Les plateformes de médias sociaux allemands, dont Facebook, sont à l’origine d’une censure d’un nouveau genre qui concerne parfois des contenus légitimes et inoffensifs. C’est notamment le cas pour le travail d’une artiste allemande primée, qui a vu ses œuvres retirées de Facebook et d’Instagram il y a quelques semaines, faisant un tollé sur ces mêmes réseaux sociaux. Pour les critiques de la loi allemande votée récemment, la « lex Facebook », très louée, encourage pourtant une « sur-censure » ordinaire.

Si l’on considère la variété et la masse des différentes images uploadées chaque jour sur le web, la photo d’un haut de bikini couvrant un panneau de signalisation « attention : dos d’âne » semble plutôt banale et inoffensive. Pour autant, cela n’a pas empêché Facebook et Instagram de supprimer la photographie des comptes de la street-artist allemande connue sous le nom de Barbara, en plus de menacer l’artiste solo – ou le collectif derrière le nom – de supprimer l’entièreté de ses comptes, donc de ses œuvres. Aussi, alors qu’une loi visant à contrôler les contenus du net et lutter contre les « Fake-News » a été votée récemment Outre-Rhin, il n’a pas fallu longtemps pour que la polémique enfle

Huhu! Ich bin wieder zurück. #dasklebenistschön #frühlingsgefühle #nippelalarm #barbara

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Une censure totalement injustifiée

« Barbara », dont les œuvres s’approprient l’environnement urbain souvent avec humour, et qui a remporté un prestigieux prix Grimme en 2016, s’est insurgée contre la censure dont elle a été victime et a exprimé ses craintes pour la liberté d’expression des artistes. En effet, cette affaire est la dernière en date d’une série d’exemples au cours desquels des contenus satiriques, artistiques ou humoristiques ont été tout simplement supprimés de la toile. En effet, c’est le plus gros problème du filtrage automatisé : celui-ci ne fait pas d’exception, ne comprend aucune subtilité artistique, second degrés ou satire…

Cette énième exemple de censure injustifiée intervient alors qu’une loi visant à réguler la circulation de contenus choquants ou illégaux sur internet est récemment entrée en vigueur dans le pays. Connue sous le nom de loi « NetzDG », cette nouvelle législation, votée fin 2017 et tout d’abord acclamée, permet à l’État de sanctionner à hauteur de 50 millions d’euros les réseaux sociaux qui ne suppriment pas les contenus haineux ou les « fake news ». Une immense chasse aux publications s’est donc organisée depuis peu sur les réseaux allemands, dont Facebook, pour éviter la sanction. Pour le moment, l’histoire ne dit pas si Facebook s’est fondé sur la « NetzDG » pour supprimer les œuvres de « Barbara » mais certains estiment que le réseau social ne ferait pas de quartier, dans le doute, pour éviter l’amende salée.

Alors que le premier mois de l’année touche à peine à sa fin, les réactions quant aux conséquences de l’application de cette loi sont cependant de plus en plus négatives… Sur Facebook, l’artiste allemande, qui n’a tout d’abord reçu aucune information concernant les raisons de la suppression de ses publications, s’est exprimée : « Les employés d’entreprises privées prennent des décisions précipitées au nom de Facebook et d’Instagram et ne fournissent même pas de justification. Je pense que c’est plus qu’une menace pour la liberté sur internet, de mon point de vue, cela pourrait signifier la ruine de ce média. » De plus, comment être certain que l’individu qui puisse prendre une décision de censure ne soit pas lui même, à titre individuel, influencé par ses opinions ? Est-ce que les géants de l’information ont-ils raison par défaut ? Artistes et créateurs de contenus victimes d’erreurs doivent-ils s’écraser sans possibilité de recours, alors que la survie économique de beaucoup d’entre eux dépend des réseaux sociaux ? Depuis, face au tollé médiatique suscité par le retrait des œuvres, Facebook s’est excusé auprès de « Barbara » et a admis son tort dans l’affaire. Ceci ne change pourtant pas la fond du problème pour celles et ceux qui ne pourront pas faire le « buzz » de leur infortune.

CensorshipLa liberté d’expression menacée

Au cœur des critiques adressées au gouvernement qui a voté la loi « NetzDG », on retrouve notamment la mise sous pression et le manque de recul des modérateurs. Face à l’artillerie déployée par l’Allemagne pour endiguer les flots de haine et de fake news qui submergent les réseaux, Facebook, Youtube ou Twitter doivent afficher une politique de modération irréprochable et bien calibrée. La loi prévoit en effet la soumission de rapports trimestriels sur les performances de chaque réseau en matière de modération. Mais comment être certain de faire la différence entre un article humoristique du Gorafi et une fake news propagée par un média malveillant ? C’est la question que se posent actuellement les opposants à cette loi, qui, au tout début de l’année, avait déjà valu à la version allemande du fameux site satirique — appelée Titanic — de voir quelques-uns de ses comptes supprimés, au même titre que Nordpress en Belgique.

En France également, la liberté d’expression sur internet fait débat. Alors qu’Emmanuel Macron annonçait fin 2017 sa volonté d’appliquer davantage de censure sur internet, notamment concernant les contenus pornographiques, il est récemment revenu à la charge concernant les fake news ET la propagande politique. Début janvier, le Président français a en effet annoncé son projet de loi visant à renforcer le contrôle sur internet en période électorale. Il s’agirait alors de mettre en place des mesures spéciales visant à identifier et à supprimer les « fake news ». Une mesure que certains pointent déjà comme « dangereuse », laissant à l’État seul le pouvoir de décider de ce qui est vrai, et de ce qui est faux. De là à utiliser la chasse au « faux » comme une arme politique, il n’y a pour cause qu’un pas à franchir.

La question se pose désormais de savoir quel internet nous voulons. Souhaitons-nous une toile policée, où l’injonction au politiquement correct peut vite déraper en une censure généralisée, ou souhaitons-nous préserver un espace libre d’expression où chacun est libre de débattre et de s’opposer à certaines idées ? En d’autres termes, la question de la censure sur internet recouvre des notions plus larges telles que la lutte contre la pensée unique, validée par les institutions. Dans ce contexte, laisser la liberté de choisir ce qui peut ou ne peut pas circuler sur internet à des autorités administratives (donc sans application d’un juge et d’une défense) apparaît dangereux, car le risque est nécessairement de voir une pensée ou idéologie dominante devenir le point de référence absolu, justifiant peut-être un jour d’effacer les positions un peu trop gênantes. Avec la remise en cause récente de la neutralité du web à des fins mercantiles, l’Internet libre est décidément plus que jamais en danger.

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