mr Mondialisation : Bonjour, pouvez-vous présenter le contexte dans lequel vous avez réalisé un stage dans l’humanitaire s’il-vous-plaît ?

Cédric : Étant étudiant dans une école d’ingénieurs dans le BTP à Paris, j’avais l’obligation durant mon cursus de réaliser une mission de 10 semaines à l’étranger dans mon secteur d’activité, la construction. Trois choix s’ouvraient alors à moi. Réaliser un stage dans une entreprise, intégrer une université ou participer à un programme humanitaire. Dans la majorité des écoles supérieures en France ou même en Europe, la condition de participation à un stage à l’étranger est diplômante, donc obligatoire.

Mr Mondialisation : Pourquoi souhaitiez-vous vous investir dans une ONG ?

Cédric : Je pense que l’associatif, sous quelque forme qu’il soit, apporte une dimension sociale et une vision différente que celle présente dans le monde de l’entreprise. Je recherchais au début de ce projet des missions similaires à celles que j’avais déjà connues par le passé. C’est à dire des travaux collaboratifs, d’aide et d’échanges culturels forts, où l’aide que vous apportez a un impact bénéfique pour les populations locales. En contrepartie, vous êtes logés et nourris par l’association sur place, qui fonctionne grâce à des donations.

Mr Mondialisation : Vous avez rapidement déchanté…

Cédric :avant même de prendre l’avion pour l’Asie, de nombreuses découvertes m’ont alarmé. L’organisme avec lequel je suis parti, Jeunesse et Reconstruction [association qui se donne comme objectif de favoriser les échanges et rencontres internationaux. Ndlr], comme beaucoup d’autres organismes, demandent une participation financière importante. Nombreux étudiants de ma promotion, environ ¼, partent avec cet organisme chaque année, plus particulièrement avec The Green Lion [structure qui se donne pour objet d’organiser des échanges « excitants » et pleine de sens. Ndlr.] leur partenaire asiatique. L’organisme vous promet de construire et rénover les maisons traditionnelles et les infrastructures d’un village en moyenne 5 heures par jour. Ce projet répondait aux attentes de l’école. Pour cette mission j’ai dû débourser plus de 2000€, incluant les frais de commission de Jeunesse et Reconstruction.

Le site de The Green Lion ne se distingue pas de celui d’une ONG classique. Tous les codes de l’aide humanitaire sont repris. Le message est séduisant, on vous promet de vivre une expérience unique, en aidant les plus démunis tout en découvrant un pays.

En découvrant que le salaire moyen du pays de ma mission était 4 fois inférieur à la somme dépensée pour ma mission chaque mois, ce fut un choc. L’organisme français devint injoignable pour répondre à mes questions sur l’utilisation faite des fonds sur place. Au fil de mes recherches, j’ai réalisé que l’organisme local d’accueil est en réalité une Entreprise multinationale présente dans 42 pays [plus de 30, ndlr]. J’ai très vite compris que ma vision passée de l’humanitaire avait été totalement naïve.

Je me suis alors intéressé de plus près à la question. Après avoir visionné des reportages (Envoyé Spécial, FRANCE 2 et Droit De Suite, LCP) sur les dérives du Volontourisme, je fus de nouveau choqué. On se rend très vite compte que leur principal objectif (de certains) est la réalisation de profits, au détriment des plus démunis. Le plus important est de donner aux volontaires l’impression d’avoir aidé, et non pas d’améliorer la vie des locaux.

Il m’a alors fallu choisir : maintenir mon voyage en dépit des doutes sérieux que j’avais à propos de l’organisme qui allait m’accueillir ou annuler ? Je décidais de partir, je voulais découvrir l’envers du décor par moi-même.

Mr Mondialisation : Vos craintes ont été confirmées ! Concrètement, qu’est ce qui vous fait dire que vous avez eu à faire à une structure qui exploite les bonnes volontés des bénévoles ?

Cédric : C’est simple : non seulement les bénévoles étaient au cœur d’un système très lucratif qu’ils ignoraient, mais la structure exploitait surtout les locaux. La première semaine, dite “d’introduction”, est celle d’un touriste européen venu visiter l’Asie. Entre visites de temples et activités de plagiste, quid de la question de l’humanitaire ? Autant vous dire que pendant ces premiers jours, mon action humanitaire et les échanges avec les locaux furent très limités. Pour les semaines qui ont suivi, nos projets étaient situés dans un village typique, à quelques minutes environ de notre hébergement. Nos horaires de travail étaient en réalité de 3 heures maximum par jour au lieu des 5 annoncées.

Nous avons découvert un village frappé par la pauvreté et l’insalubrité. Notre mission se déroulait dans une école, où les enfants semblaient accoutumés à la présence de jeunes occidentaux. À la vue des actions menées par les précédents volontaires, j’en ai conclu que tout ce que les organismes avaient apporté au village depuis des années, c’était de peindre sur un mur ! Il est vrai qu’il est délirant d’imaginer que des bénévoles ont donné tant d’argent… pour de la décoration. C’est d’ailleurs la mission que l’on m’a confiée, dessiner sur le mur déjà rempli. En d’autres termes : aucune mission concrète ne nous a été donnée.

Rappelons par ailleurs que j’étais en contact avec des enfants quotidiennement, sans qu’aucune information judiciaire ne m’ait été demandée – ce serait inimaginable en France. Le pire étant que, pour avoir posé la question aux volontaires, seulement la moitié en avait fourni une. Cela peut donc donner porte ouverte à de nombreux abus.

The Green Lion promettait aux volontaires de bâtir une relation avec les enfants, d’avoir un attachement émotif. Ça fait vendre ! Mais pour les enfants, ce lien est sans cesse rompu par les volontaires qui entrent, puis sortent de leur vie. Ils se sentent continuellement abandonnés. L’aide que les volontaires pensent apporter est en réalité une nuisance. Il est très difficile pour un volontaire d’en prendre conscience. Il reçoit tout cet amour de la part de l’enfant, mais ne voit pas ce qui se passe après son départ. En vérité, selon plusieurs associations internationales, ces abandons répétés peuvent engendrer de graves conséquences pour le développement de l’enfant et ses futures capacités relationnelles.

Mr Mondialisation : Avez-vous réussi à savoir à quoi servait l’argent des bénévoles ?

Cédric : En tout état de cause, il ne profite pas aux projets supposément soutenus. Après quelques jours de travail, j’ai bien compris que la somme importante déboursée par chacun des participants n’arrivait pas sur place. Au delà de la sécurité inexistante et des outils rudimentaires mis à disposition, aucun professionnel qualifié n’était présent. En consultant l’ordinateur d’un des responsables, je suis tombé sur un document interne de The Green Lion montrant clairement l’argent reçu localement et explicitant chaque dépense effectuée quotidiennement.

Voici la liste des dépenses de l’organisme pour un bénévole par semaine. Pour rappel, j’ai versé 200€/semaine à The Green Lion.

Diagramme réalisé par Cédric

Sur ces 200 euros, seulement 4€ soit alloués pour le projet humanitaire et donc pour aider les enfants et la population locale. Soit 2 %. Sur les 2000 euros que j’ai versés, 38 ont donc été consacrés au projet que je suivais… Qui peut prétendre faire de l’humanitaire et donner 2% pour la réalisation de ses projets ?

Rien d’étonnant que des centaines de bénévoles se soient relayés sans que rien ne change pour les habitants ! L’objectif de The Green Lion est clair. Il n’est pas d’avoir un impact quelconque, mais de vendre un produit. Elle n’a même pas intérêt à ce que la situation change, puisqu’elle doit s’assurer que le produit reste disponible. La misère, source de profit, est donc entretenue.

Mr Mondialisation : Quels seraient vos conseils à ceux qui souhaitent faire du volontariat ?

Cédric : Choisissez. Partir en vacances et s’engager ne sont pas compatibles. Renseignez vous sur les organismes d’accueil, et surtout, ne payez jamais (hors frais d’adhésion) pour un projet vendu comme humanitaire. Seules les entreprises ont recours à cette pratique.

Sachez que si vous payez, l’argent n’ira pas à la structure locale ou aux bénéficiaires. Il servira seulement à accroitre les capitaux des agences de tourisme avec lesquelles vous partirez et payer votre confort dans ce « camp de vacances humanitaire ». La seule chose que vous réussirez à changer en vous engageant dans ce type de volontariat, c’est votre profil Facebook.

Si vous souhaitez vous engager pour une cause, vous pouvez aussi agir de différentes manières. Comme participer à des actions citoyennes en politique, soutenir des projets de développement en France à travers des associations locales ou encore en modifiant vos modes de vie, vos choix de consommation.

Maintenant, je vous laisse à votre libre arbitre de choisir à quelle vision du monde vous aspirez pour ce 21ème siècle. On parle souvent de cette génération Y, génération du « Pourquoi ? », de la remise en cause permanente, si insaisissable et différente paraît-il. Il ne tient qu’à nous de nous définir et de donner du sens à nos actions.

Ndlr : Qu’on ne s’y trompe pas. C’est le commerce qui s’accapare le volontariat et pas l’inverse. Le business de l’humanitaire est un phénomène documenté depuis plusieurs années déjà, mais particulièrement sensible. Dès 2002, Libération publiait le témoignage de l’ex-présidente d’Action Contre la Faim qui fustigeait que « Les organisations humanitaires sont devenues un business ». En 2016, un article de Slate critiquait ceux qui partent pour « sauver l’Afrique », une démarche qui s’apparente à une forme de néo-colonialisme, tant elle est empreinte de préjugés. Plus récemment encore, en 2017, l’Expansion évoquait la question dans ses colonnes avec un œil particulièrement critique, rapportant les propos de spécialistes, selon qui « les bénévoles envoyés par milliers en Afrique, en Asie et en Amérique latine forment sans le savoir les rouages d’une machine non pas motivée par le bien-être des communautés locales mais d’abord et avant tout par le profit. Une machine de plus en plus grosse, qui est en train de pervertir la notion même du travail humanitaire à l’étranger ». C’est ainsi que l’on voit apparaître des orphelinats composés d’enfants qui ont été littéralement arrachés à leurs parents afin d’assouvir le besoin de faire croire aux volontaires qu’ils s’engagent dans une « bonne » action. Les photos prises par Corentin Fohlen à Haïti mettent en lumière l’obscénité de la situation. Même dans le milieu associatif, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent contre la pratique, à l’image de thinkchildsafe.org, dont l’un des slogans est « Les enfants ne sont pas une attraction touristique ». 


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*Le prénom a été modifié pour préserver l’anonymat du lanceur d’alerte.