INTERVIEW. Le printemps 2018 a été synonyme d’une véritable hécatombe pour les abeilles en France. Certains, comme l’apiculteur Stéphane Jourdain, ont perdu plus de 80% de leur cheptel en une saison ! Le professionnel du Val d’Oise, soutenu par l’initiative de parrainage de ruches « Un toit pour les abeilles », nous explique sa détresse face à cette catastrophe, mais également les difficultés qu’il rencontre pour poursuivre sa profession, faute de soutien de la part de l’État. Nous lui donnons la parole.

Mr Mondialisation : Avant d’être apiculteur, vous étiez ingénieur. Qu’est ce qui vous a poussé à changer de métier ? 

Stéphane : Je louais un local dans une ancienne usine, un noyer creux qui était dans la cour, mort depuis des années, renfermait en son sein des abeilles, discrètes, puisque personne ne les avait jamais vues. J’ai toujours été attiré par les abeilles, j’ai pris ça pour un signe du destin : j’ai acheté une tronçonneuse, 3 ruches et j’ai tenté de les sauver. Ce fut douloureux, mais 22 piqûres plus tard, elles étaient en ruche. J’avais passé le baptême du feu, le point positif étant que j’étais sûr de ne pas être allergique !

C’était en 2009, dans le Val d’Oise. Je voulais donner à mes enfants du miel comme j’en ai connu dans mon enfance et les sensibiliser à la nature. La démarche était d’abord familiale et je pensais me restreindre à quelques ruches. Sauf que devant les difficultés que je rencontrais déjà conserver ces quelques ruches et pris par la passion, j’ai choisi de me convertir et de monter une exploitation agricole.

Je vends en direct, sans intermédiaires et je transforme une partie des produits de la ruche en bonbons nougats et compléments alimentaires santé. Ce métier me passionne : non seulement j’apprécie la vie au grand air, mais en plus je contribue à la survie des abeilles, à les soigner, les développer. Après 7 ans de travail, en partant de rien, je suis arrivé en 2016 à un cheptel de 430 ruches. Au printemps 2017, j’en perdais 230…

Crédit image : Aux ruchers du Vexin

Mr Mondialisation : Plus de 50% de perte en une année…et depuis la fin de l’hiver 2018, vous avez perdu 85% des ruches restantes. Quels sont vos mots face à cette nouvelle hécatombe ?

Stéphane : Une grande tristesse, un grand désarroi. Je pense à tout ce travail gâché, à ma famille à nourrir et qui compte sur moi, mais aussi aux souffrances, aux privations, aux sacrifices familiaux que j’impose depuis 7 ans pour arriver à mettre en route ce projet qui est beau, très riche mais qui est remis en cause par les activités humaines et notre manière de vivre. Pour moi, les pertes se comptent en centaine de milliers d’euros, presque tout est à reconstruire. Combien de temps allons-nous continuer en Occident à faire semblant d’agir, à occulter la nature et à continuer de tout détruire ?

Le déclin des abeilles n’est qu’un avant goût de ce qui guette les êtres humains, qui sont également touchés par une baisse de fertilité. Les demandes de PMA sont en pleine explosion, les malformations génitales à la naissance augmentent, les couples ont plus de difficultés à procréer. Le problème ne s’arrête pas à nos abeilles, il faut en être conscient.

Certains médias ont expliqué que pour l’année 2018, la forte mortalité était due à la période de froid de l’hiver dernier. Il faut savoir que les abeilles résistent très bien au froid si les ruches sont pleines de miel (et qu’il n’est pas intoxiqué) et si elles sont nombreuses au moment de l’hivernage. Depuis des années il est considéré normal en France d’avoir 20 /100 de pertes nationales ! Ici, les récoltes par ruche ne sont que de 20 kilos en moyenne, les reines vivent en moyenne 2 ans puis sont rincées, alors que dans certains pays, on trouve jusqu’à 100 kilo par ruche !

Suite à mes pertes significatives de 2017, j’ai acheté, des reines fécondées de différentes génétiques auprès de plusieurs éleveurs réputés et j’ai suivi des traitements anti-parasites. Au total, j’ai hiverné 450 colonies entre 2017 et 2018. À la sortie de l’hiver, 180 d’entre elles étaient mortes, des ruches pleines de miel vidées de leurs abeilles. Et depuis février les survivantes ne donnent rien, pondent peu, comme si c’était des reines usées, qui n’ont plus d’œufs. Finalement, les colonies survivantes meurent toutes à leur tour faute d’avoir reconstruit une population. J’ai dépassé début avril 400 colonies mortes soit plus de 80% de pertes. Tous mes collègues de la région subissent des pertes de cet ordre. En plus de cela, on vient de me voler 12 colonies sur un rucher d’acacia ! C’est déprimant.

Depuis le printemps 2018, même dans les ruches où les reines ont survécu, les abeilles sont peu nombreuses et peu actives. Crédit image : Aux ruchers du Vexin

Mr Mondialisation : Avez-vous des éléments pour expliquer les causes de la forte mortalité des abeilles ? 

Stéphane : La mortalité s’explique par les effets des pesticides. Ces dernier ont des conséquences à court terme, celles de tuer immédiatement les abeilles, mais agissent également sur la durée, puisque les abeilles stockent des miels contaminés par ces substances et dont elles se nourrissent en hiver. Les origines de l’hécatombe s’expliquent…

Les produits utilisés depuis le milieu des années 1990, de la famille des néonicotinoïdes forment un cocktail explosif qui a des effets bien plus dangereux pour la faune que le DDT, utilisés dans les années 50 et interdit au début des années 60 ! Ces produits attaquent le cerveau des abeilles, leur système reproducteur mâle ou femelle. Sur les reines, les analyses montrent que les ovaires fonctionnent mal. Sur les mâles, les testicules ne produisent pas un sperme de qualité et en quantités suffisante. Cette accumulation d’effets fait que nous vivons des scènes surréalistes. Des abeilles qui sortent des ruches en plein hiver alors qu’il gèle, des abeilles qui grelottent sur un brin d’herbe, incapables de retrouver leur ruche alors qu’il fait 35°C en plein été.

Il faut arrêter de dire n’importe quoi aux populations et mettre en œuvre de vraies politiques pour que cela change : aujourd’hui on fait du théâtre. Hélas on s’enfonce dans une réalité de plus en plus mortifère, car ce sont bien l’ensemble des éco-systèmes qui sont menacés. Les insectes sont la base de la vie : sans eux, pas d’oiseaux, de batraciens et, a fortiori, d’êtres humains. Dans ma région, la chute des populations des oiseaux s’est accélérée ces deux dernières années. On ne voit presque plus d’hirondelles par exemple dans des endroits où encore l’an dernier 30 couples pouvaient nicher et faire  4/5 petits hirondeaux.

Mr Mondialisation : Que pensez-vous des mesures prises par les pouvoirs publics ?

Stéphane : J’en veux aux pouvoirs publics. Depuis des années à part de l’esbroufe, des annonces non suivies d’effets, rien ne change ! Pire, on continue à autoriser et utiliser de plus en plus de produits, comme le prouvent les achats de la filière agricole depuis 20 ans ! On fait croire aux gens que l’on va arrêter des produits toxiques, que l’on en mettra plus d’autres sur le marché, 3 néonicotinoïdes devaient être arrêtés en 2018, mais continuent a être utilisés, clothianidine, thiamethoxam, imidaclopride. (À noter que ces substances seront en principe interdites en France à partir du 19 décembre 2018, avec des dérogations possibles jusqu’en 2020. ndlr). Maintenant, on va attendre 2020, mais pendant ce temps des demandes d’agrément sont déposés pour d’autres produits auprès de l’ANSES. « Dow Chemical » veut lancer le « sulfoxaflor », qui est un néonicotinoïde de nouvelle génération ! (l’utilisation de cet insecticide a été autorisé par l’Anses mais suspendu par la justice. ndlr)  Et puis d’autres produits néonicotinoïdes sont toujours utilisés comme les acetamiprid et thiacloprid et beaucoup d’autres encore. Pourtant, les études très sérieuses faites par divers scientifiques de part le monde montrent sans équivoque qu’ils sont responsables de la perte de la vie des millions d’espèces partout où ils sont utilisés et qu’il faut d’urgence cesser de les utiliser.

J’en veux encore aux pouvoirs publics, parce qu’ils laissent les apiculteurs sans ressources, sans aides face à la destruction de leurs cheptels. Aucun autre agriculteur, éleveurs de canards de bovins, d’ovins, ne voient leur cheptel détruit tous les ans, sans compensations, sans aides.

Mr Mondialisation : Avez-vous la possibilité d’être indemnisé via une assurance ?

Stéphane : Non, tout est fait pour rendre impossible toute indemnisation, bien qu’il existe des assurances. On demande en effet à l’apiculteur d’apporter la preuve du préjudice ! Nous devons procéder aux analyses et identifier la molécule qui est en cause.

Mais comment voulez-vous faire alors qu’il existe plus de 30 produits dont les formulations changent constamment et composés de plusieurs milliers de molécules et que chaque analyse, pour chaque molécule, coûte 2000 euros ? Par ailleurs, il est demandé à l’apiculteur de donner le nom de l’agriculteur, la période et la parcelle où a été diffusé le produit mortifère. Or, dans le Vexin, nous déplaçons les ruches de manière régulière en raison de la perte de diversité de la flore. Au total, les abeilles couvrent potentiellement 5000 hectares sur une saison. Quand bien même le ou les produits sources de l’hécatombe seraient décelés, impossible de retrouver où et par qui ils ont été utilisés.

Nous sommes tous responsables via notre consommation, nous pouvons changer les choses en refusant ce système par notre consom’action en cessant d’acheter des produits issus de ces systèmes de productions intensifs. Les agriculteurs sont nos alliés et non nos ennemis. Ils sont les premiers avec leurs familles à être touchés par des cancers, des maladies qui détruisent leur système immunitaire, leurs enfants, ils nourrissent la population et feront ce que la population demandera. Mais il faut que les populations comprennent que la qualité de notre nourriture et la santé demandent des aliments sans pesticides, qui coûteront certes plus chers, mais l’environnement a-t-il un prix ?

Mr Mondialisation : Allez-vous tout de même tenter de reconstituer votre cheptel pour l’année prochaine ?

Stéphane : En 2017, j’ai pu reconstruire mon cheptel en rachetant des reines, construisant 250 nouvelles colonies. Cette année cela m’est impossible. Le cheptel restant est trop léger et ne pond pas correctement, j’ai moins de 20 colonies qui sont en forme. Si je ne trouve pas une aide financière extérieure rapide pour racheter des essaims dès maintenant et les recevoir au printemps 2019, je devrai fermer mon début d’exploitation.

Mais je veux continuer à me battre, car la cause des abeilles, de la vie animale et des paysages du  Vexin dépassent ma petite personne et sont des causes justes. Au printemps 2018, un essaim hiverné se négociait à 180 euros. J’ai besoin de 400 essaims pour remettre sur pied l’exploitation. Soit environ  80000 euros, transport compris. Je dispose déjà de l’aide d’ « Un toit pour les abeilles » et deux entreprises m’ont contacté récemment. Ces parrains, que je remercie, peuvent profiter de la défiscalisation de leurs dons via l’association Aux amis du vexin. Toute personne intéressée peut me contacter  (flexogreen@gmail.com)​.

Par ailleurs, je pense lancer une campagne à l’intention des particuliers qui souhaitent me soutenir. Si tous les acteurs de la société, tant au niveau des institutions, des entreprises que de la société civile et des particuliers ne se mobilisent pas maintenant pour créer une dynamique aujourd’hui, il sera trop tard demain. Notre santé et notre alimentation vont se dégrader et devenir très pauvres sans abeilles, car ce sont elles qui assurent 75 % de la pollinisation des arbres, fleurs de fruitiers, légumes et autres plantes.

Crédit image : Aux ruchers du Vexin

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