Les technologies numériques connaissent un développement exponentiel ces dernières années, qui s’accompagne d’une empreinte environnementale toujours croissante, en dépit des promesses de développement durable. La part du numérique dans les émissions mondiales de gaz à effet de serres est en effet en constante augmentation. Les tendances observables actuellement, qui ne feront que s’accentuer avec le déploiement de la 5G et des nouveaux usages associés, sont tout simplement insoutenables sur le long terme. C’est ce que confirme une nouvelle étude de The Shift Project, qui appelle à la mise en place d’une nouvelle gouvernance du numérique pour limiter ses effets délétères.

Si Internet était un pays, il serait le 3e plus grand consommateur d’électricité au monde, juste derrière la Chine et les États-Unis. En 2019, la part du numérique dans les émissions mondiales de gaz à effet de serre s’élevait ainsi à 3,5 %. Un chiffre qui devrait encore augmenter rapidement, d’après la dernière étude de The Shift Project, qui alerte sur la croissance préoccupante des impacts du numérique, incompatible avec la trajectoire des 2°C.

Le bilan carbone du numérique en hausse

Depuis sa création en 2010, le think-tank fondé par le spécialiste de l’énergie Jean-Marc Jancovici œuvre en faveur d’une économie post-carbone. Sa mission est d’éclairer et d’influencer le débat sur la transition énergétique en Europe. D’après The Shift Project, le développement exponentiel du numérique, et la façon dont ce développement peut interagir avec les objectifs de décarbonation de nos sociétés, constitue l’un des angles essentiels des enjeux de la transition carbone. Le think-tank publie régulièrement des travaux qui ont déjà eu un impact notable sur l’élaboration des politiques publiques nationales et européennes.

Dans cette nouvelle étude, les experts du Shift ont mis à jour les scénarios prospectifs envisagés par l’association dans ses travaux de 2018, qui avaient permis de définir sa vision du concept de sobriété numérique. La documentation et les chiffres produits dans ce cadre ont contribué à une prise de conscience de l’ampleur croissante de l’empreinte environnementale du numérique et des raisons systémiques qui conduisent à son augmentation. Depuis, et malgré les mouvements de contestation et les données inquiétantes qui plaident pour les retarder, les premiers déploiements de la 5G ont été lancés en France.

Un débat essentiel sur le déploiement de la 5G

Si la crise sanitaire nous rappelle que certaines technologies numériques constituent des services essentiels au fonctionnement de plusieurs secteurs-clés notre société (notamment en termes de communication et d’accès à l’information), le déploiement de la 5G est une manifestation grandeur nature des tendances insoutenables du numérique. Les usages mobiles représentent ainsi aujourd’hui 1,5 fois la consommation électrique des usages fixes, avec une augmentation moyenne de 34 % par an sur la période 2013-2019. Un constat fait donc consensus : le déploiement en masse de la 5G sur les territoires entraînera une augmentation importante de la consommation énergétique associée, notamment de par ses effets induits.

D’après les auteurs de l’étude, le véritable enjeu réside dès lors dans le « pourquoi » et le « comment » de ce déploiement et dans l’importance de faire des choix technologiques réfléchis et raisonnés collectivement afin d’éviter des désastres prévisibles. Le contexte actuel doit être l’occasion d’un vrai débat démocratique sur l’adaptation des usages numériques avec les contraintes énergétiques et climatiques. Les auteurs de l’étude insistent ainsi sur « la nécessité de construire une discussion collective plus large et plus efficace sur nos choix technologiques ». Ceci dans le but de construire une gouvernance adaptée et efficace, qui doit tenir compte des causes de la croissance du numérique, dont les dynamiques sont aujourd’hui identifiées, notamment par la sociologie des usages.

Inventer de nouveaux modèles économiques

Sur base de ces constats, les experts du Shift formulent plusieurs propositions pour rendre le système numérique européen plus résilient. Ils appellent ainsi à bâtir une nouvelle gouvernance du numérique. Cette exigence implique d’initier et d’harmoniser les objectifs de décarbonation et les outils de suivi au niveau national, et d’organiser la concertation de la société civile au niveau des territoires pour déterminer les usages prioritaires et les modalités de déploiement. Cela passe aussi par le développement d’organes européens de gouvernance qui soient cohérents et adaptés aux infrastructures de l’Union Européenne.

Pour The Shift Project, l’invention de nouveaux modèles économiques est une autre condition de la résilience du système numérique européen. Il convient de sortir de la rentabilisation des services par les volumes de données massifs, mais aussi d’encourager davantage l’allongement de la durée de vie et les usages après-première vie des terminaux et matériels. Les auteurs de l’étude insistent aussi sur l’importance de développer des outils efficaces d’un pilotage du numérique, et notamment d’évaluation de l’impact énergie et carbone. Il est également essentiel de « fixer des objectifs quantifiés et normatifs pour le numérique, dont l’atteinte assure la compatibilité avec la trajectoire 2 degrés ».

Les datas centers, ici celui de Google en Oregon, sont l’une des sources importantes d’émissions liées au numérique. – CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=16564116

L’indispensable pilotage du numérique

La cristallisation du débat sur la 5G démontre ainsi la nécessité d’un débat collectif sur nos modes de vie et nos choix en matière de numérique. À cause notamment des effets rebond, les progrès technologiques en termes d’efficacité énergétique n’ont en effet jamais conduit à compenser l’augmentation des usages, comme l’affirment pourtant certains promoteurs de la 5G. Aujourd’hui, le constat posé par The Shift Project est donc indéniable : l’impact du numérique ne fera qu’augmenter si nous ne nous donnons pas les moyens de le piloter et de l’encadrer.

En l’absence de réinvention des comportements et des modèles économiques, le déploiement des nouvelles générations de réseaux et le développement des usages associés conduiront inévitablement à accentuer l’empreinte environnementale déjà désastreuse du numérique. L’avènement d’une gouvernance du numérique compatible avec la contrainte climatique et énergétique est donc plus que jamais indispensable.

Raphaël D.


Source : Impact environnemental du numérique : tendances à 5 ans et gouvernance de la 5G – The Shift Project

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