Quelle école voulons-nous pour demain ? C’est la réponse à laquelle Emma Bertoin et Tom Dilly souhaitent répondre avec le mouvement L’École Change Demain. Auprès d’enfants, d’enseignants ou encore d’élus, ils tentent de construire un nouveau projet éducatif à partir du terrain.

De la santé mentale à la sécurité, de l’inclusivité aux inégalités scolaires, des difficultés de recrutement du corps enseignant aux coupes budgétaires, les problèmes liés au système éducatif français sont multiples et cristallisent de nombreuses tensions. Années après années, réformes après réformes, le malaise persiste et les défis s’accumulent.

C’est dans ce contexte qu’Emma Bertoin, 27 ans, a décidé de fonder L’École Change Demain. Elle a été rejointe par Tom Dilly. Ainsi formé, le duo a achevé le 24 juin dernier un Tour de France en van, au cours duquel il a récolté de nombreux témoignages sur le terrain. Parents, enfants, enseignants, chercheurs, élus ou associations ont tenté, à leurs côtés, de faire émerger une vision partagée de l’avenir de l’école.

Emma Bertoin et Tom Dilly ont sillonné la France en van, à la rencontre de celles et ceux qui font vivre l'école.
Emma Bertoin et Tom Dilly ont sillonné la France en van, à la rencontre de celles et ceux qui font vivre l’école.

Entretien avec Emma Bertoin

Mr Mondialisation : Pouvez-vous présenter votre projet à nos lecteurs ?

Emma Bertoin : « Tom et moi nous sommes rencontrés il y a deux ans. Il avait préalablement travaillé autour de l’éducation en Afrique et a décidé de me rejoindre auprès de L’École Change Demain. L’objectif est de lancer un mouvement citoyen pour l’école. Comprendre pourquoi le discours est si pessimiste sur son avenir.

Personnellement, je viens du milieu de l’intelligence collective et j’ai travaillé sur des sujets liés à la démocratie participative. En 2024, j’ai voulu rassembler parents, enseignants ou encore chercheurs autour de l’école, pour essayer de dessiner un chemin commun. J’estime qu’il nous manque une vision partagée du futur de l’école. Pourtant, il existe des centaines de milliers d’initiatives en France pour faire bouger les choses. Mais il manque une forme d’intelligence collective pour avancer, et un besoin global de se sentir plus près des décideurs publics. » 

Mr Mondialisation : Comment définiriez-vous L’École Change Demain ?

Emma Bertoin : « Elle s’articule autour de trois axes majeurs : la vision globale, l’intelligence collective et les initiatives. La première action que nous avons réalisée était d’organiser des ateliers citoyens pour se « mettre autour de la table », comme on dit souvent.

« On s’est littéralement mis autour de la table ! Nous avons organisé 150 rencontres avec des enfants, des adultes et des spécialistes de la question éducative. »

Nous avons demandé aux participants d’écrire un récit autour de l’école de leurs rêves. Ce rêve commun s’articule autour de trois piliers : la joie, l’ouverture sur l’extérieur, et une construction collective autour de l’enfant. Nous avons rencontré des maires à l’approche municipales pour leur faire part de ce constat. Au lendemain des élections, nous avons décidé de partir sur les routes pour voir ce que peuvent faire les équipes municipales autour de la question de l’éducation. » 

Les enfants comme les parents ont pu décrire l'école de leurs rêves...
Les enfants comme les parents ont pu décrire l’école de leurs rêves…

Mr Mondialisation : Concrètement, comment s’est passé ce Tour de France ?

Emma Bertoin : « Nous avons vécu trois mois sur la route, avec la volonté d’agir localement puis de restituer le tout à l’Assemblée. Chaque étape offrait un temps d’écoute avec des enfants et des adultes, des concertations publiques. Disons que c’était une application très accélérée de l’intelligence collective, mais également une méthode qui permet d’obtenir des victoires.

« Il y a de bonnes idées à prendre partout, de la part de toute l’équipe pédagogique »

Parmi elles, il y a la prise en compte et la conscience autour de la parole des enfants. Beaucoup d’entre eux ont exprimé de la tristesse, de la colère ou de l’anxiété dans leur rapport à l’école, ce qui a parfois surpris les adultes. Ces échanges ont également poussé à des investissements nouveaux autour de la formation d’agents périscolaires. Il y a de bonnes idées à prendre partout, de la part de toute l’équipe pédagogique… » 

Mr Mondialisation : Puis, vous êtes allés à l’Assemblée nationale rencontrer des élus…

Emma Bertoin : « Oui, nous étions le 24 juin à l’Assemblée nationale avec un enjeu de restitution. Le but était de démontrer qu’il existe des initiatives, et la possibilité de les mettre en place. Nous avons fait témoigner cinq équipes municipales et insisté sur le fait qu’il y a des sujets où l’échelle locale ne suffit pas. C’est le cas pour la question culturelle, les moyens financiers, l’inclusion ou encore l’aspect juridique, la gouvernance éducative étant à repenser. » 

Des temps d'échange avec enfants et adultes ont été organisés un peu partout en France.
Des temps d’échange avec enfants et adultes ont été organisés un peu partout en France.

Mr Mondialisation : Vous allez lancer un programme pilote autour de 10 communes de France. Les écoles que vous touchez se ressemblent-elles ?

Emma Bertoin : « Notre action porte aussi bien sur des communes rurales que sur de grandes métropoles comme Marseille. Là-bas se trouvent par exemple deux écoles littéralement collées l’une à l’autre – une simple porte les sépare. Il y a une école classique et l’autre alternative, qui suit la pédagogie Freinet. Elles ne touchent donc pas le même public et ont des difficultés différentes, dans un contexte différent, mais elles se jouxtent. Dans ce cas précis se pose la question de la mixité et de savoir comment recréer un lien à l’échelle de ces deux écoles. » 

Mr Mondialisation : Quelles sont les plus grandes difficultés mises en avant par les participant·es ?

Emma Bertoin : « Nous avons essayé de les résumer en actualisant la pyramide de Maslow [qui classe et hiérarchise les différents besoins fondamentaux de l’être humain NDLR]. Est-ce que l’école va bien ou mal ? C’est difficile de répondre à cette question. Il semble évident que les besoins fondamentaux ne sont pas respectés dans certaines écoles. Cela va des toilettes sales à l’absence d’eau ou de climatisation, en passant par des repas de cantine immangeables. À d’autres endroits, c’est la sécurité qui prime. Les enfants parlent alors de disputes dans la cour, de la peur de venir à l’école, de l’absence d’aide de la part des adultes…

Parallèlement, les enseignants sont souvent démunis, et font par exemple face au fait qu’il y a de plus en plus d’enfants en situation de handicap par classe, sans que l’encadrement ne suive. Ce sont des problèmes auxquels on ne peut répondre par des caméras ou des murs. On ne peut pas laisser cette question être gérée par une partie seulement du monde politique.

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Le van d'Emma et Tom s'est rendu dans de petites communes rurales comme dans de grandes agglomérations.
Le van d’Emma et Tom s’est rendu dans de petites communes rurales comme dans de grandes agglomérations.

Une partie de la solution vient en réalité de l’équipe éducative : nous devons créer des espaces d’écoute de la parole des enfants. De nombreux problèmes seraient résolus juste par ce biais. Le collectif peut assurer la sécurité de tous et l’écoute grâce à la création de rituels, d’un cadre et de formations.

Enfin, dans d’autres écoles, la sécurité n’est pas pointée du doigt mais le besoin d’appartenance n’est pas assouvi. « L’école doit apprendre à se faire aider », ai-je entendu au cours de notre parcours. Le constat fait est qu’il existe beaucoup de volonté et désir d’action, notamment de la part des parents, mais que le cadre de l’école n’est pas en mesure de recevoir de l’aide. Cela engendre une pression supplémentaire sur les épaules du corps enseignant, dans un contexte où la relation parents / école s’est nettement dégradée. » 

« Les enfants sont de plus en plus délaissés, ils se plaignent d’ailleurs que leurs parents ne jouent plus avec eux. » 

Mr Mondialisation : Comment l’expliquez-vous ?

Emma Bertoin : « Les hypothèses sont plurielles. Il s’agit d’abord d’un reflet de notre société. Tout est expéditif : aujourd’hui, les sorties d’école durent 30 secondes… Il y a aussi un vrai problème de communication. Les logiciels actuels de communication entre parents et professeurs coupent le contact direct.

En revanche, les enseignants peuvent recevoir des mails incendiaires à 23h, écrits par ChatGPT… Les parents, quant à eux, vivent un sentiment de pression constante. Et c’est terrible de voir qu’ils portent un regard négatif sur l’école, même quand il est bienveillant ! » 

Emma Berdoin et Tom Dilly poursuivent leur projet avec notamment la mise en place d'un programme pilote.
Emma Berdoin et Tom Dilly poursuivent leur projet avec notamment la mise en place d’un programme pilote.

Mr Mondialisation : Quels sont vos projets à court terme pour L’École Change Demain ?

Emma Bertoin : « Tout d’abord, nous allons travailler cet été sur le rapport de notre Tour de France. Nous espérons sortir un livre de ce récit en 2027 : un ouvrage qui sera près de la voix du terrain, pouvant porter la question éducative lors des prochaines présidentielles.

Par ailleurs, nous allons lancer un groupe de travail trans-partisan à l’Assemblée nationale. Un programme pilote, avec des député·es, élu·es locaux et citoyen·nes, pour réfléchir au futur de l’école. Il existe très peu de débats à l’Assemblée sur ce sujet… Ce programme s’articulera autour des dix communes qui souhaitent devenir pionnières sur la question éducation. »

« Le but est d’agir au niveau local comme national : nous avons du mal à articuler ces deux pensées, alors qu’il est impossible à l’un d’agir sans l’autre. »

Entretien réalisé par Marie Waclaw


Photo de couverture : ©L’École Change Demain

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