Dans l’ouvrage L’expulsion de l’autre du philosophe sud-coréen et allemand Byung-Chul Han, la société postmoderne apparaît comme aliénante. De là, sont développées des réflexions philosophiques,  critiques des logiques capitalistes, de surconsommation et de mondialisation. Dans cet essai incisif, la pratique de l’écoute d’autrui se dégage comme une voie à suivre.

De l’isolement produit par le néolibéralisme à l’effacement du lien à l’autre, Byung-Chul Han montre comment les logiques économiques façonnent nos existences. Son analyse conduit finalement à une question centrale : quelles conditions rendent encore possible une véritable vie commune ?

Désir de paix

L’une des premières phrases choc de Byung-Chul Han concerne le désir de paix, qui est assez communément partagé : un récent sondage IFOP révèle qu’environ 70% de la population française se positionne en soutien à la participation de leur pays aux opérations de maintien de la Paix avec l’ONU. Un désir pacifique partagé, mais des plans d’actions qui entrent en contradiction.

D’un point de vue de sécurité intérieure, de nombreux pays occidentaux se « protègent » derrière l’OTAN et les politiques interventionnistes des États-Unis, une protection qui à moyen-terme ne fait qu’augmenter les tensions et les risques de conflits généralisés. 

Réunion du G7 avec le secrétaire général de l’OTAN, 2025. Crédit : NATO (Flickr).

Mais la sécurité ne dépend pas uniquement des relations internationales. L’accroissement de la pauvreté, de la précarité, des discriminations ou encore des politiques d’exclusion à l’égard des étrangers alimente également les tensions au sein des sociétés. Loin de favoriser une paix durable, ces dynamiques nourrissent les fractures sociales et créent un terrain propice aux conflits.

Dans ce contexte, renforcer les politiques néolibérales au nom du pragmatisme ou d’une posture prétendument pacificatrice – « ni de droite ni de gauche », de « bon sens » face aux « extrêmes », à l’image du positionnement défendu par Raphaël Glucksmann – ne constitue pas une réponse neutre. Une telle orientation contribue à approfondir les inégalités produites par le libre marché et s’accompagne souvent d’une vision interventionniste des relations internationales, susceptible d’alimenter davantage les tensions qu’elle ne les résout.

Byung-Chul Han se veut ainsi extrêmement critique de la position de Kant, selon qui la paix s’installera forcément à travers « l’esprit commercial », car ce dernier serait incompatible avec la guerre. Le philosophe coréen considère au contraire que cette paix ne peut être que temporaire : c’est « la puissance de l’argent » qui contraint à la paix pour ses propres intérêts

Plus pertinent encore, Byung-Chul Han nomme la paix instaurée par la force de l’esprit commercial, une paix géographiquement limitée : la zone de bien-être est en effet entourée de barrières, de camps de concentration pour personnes migrantes et de théâtres de guerre. Une paix qui n’est donc qu’illusion et réservée à un groupe privilégié.

Pour le philosophe, la paix est au contraire permise par l’hospitalité, en tant que « promesse de réconciliation ». Selon lui, c’est la capacité d’accueil d’une société qui permet de mesurer son degré de civilité.

Crédit : Society for Medical Anthropology.

Aliénation et société de consommation 

Pour Byung-Chul Han, le système néolibéral est extrêmement dangereux, génère angoisse et insécurité, mais il isole surtout l’individu qui devient « un entrepreneur isolé de lui-même » :

« Ce processus d’isolement, accompagné d’un effritement de la solidarité et d’une concurrence généralisée, engendre de l’angoisse. La logique perfide du néolibéralisme veut que l’angoisse augmente la productivité. »

Le concept d’isolement est d’autant plus lisible dans notre rapport d’aliénation du travail, empêchant le travailleur de se réaliser. Byung-Chul Han perçoit même son travail comme « une annulation continue de soi », dont l’aliénation serait synonyme de mise en extériorité de l’objet produit par le travailleur : « celui-ci ne se reconnaît plus ni dans son produit, ni dans sa propre activité ». Ce que le travailleur produit lui est ainsi retiré : il devient « d’autant plus pauvre que sa quantité de production est riche ».

Le philosophe ajoute que nous vivons dans une société postmarxiste, où l’exploitation n’est plus seulement vérifiable sous la forme d’aliénation, mais plutôt sous la forme d’une dite « liberté », « autoréalisation » et « optimisation de soi ». Une liberté qu’il décrit comme fatale car elle ne rend plus possible aucune forme de résistance, de révolution. Byung-Chul Han parle donc d’une « auto-aliénation destructive », dès lors que l’individu perçoit son propre corps et son propre être comme objet fonctionnel à optimiser. 

Je m'abonne à Mr Mondialisation
 

L’aliénation du travail se manifeste alors de manière pathologique : anorexie, boulimie, binge eating, burn-out, dépression, sont autant de symptômes d’une « auto-aliénation croissante » selon l’auteur. La cause de ces troubles est souvent ramenée à la culpabilité individuelle : gestion du stress, manque d’activité physique, etc. L’injonction au bien-être agit comme un camouflage des véritables causes du mal-être.

L’importance de l’écoute

En conclusion, la capacité à écouter apparaît comme une forme de pratique décisive de résistance à un système néolibéral, lui-même destructeur du lien social, du bien-être et du sens à donner aux vies. L’écoute n’est pas une action passive mais bel et bien active. Selon Byung-Chul Han :

« écouter est une offre, un don, cela aide l’autre à prendre la parole ».

L’écoute précède même la parole, selon lui : « L’écoute invite l’autre à parler, elle lui ouvre un espace pour son altérité ». Elle peut même pousser les personnes à exprimer des pensées qui ne seraient jamais apparues en l’absence d’écoute.

Comment ne pas évoquer la communication digitale et les réseaux sociaux, qui paradoxalement nous mettent en réseau et, par la même, nous isolent : « je me procure les informations sur la toile, ainsi je ne dois pas m’adresser à un interlocuteur personnel. » Dans ce sens, en l’absence de l’autre, la communication se transforme en « échange accéléré d’informations, ce qui n’établit pas de relations, mais seulement des connexions ».  

Or, le relationnel est indispensable au discours politique : « l’espace politique est un espace où je rencontre les autres, je parle avec les autres et je les écoute ». C’est pourquoi Byung-Chul Han considère que l’écoute a une dimension politique, c’est une « participation active à l’existence des autres, mais aussi à leurs souffrances »

En revanche, il semble qu’aujourd’hui nous écoutons tant de choses mais perdons de plus en plus la capacité à écouter les autres et leurs douleurs : chacun·e est seul·e avec soi-même, « la souffrance est privatisée et individualisée », il n’existe plus de liens entre la souffrance de l’un et de l’autre, jusqu’à ignorer « la dimension sociale de la souffrance ».

Un constat pessimiste qui ne signifie pas que tout espace de lien social a disparu, mais la tendance semble indéniable. Surtout, les organes de pouvoir du régime néolibéral y ont tout à fait intérêt, afin de paralyser socialisation et politisation. En effet, la politisation induit le passage du privé au public, alors qu’aujourd’hui « le public se dissout peu à peu dans le privé ». 

Livre « L’expulsion de l’autre » de Byung-Chul Han dans sa version italienne. Crédit : Fsociete.fr

Pour conclure, quoi de mieux que la délicate mais incisive plume de Byung-Chul Han :

« La bruyante société de la fatigue est sourde. La société à venir pourrait être en revanche celle de l’écoute et de l’attention […] L’actuelle crise du temps ne concerne pas l’accélération, mais plutôt la totalisation du temps de soi. Le temps de l’autre se soustrait à la logique de l’amélioration des performances et de l’efficacité […] La politique néolibérale du temps élimine le temps de l’autre, considéré comme un temps improductif […], elle élimine aussi le temps de la fête, le temps de la célébration, qui échappe à la logique de production. Le temps festif est à proprement parler improductif. A l’opposé du temps de soi, qui nous rend seuls et nous isole, le temps de l’autre institue une communauté. Ce temps là, par conséquent, est un bon temps. »

Benjamin Remtoula (Fsociete.fr)


Photo de couverture : Priscilla Du Preez (Unsplash)

- Cet article gratuit, indépendant et sans IA existe grâce aux abonnés -
Donation