Nous ne disposons pas tous des mêmes moyens pour peser sur le pouvoir politique. Argent, réseaux, lobbying, propriété des entreprises ou des médias offrent aux plus puissants des leviers dont la majorité de la population ne disposera jamais. Dans ce rapport de force profondément inégal, renoncer au vote ne retire aucun pouvoir aux dominants – il abandonne simplement l’un des rares instruments politiques formellement accessibles à tous.
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Le premier volet de ce dossier montrait que l’abstention pouvait constituer un refus politique parfaitement conscient sans pour autant retirer matériellement du pouvoir à ceux qui gouvernent. Mais le raisonnement serait incomplet si tous les citoyens disposaient, en dehors des urnes, des mêmes moyens de défendre leurs intérêts. Ce n’est évidemment pas le cas. Nous vivons dans une société traversée par d’immenses inégalités de richesse, de ressources, de réseaux et d’influence. Or ces inégalités ne s’évaporent pas lorsqu’il s’agit de politique.
Tout le monde a une voix, mais certains ont bien plus que leur voix
Dans l’isoloir, un milliardaire ne possède pas davantage de bulletins qu’un smicard. C’est précisément ce qui distingue le suffrage universel de la plupart des autres rapports de pouvoir qui structurent notre société. En dehors des urnes, l’égalité disparaît rapidement.
Les grandes fortunes et les dirigeants économiques peuvent disposer de réseaux auprès des décideurs, financer des organisations d’influence, recourir à des cabinets de lobbying, contrôler des entreprises, peser sur l’investissement ou posséder des médias. La puissance économique procure ainsi des moyens d’intervention dans la vie politique qui n’ont aucun équivalent pour la majorité de la population.
Et ceux qui disposent de ces moyens ne semblent d’ailleurs pas considérer les élections comme insignifiantes. Si le vote ne servait à rien, les ultra-riches ne consacreraient pas autant de ressources à peser sur le débat public et les scrutins, notamment en mettant leur puissance médiatique ou financière au service de l’extrême droite.
Ils ne déploieraient pas non plus autant d’efforts pour décrédibiliser les forces politiques susceptibles de remettre en cause leurs intérêts et de redistribuer davantage les richesses au profit du plus grand nombre, comme l’illustre le procès médiatique permanent intenté à La France insoumise.
Le bulletin ne supprime évidemment aucune des inégalités. Mais il possède une caractéristique presque incongrue dans une société aussi hiérarchisée : la richesse ne permet pas, en principe, d’en acheter mille pendant que les autres n’en auraient qu’un. Si l’on considère déjà le rapport de force comme profondément déséquilibré, pourquoi commencer par abandonner l’un des rares instruments qui ne soit pas officiellement proportionnel à la fortune ?
Et pourtant, les plus modestes participent moins
Ceux qui disposent de moins de ressources économiques sont aussi, statistiquement, ceux qui exercent le moins régulièrement ce droit. Lors des élections présidentielle et législatives de 2022, 24,9 % des inscrits appartenant au quart de niveau de vie le plus modeste se sont abstenus à tous les tours, contre 8,2 % parmi le quart le plus aisé. L’abstention systématique concernait également 23,6 % des ouvriers non qualifiés, contre seulement 7,4 % des cadres.
Ces données ne permettent pas de savoir ce qu’auraient voté les abstentionnistes. Elles ne démontrent donc pas qu’une participation plus importante bénéficierait automatiquement à la gauche. Mais il est clair que la population qui participe effectivement à la désignation du pouvoir n’est pas socialement représentative, dans les mêmes proportions, de celle qui possède théoriquement le droit de le faire.
Le « cens caché » derrière le suffrage universel
Le politiste Daniel Gaxie avait donné dès 1978 un nom particulièrement évocateur à cette contradiction : « le cens caché ». Le cens désignait autrefois le niveau d’impôt nécessaire pour pouvoir voter. La fortune sélectionnait donc officiellement ceux qui avaient le droit de participer au pouvoir politique. On parlait alors de suffrage censitaire. Le suffrage universel a fait disparaître cette barrière juridique.
Mais pas toutes les inégalités de participation. Gaxie montre que les ressources favorisant l’investissement politique sont elles-mêmes socialement distribuées : familiarité avec les institutions, maîtrise du langage politique, niveau d’instruction, politisation ou encore sentiment d’être suffisamment compétent et légitime pour exprimer une opinion. Pierre Bourdieu avait lui aussi montré combien ce sentiment de compétence politique, c’est à dire l’assurance de se sentir légitime de parler, juger et agir en politique, dépendait de la position sociale.
Aujourd’hui, si le suffrage censitaire n’est plus en place à proprement parler car la loi a aboli la sélection par la richesse, elle n’empêche pas pour autant les inégalités sociales de se traduire en inégalités de participation et donc de représentation dans la vie politique.
Derrière l’abstention, pas toujours un manifeste politique
Les travaux des politistes Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen permettent d’aller plus loin. Leur enquête menée dans la cité des Cosmonautes, à Saint-Denis, a montré combien l’abstention populaire pouvait également résulter de mécanismes beaucoup plus ordinaires : mobilité résidentielle, mauvaise inscription sur les listes, faible intégration politique ou absence d’entourage mobilisateur.
« Tous les bulletins absents n’expriment pas le même refus politique »
Au premier tour de la présidentielle de 2002, la participation globale du bureau étudié atteignait seulement 59 %. Mais parmi les habitants effectivement présents dans le quartier et correctement inscrits, plus de 80 % avaient voté.
Tous les bulletins absents n’expriment pas le même refus politique. Une abstention anarchiste revendiquée, une défiance envers les institutions et une mal-inscription produisent pourtant exactement le même résultat dans le décompte : aucune voix.
Pendant ce temps, les autres leviers restent intacts
Lorsqu’un salarié précaire s’abstient, le propriétaire d’un grand groupe ne perd pas son patrimoine. Les multinationales ne perdent pas leurs lobbyistes. Les dirigeants économiques ne perdent pas leurs réseaux. Les propriétaires de médias ne perdent pas leurs journaux, leurs chaînes ou leurs radios. Les détenteurs de capitaux ne perdent pas leur capacité à peser sur l’économie. L’abstention ne redistribue aucune de ces ressources.
Elle ne fait pas davantage disparaître les inégalités de classe qui structurent la démocratie représentative. Elle retire seulement du rapport de force électoral la préférence de celui qui s’abstient. En fin de compte, dans une société où certains possèdent déjà beaucoup plus de moyens d’influence que d’autres, une participation électorale socialement inégale ne fait que s’ajouter au rapport de force.
Et pourtant, une loi « anticoncentration des médias » comme celle proposée par LFI pourrait limiter la constitution d’empires médiatiques aux mains de quelques milliardaires. Un gouvernement peut taxer davantage les ultra-riches pour financer les services publics et la redistribution, renforcer les droits des travailleurs ou imposer aux intérêts privés des régulations destinées à protéger les écosystèmes. Les élections n’abolissent donc pas le pouvoir économique, mais elles peuvent contribuer à le limiter, le réglementer et redistribuer une partie des richesses qu’il concentre.
Le cercle vicieux de la démobilisation
Le phénomène de l’abstention peut même contribuer à s’autoalimenter. Des citoyens considèrent que les responsables politiques ne s’intéressent plus à eux. Ils se détournent progressivement des élections. Leur groupe social devient plus difficile à mobiliser électoralement tandis que d’autres catégories continuent à participer régulièrement.
« S’abstenir de voter aggrave les rapports de domination »
Pour les partis, une population qui vote constitue nécessairement un enjeu électoral plus immédiat qu’une population largement démobilisée. Le sentiment d’abandon peut alors nourrir l’abstention, qui peut elle-même contribuer à réduire l’incitation électorale à reconquérir ceux qui se sont retirés. Voter davantage ne suffira pas à abolir les rapports de domination. Mais s’abstenir ne les corrige pas. Au contraire, cela les aggrave.
Abandonner le vote ne désarme pas ceux qui ont déjà le pouvoir
C’est peut-être là que l’idée d’une abstention « antisystème » rencontre sa contradiction la plus profonde. Le système que l’on entend combattre n’est pas constitué uniquement des institutions électorales. Il repose aussi sur la propriété, la concentration des richesses, les rapports de classe, l’accès différencié aux décideurs et l’inégale capacité des groupes sociaux à défendre leurs intérêts.
Le milliardaire qui souhaite influencer la politique ne se contente pas de déposer un bulletin dans une urne. Pourquoi celles et ceux qui souhaitent limiter son pouvoir commenceraient-ils, eux, par renoncer au moyen d’influence politique dont chacun dispose formellement à égalité ?
Si le vote est largement insuffisant pour abolir un système traversé de toutes parts par les inégalités, l’insuffisance d’un outil n’est toujours pas une démonstration de son inutilité. Mais si tous les gouvernements continuent d’évoluer dans un système profondément inégalitaire, est-il vraiment indifférent de savoir lequel gouverne ? Spoiler : non.
Car entre « aucun gouvernement ne renversera à lui seul le système » et « tous les gouvernements se valent », il existe un gouffre. C’est ce que nous examinerons dans le troisième volet de ce dossier.
– Elena Meilune
Photo de couverture : citoyen britannique lors d’une mobilisation, 2002 / Wikimedia Commons















