Vous défendez les Droits de l’Homme ? Vous voulez construire une société plus juste et égalitaire ? Vous partagez de la peine pour les minorités opprimées ? Vous croyez que la bonté humaine peut triompher de la haine dans ce monde ? Alors vous êtes probablement un Bisounours ! du moins, dans la bouche de ceux qui aimeraient vous convaincre que l’altruisme est mort et que la réalité se résumerait à la violence, au diktat des marchés et de l’économie. Chirurgie d’une tentative de tuer les idées solidaires par le verbe.

On dit qu’une insulte reflète d’avantage l’état d’esprit de celui qui l’exprime, plutôt que celui-ci qui l’a reçoit. Après avoir débunké le mot bobo, penchons nous sur une insulte tout aussi politisée et popularisée : le bisounours. Vous n’avez probablement pas pu y échapper, à cette « insulte » des temps modernes qui coupe court tout débat de fond, réduisant toutes réflexions sur la nature humaine à une image enfantine synonyme de faiblesse. Point Godwin des réactionnaires (qui est un courant de pensée politique et non une insulte), le mot « bisounours » n’a aucune signification concrète. Projection mentale sans fondement, le mot est censé réduire la pensée d’une personne à cet état de nounours rose, au petit cœur dessiné sur le ventre, trop gentil pour regarder la « réalité-vraie » au-delà du « politiquement correct » : une réalité où le plus fort gagne toujours, où la violence résout les problèmes, où la supériorité des uns sur les autres est la normalité.

care_bears_the_teen_years_9_by_drchrissy« Moi je suis pas un bisounours » Image : DrChrissy

Mais de quelle réalité parle-t-on ? Pour le comprendre, il suffit de se tourner vers les médias de masse où de nombreux invités des émissions de variété ont pu utiliser ce mot à outrance pour défendre leurs idées (au même titre que bobo-gauchiste). Le terme est également largement utilisé sur des sites de la fachosphère pour décrire les idées trop à gauche. Celui-ci est généralement utilisé en référence à un monde perçu comme dangereux, malsain, terne, enrobé d’un discours sécuritaire afin de mettre en échec les alternatives solidaires où la raison et la tolérance ont une place de choix. Car la réalité, dans l’esprit de quiconque, est avant tout une perception du réel.

De manière générale, les figures des mouvements réactionnaires opposent le mot « bisounours » à l’altruisme, comme l’explique à force d’arguments Dany Caligula dans l’épisode 20 de Doxa (ci-dessous). Le terme, insignifiant par nature, mais séduisant par sa forme stigmatisante et humoristique, va ensuite se répandre sur les réseaux sociaux, tout particulièrement dans les mouvements confusionnistes généralement opposés aux idées sociales (elles-mêmes amalgamées au parti politique socialiste) et aux projets éco-solidaires dont l’image peut refléter, selon leur point de vue, une forme de naïveté et de trop grande gentillesse. En termes vulgaires, c’est à l’image de la brute expliquant à l’intellectuel que son humanisme ne vaut pas une bonne tarte dans la tronche.

Et c’est ici qu’on comprend aisément où veulent en venir nombre de ceux qui utilisent ce mot pour bloquer un débat. Si on postule que le monde est fondamentalement dangereux et que la bonté est un défaut, on s’autorise doucement à considérer positivement une société de type Orwellienne, sécuritaire, liberticide ou l’emploi de la force, de la dénonciation, de la répression, de la surveillance, de la rectitude et de la loi du plus fort seraient des compromis acceptables. Ce climat de coercitif, opposé par définition à l’altruisme sur lequel se reposent les projets collectifs résilients, gagnerait du terrain en Europe avec la médiatisation accrue des questions d’immigration, des faits divers sordides et de l’accumulation des crises économiques et sociales. Un phénomène brillamment expliqué par l’équipe d’Horizon dans leur reportage : La France a peur : le syndrome du grand méchant monde.

Ainsi, on observe un parallèle troublant entre la montée des grandes peurs dans l’opinion et la stigmatisation de ceux qui élaborent des alternatives progressistes, humanistes et positives. Ce qui est paradoxal, c’est que l’horreur de la mondialisation capitaliste, le risque de l’effondrement écologique, les inégalités sociales, sont précisément ces faits qui animent ces acteurs du changement. Et si un simple réalisme animait ces fameux « bisounours » ? Pour mieux comprendre cette stigmatisation des idées altruistes, on vous invite sans plus attendre à découvrir cet excellent épisode de Doxa dans son intégralité :


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