À la tête de Pepeuf, Jérémie Didi défend une vision du papier à la fois innovante, écologiste et sociale. À travers ses carnets fabriqués à partir de bagasse de canne à sucre, un résidu de la production sucrière transformé en papier non blanchi, l’entrepreneur suisse entend repenser notre rapport au papier. Entretien.

Chaque année, la consommation mondiale de papier représente une pression considérable sur les ressources naturelles. Malgré les progrès du recyclage et des certifications environnementales, une partie importante de la production repose encore sur l’exploitation de la filière bois, tandis que les procédés de fabrication demeurent gourmands en eau et en énergie.

Face à ces enjeux, de nouvelles alternatives émergent, utilisant des matières premières issues de déchets agricoles afin de limiter le recours aux ressources forestières. C’est dans cette démarche que s’inscrit l’entreprise Pepeuf.

Fondée par Jérémie Didi, l’entreprise suisse a fait le choix de développer des carnets fabriqués à partir de bagasse de canne à sucre. Au-delà du matériau, Pepeuf défend une approche globale, associant soutien aux créateurs indépendants, fabrication locale avec des partenaires de l’économie sociale et projets artistiques.

Mr Mondialisation : Pouvez-vous vous présenter ?

Jérémie Didi : « Je m’appelle Jérémie Didi. Je suis le fondateur et gérant de Pepeuf Sarl, une entreprise créative suisse basée dans le canton de Vaud, active à Genève, Lausanne, Bâle et Paris.

Pepeuf réunit trois activités complémentaires : des boutiques pop-up multi-exposants qui offrent une vitrine physique à des créateurs indépendants, des carnets éthiques fabriqués en PapierNat by Pepeuf, ainsi que des projets éditoriaux et artistiques autour du papier. »

Mr Mondialisation : Comment vous est venue l’idée de créer Pepeuf et de fabriquer des carnets à partir de déchets de canne à sucre ?

Jérémie Didi : « Pepeuf est né de retrouvailles fortuites, dans les rues de Genève, avec une vieille connaissance, Lucas, que j’avais perdue de vue depuis longtemps.  Au cours d’un déjeuner, d’abord sur le ton de l’humour, j’ai fait remarquer que la membrane de la coquille d’un œuf dur ressemblait à du papier. Lucas m’a répondu du tac au tac : « Ce n’est pas du papier, c’est du Pepeuf ! ». Le nom était trouvé, l’obsession aussi : repenser notre rapport au papier. 

En creusant le sujet, j’ai découvert le PapierNat : un papier qui existait déjà, fabriqué à partir de bagasse de canne à sucre, sans agent de blanchiment. J’ai décidé de le démocratiser sous le nom de PapierNat by Pepeuf. »

Boutique Pepeuf, toutes autorisations Pepeuf

Mr Mondialisation : Pourquoi la bagasse de canne à sucre plutôt qu’un papier recyclé ou certifié FSC ?

Jérémie Didi : « La bagasse est le résidu fibreux de la canne à sucre une fois le jus extrait. C’est un déchet agricole disponible en quantités massives, qui serait sinon en grande partie incinéré.

Le papier recyclé et le papier certifié FSC sont d’excellentes solutions, mais ils restent adossés à la filière bois, qui représente 13 à 15 % de la consommation mondiale de bois. »

« Avec la bagasse, aucun arbre n’est coupé et aucune terre supplémentaire n’est mobilisée : il n’y a pas d’agriculture dédiée, puisque la canne est déjà cultivée pour le sucre. »

« Autre point décisif : la bagasse est récupérée à la sortie de la sucrerie et transformée sur place en pâte, puis en papier. Aucune matière première ni pâte à papier ne voyage : seul le produit fini est acheminé. »

Mr Mondialisation : Quelles sont les principales étapes de fabrication de vos carnets ?

Jérémie Didi : « Tout commence à la sucrerie : la bagasse issue du broyage de la canne est transformée sur place en pâte, puis en PapierNat by Pepeuf, sans transport intermédiaire de matière. »

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« Le papier n’est pas blanchi, ce qui lui donne sa couleur crème naturelle, et l’eau utilisée n’est polluée par aucun agent de blanchiment : elle est même réutilisée pour arroser les nouvelles cultures de canne à sucre. »

« Les carnets sont ensuite imprimés, façonnés, puis assemblés à Genève par des personnes en situation de handicap grâce à la Fondation Trajets et aux Établissements publics pour l’intégration (EPI). Chaque carnet passe ainsi entre les mains d’une chaîne courte et humaine avant d’arriver chez son futur propriétaire. »

Devanture de la boutique Pepeuf, avec toutes autorisations Pepeuf

Mr Mondialisation : Quels sont les principaux bénéfices environnementaux de ce matériau par rapport au papier traditionnel ?

Jérémie Didi : « L’empreinte carbone de la production du PapierNat by Pepeuf est de 56 g de CO₂e par kilo, une valeur vérifiée par l’organisme indépendant SCS Global Services selon le GHG Protocol et la norme ISO 14064-3. En incluant tout le transport jusqu’au stock en Europe, calculé selon la méthodologie de l’ADEME, on atteint 274 g de CO₂e par kilo.

À titre de comparaison, l’ADEME retient une valeur moyenne de 919 g de CO₂e par kilo pour le papier de ramette classique, hors transport jusqu’au client final. »

« Notre papier, transport compris, émet donc environ trois fois moins. Ne pas couper d’arbres, ça change tout. Et il y a un détail contre-intuitif que j’aime partager en toute transparence : malgré les 11 500 km parcourus depuis l’Argentine, le fret maritime ne représente que 29 g de CO₂e par kilo, soit à peine plus de 10 % du bilan. Ce sont les camions en Europe qui pèsent le plus lourd. »

Mr Mondialisation : Comment garantissez-vous la qualité d’écriture et la durabilité de vos carnets ?

Jérémie Didi : « Le PapierNat by Pepeuf est composé à 100 % de fibres de canne à sucre, sans aucun mélange. Ses fibres longues donnent un papier plus épais, plus lisse et plus rigide qu’une feuille classique, équivalent à un papier de référence de 80 g/m². D’ailleurs, on ne parle pas de grammage au sens strict pour un papier sans arbre. Il supporte très bien l’impression numérique. Sa teinte crème naturelle, due à l’absence de blanchiment, est également plus douce pour les yeux qu’un blanc optique : c’est un véritable confort de lecture et d’écriture, notamment pour les personnes dyslexiques. »

Mr Mondialisation : Vous travaillez avec des personnes en situation de handicap pour l’assemblage. Comment ce partenariat s’est-il construit ?

Jérémie Didi : « Dès nos premiers produits, l’assemblage a été confié à des institutions suisses qui accompagnent des personnes en situation de handicap vers l’insertion professionnelle : d’abord la Fondation Polyval, à Cheseaux-sur-Lausanne, puis aujourd’hui la Fondation Trajets et les EPI, à Genève. C’est un maillon central de notre production. Un carnet Pepeuf porte autant une valeur sociale qu’une valeur écologique, et les deux sont indissociables du projet. »

Mr Mondialisation : Pourquoi faire illustrer chaque carnet par des artistes indépendants, et comment les sélectionnez-vous ?

Jérémie Didi : « Parce que Pepeuf est avant tout une entreprise au service des créateur·ices. Chaque carnet est illustré par un·e artiste indépendant·e qui perçoit une commission sur les ventes et gagne en visibilité grâce à un QR code renvoyant directement vers ses réseaux. Le carnet devient ainsi une galerie de poche qui fait circuler son travail. Nous rencontrons la plupart de ces artistes via notre communauté Instagram (@pepeuf.france) et dans nos boutiques pop-up, où ils exposent déjà. »

Carnets Pepeuf – Avec toutes autorisations – Pepeuf

Mr Mondialisation : Quelles ont été les principales difficultés pour développer et commercialiser un produit aussi engagé ?

Jérémie Didi : « Honnêtement, le nerf de la guerre reste le financement. »

« Produire de manière éthique, en petites séries, avec une chaîne sociale et un papier alternatif, coûte structurellement plus cher qu’une production de masse. Il faut donc convaincre le client que ce surcoût a du sens, tout en maintenant un prix accessible. »

« L’autre difficulté est la pédagogie : expliquer ce qu’est la bagasse et pourquoi nous avons fait ce choix, alors que le réflexe du public s’arrête souvent au mot « recyclé ». Nous avons ouvert plus de 50 semaines de pop-up entre Genève et Lausanne depuis décembre 2024, ainsi que quatre à Paris depuis décembre 2025. Ce contact direct est notre meilleur outil de pédagogie. »

Mr Mondialisation : Comment vos clients réagissent-ils en découvrant que le papier vient de déchets de canne à sucre ? Y a-t-il des idées reçues à déconstruire ?

Jérémie Didi : « La réaction la plus fréquente est la surprise, puis la curiosité. »

« Les gens touchent le papier, le sentent et posent des questions. »

« L’idée reçue principale est qu’un papier alternatif serait forcément de moindre qualité, plus fragile ou moins agréable à l’écriture. C’est exactement l’inverse que nous démontrons, carnet en main. »

Mr Mondialisation : Quels sont vos prochains objectifs ?

Jérémie Didi : « Continuer à développer notre réseau de boutiques pop-up entre la Suisse et Paris afin d’offrir toujours plus de vitrines physiques aux créateurs. Élargir la gamme autour du PapierNat by Pepeuf. Et approfondir notre démarche d’impact : chaque nouveau projet doit renforcer à la fois le volet écologique et le volet social, sans jamais privilégier l’un au détriment de l’autre.

En parallèle, chaque année depuis 2025, nous créons une robe entièrement confectionnée en PapierNat by Pepeuf, portée sur le tapis rouge du Festival de Cannes et dessinée par la styliste Tania Zekkout. La robe 2025 sera vendue aux enchères en novembre 2026 chez Kerry Taylor à Paris, au profit de l’association A Tree For You, qui finance des projets de plantation d’arbres. La robe 2026, couverte par ELLE Suisse et Marie Claire, est exposée cet été au Parc de Wesserling en Alsace avant sa propre vente aux enchères en 2027.

Nous éditons aussi Pepress, un magazine entièrement réalisé sur PapierNat by Pepeuf, distribué notamment au Festival de Cannes et à la Mostra de Venise. La boucle est bouclée : le papier, les artistes, l’impact. »

Mauricette Baelen


Photo de couverture : Jérémie Didi / avec toutes autorisations

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