« Encore un truc d’écolo-bobo ! » Vous n’avez pas pu le manquer, ce petit mot assassin, caricatural à pleurer, qui pullule sur les réseaux sociaux francophones jusque dans les échanges de la vie quotidienne dès qu’il est question de consommer mieux. Parfois destiné à l’hipster stylisé, parfois à l’écologiste lambda, le terme est vague. Tellement vague qu’il est désormais utilisé pour nuire à un groupe d’individus indéterminable qu’il ne serait pas très bon être… Mais c’est quoi au juste être bobo ?

C’est en discutant par hasard avec un policier que j’ai été frappé par le profond amalgame qui règne autour du mot « bobo ». Le représentant de la force publique me signifiait à quel point il en avait marre de tous ces « bobos gauchistes » qui manifestent. Je lui ai demandé de me définir ce fameux bobo… Il m’a alors décrit un amalgame de hippie écologiste bisounours, être imaginaire responsable de tous les maux du monde, ou presque. Il me fait comprendre que l’ordre, le patriotisme et la réussite par le travail sont les valeurs sûres, et « l’écologie, c’est pour les tapettes ! ». Un témoignage autant fascinant que fascisant qui confirme ce qu’il est possible de lire chaque jour sur les réseaux sociaux : il ne ferait pas bon être ce fameux bobo.

Ainsi, le mot « bobo » est lancé telle une invective acerbe clôturant toute possibilité de débat avec ceux qui vivent pleinement leur alternative écologique jugée trop coûteuse, pas assez conforme au dogme dominant. Et c’est là tout le problème. Si consommer bio-équitable et local, se fournir en panneau solaire ou en objets durables peut couter effectivement plus cher, la nécessité de la transition écologique est loin d’être un délire bourgeois. La crise écologique nous urge à changer si nous voulons maintenir une société un minimum vivable demain. Aujourd’hui, l’insulte « bobo » n’est pourtant plus utilisée contre une quelconque élite en mode hipster, mais contre chaque écologiste qui semble – vu de l’extérieur – avoir les moyens de consommer de manière éco-équitable. Par extension, tout le monde pourrait être le bobo du jour : du petit objecteur de croissance au RSA, aux artistes consommateurs de bio en passant par les indépendants engagés ou les écolos de la classe moyenne, personne ne semble en mesure d’échapper à cette drôle d’insulte.

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Image signée Ibi : http://ibiland.blogspot.fr/

Si toute insulte émerge d’une frustration, on peut toutefois comprendre que certaines alternatives au modèle dominant sont jugées trop chères ou élitistes car elles sont comparées au prix du même produit issu de l’industrie conventionnelle. Mais s’attaquer au simple prix sans questionner la qualité est pourtant caractéristique d’une incapacité à s’intégrer dans une vision plus globale du monde et du capitalisme. Comment en est-on arrivé à aduler les petits prix, fruits d’une mondialisation écrasante ?

De la dictature du prix

Si on place face à face un produit industriel importé d’Asie et de faible qualité face à son équivalent issu du développement durable et d’une entreprise éthique locale, le prix peut varier du simple au quintuple, parfois bien plus selon les secteurs. Il n’y a pas photo, consommer de manière juste pour l’environnement et pour l’Humain est souvent plus cher. Vraiment plus cher ? Tout dépend où on place le regard.

En effet, juger une chose sur la base d’un prix revient à réduire l’ensemble de nos choix et échanges économiques à une simple valeur marchande, le moins cher triomphant d’une féroce concurrence où la liberté du choix n’existerait plus. Or, c’est justement le capitalisme industriel, notamment à travers une rationalisation effrénée de la production imposée par la compétitivité et les délocalisations dans des pays sans droits sociaux, qui a conduit à tirer la qualité et les salaires vers le bas. Ainsi, si on devait céder à cette dictature du prix, on devrait aussi considérer les compagnies aériennes low-cost aux pilotes sous-payés où les pontes de la « malbouffe » industrielle comme des modèles de vertu. Dans les faits, c’est tout le contraire. La conclusion apparaît évidente, si « Tricatel » est moins cher, c’est parce-que quelqu’un d’autre en paye le prix. On parle alors d’externalisation des coûts, notamment sociaux et environnementaux. Pour faire simple, si vous achetez trop bon marché, quelqu’un d’autre payera pour vous. Parfois même, le consommateur lui même en paie le prix, à travers le chômage, la crise écologique où la destruction de l’État social. Naturellement, tout ceci n’est pas affiché sur l’étiquette.

Prenons le cas concret de Venise et ses artisans du masque. Un masque en papier, biodégradable, réalisé localement par un artisan durant 3 jours, coûtera entre 50 et 200 euros. Son similaire produit industriellement en un million d’exemplaires à l’autre bout du monde (parfois par des enfants) coûtera entre 2 et 5 euros. Si aujourd’hui il n’existe pratiquement plus d’artisan à Venise, c’est précisément car la dictature du prix l’a emporté sur la raison des touristes. Les choix de millions de visiteurs ont ainsi détruit peu à peu l’âme d’une ville dont ils venaient admirer l’authenticité. Ainsi, le prix ne fait pas la valeur.

Naturellement, l’extrême inverse est tout aussi faux. Très cher n’est pas toujours synonyme de mieux. Et, en effet, certaines marques usent du marketing du prestige pour vendre des objets pas plus éthiques à un prix beaucoup plus élevé que la valeur effective du produit. Le prix d’un smartphone conventionnel, par exemple l’iPhone, n’est pas basé sur son coût de construction, encore moins sur des valeurs écologiques ou une quelconque justice sociale, mais sur un de prestige de la marque qui confère un statut symbolique à son détenteur. S’il est vrai qu’un appareil haut de gamme est souvent de meilleur qualité, son prix peut tout autant cacher une externalisation des coûts sociaux et environnementaux. Il a pourtant été démontré qu’il est possible de produire un téléphone durable de manière équitable pour moins de 400 euros, par exemple le Fairphone. Mais les grandes marques ne le font pas (à ce jour) car elles devraient réduire leur marge de profits ce qui leur est pratiquement impossible : les actionnaires attendent des résultats en croissance chaque année.

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Et si on partait à la recherche du prix juste ? En effet, si on considère l’ensemble des aspects socio-économiques d’un achat, le prix correct se trouve souvent dans les nuances de gris et surtout se justifie par des engagements coté constructeur (labels, localisation, transparence,..) ET coté consommateur (choix, renoncement, information,..). Ceci réclame donc un effort de compréhension, d’où la notion de Consomm’Acteur, cet acheteur nuancé et engagé qui pèse toute les dimensions de son acte d’achat. Cette même personne appelée « bobo » par ceux qui trouvent que les alternatives durables sont trop coûteuses.

Prix élevés ou revenus insuffisants ?

Personne ne peut le nier, la baisse des prix d’un grand nombre d’objets et l’augmentation du pouvoir d’achat ont largement contribué à l’amélioration du confort des citoyens. Baignant dans les fruits de la consommation de masse, on en oublierait presque que l’accès à une télévision, un appareil photo ou un ordinateur était réservé, il y a quelques années à peine, aux personnes aisées. Mais cette vague du « low-cost » n’est-elle pas également en lien avec des salaires et des droits sociaux tirés vers le bas ? En effet, dans une vision globale du monde, peut-on à la fois prétendre critiquer les prix « trop élevés » et consommer des objets issus de l’exploitation (légale ou pas) de la misère humaine, aussi éloignée de nos yeux soit-elle ? Le paradoxe est palpable. Nous nous plaignons volontiers des conséquences de nos choix de société.

Ainsi, si on considère que le commerce équitable, local et biologique reflète un prix juste, ce sentiment de coût excessif est-il lié au secteur même où à des salaires insuffisants pour vivre de manière juste ? De toute évidence, la société d’abondance nous a bercé à l’idée que nous pourrions nous offrir un maximum de choses à petit prix, tels des enfants-rois, sans véritablement nous questionner sur nos choix de consommation et leurs implications. Mais depuis 30 ans, nul n’ignore les conséquences de nos modes de vie incohérent. Si consommer low-cost en masse est vecteur d’exploitation de l’environnement, mieux consommer tire indéniablement le monde vers le haut, notamment en offrant un salaire juste aux travailleurs de ces filières. De ce simple fait, la stigmatisation de l’éco-humaniste sous le terme « bobo » est un non sens total, sauf du point de vue d’une certaine droite néolibérale se préoccupant plus de la marge de profit des actionnaires que de la qualité socio-environnementale des productions.



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Alors on fait quoi ? Ne dit-on pas : « choisir, c’est renoncer » ? Il serait faux de croire que de transiter vers un mode de vie éthique est réservé aux plus riches. Certes, avoir des moyens aide beaucoup, mais là n’est pas l’enjeu du problème. L’enjeu, c’est de savoir jusqu’où nous pouvons aller dans le renoncement au profit de la justice sociale et environnementale. A-t-on besoin de vivre dans un 200 m2 ? A-t-on besoin de cette nouvelle télévision 3D ? a-t-on besoin d’un smartphone tous les 2 ans ? Ces questions se posent souvent de manière indépendante du revenu.

Ceux qui adoptent la simplicité volontaire et les réseaux de solidarité font une découverte remarquable : vivre simplement, et c’est paradoxal, coûte moins cher et permet de faire des économies. Cette simplicité dégage naturellement du budget pour de « l’investissement dans un futur serein » par des consommations éthiques. En pratique, cela consiste à se priver du superflu pour se nourrir de l’essentiel, ce qui implique du courage et une grande maîtrise de ses pulsions. Un véritable engagement qui est de l’ordre du possible indépendamment du revenu, pour toute personne bénéficiant du minimum vital. Si cet engagement doit être qualifié de bobo, alors voyons le comme une fierté.

Bobo, ennemi d’état, pourquoi ?

Synonyme de « bourgeois bohème », le mot « bobo » va se développer dès les années 2000 grâce aux écrits d’un journaliste américain, David Brooks. Dans Bobos in Paradise, celui-ci décrit l’évolution positive de certaines personnes aisées vers des valeurs issues des mouvements contre-culturels des années 60/70. Alors que le terme n’était pas péjoratif, celui-ci va rapidement le devenir dès son arrivée en France, non sans cause.

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La jeune fille à la fleur par Marc Riboud

En Europe, le mot fut rapidement récupéré à des fins politiques, notamment par des pontes de la facho-sphère et par des figures politiques de manière générale. En effet, les réactionnaires ont rapidement assimilé que l’éco-humanisme, dont la volonté éthique est plutôt sociale par nature (et non socialiste au sens partisan), pouvait être un courant puissamment fédérateur, capable de grands progrès et donc d’opposition politique. Aussi fallut-il rapidement le stigmatiser. Et ceci rejet grégaire d’une idée juste semble avoir fonctionné au-delà de toute espérance.

Marine Le Pen l’a notamment abondamment utilisé dans les médias mainstream insistant sur son aspect péjoratif. Venant d’un clan familial multi-millionnaire, sous le coup de plusieurs enquêtes pour fraude fiscale en Suisse, mis en examen pour financement illégal de campagnes électorales via son micro-parti « Jeanne », visé par L’Office européen de lutte anti-fraude pour des détournements de fonds au Parlement Européen (300 000 euros détournés), il y a de quoi sourire amèrement quand on entend les Le Pen traiter tous les écologistes de « bourgeois bohème », y compris les plus modestes d’entre eux. Sans oublier Nicolas Sarkozy, son entourage et un grand nombre de journaux conservateurs, qui ont largement popularisé le terme. Alain Soral, ex-conseillé des Le Pen et penseur confusionniste d’extrême-droite très influent, n’a jamais cessé de l’utiliser pour décrire toute personne de la gauche écologiste, aggravant la confusion. Le terme « bobo » est d’ailleurs souvent accolé à « gauchiste » dans les discours partisans afin de ramener les questions d’écologie aux guerres politiques qui divisent plus qu’elles ne rassemblent, tout en dépolitisant l’écologie citoyenne.

S’il y a bien une constante à travers l’histoire, c’est la stigmatisation systématique des minorités progressistes qui tentent de faire évoluer la société vers plus d’acceptation, de tolérance ou de libre pensée. Au même titre que les militants pour l’égalité entre les sexes ou contre le racisme, les éco-humanistes contemporains n’échappent pas à la règle et se voient de plus en plus décriés par les plus conservateurs et réactionnaires du paysage francophone. Le terme « bobo » fut tellement galvaudé qu’il ne représente plus rien de concret aujourd’hui, si ce n’est la volonté de nuire à une partie progressiste de la population. En fait, à peu prêt tout ceux qui appartiennent à la mouvance éco-humaniste et cherchent à développer des alternatives pour un avenir durable et équitable sont susceptibles d’être étiquetés de bobo. Un sondage mené en 2013 par l’institut YouGov a d’ailleurs exposé cette grande confusion française autour de notre conception du bourgeois bohème.

bobos - sans bourgeois ni bohème

Ainsi, en entretenant l’amalgame, la haine (légitime ou non) envers l’élite se voit transférée par un astucieux jeu sémantique vers l’ensemble des personnes qui constituent une opportunité de développer un avenir serein, indépendamment de leurs revenus. Dans l’imaginaire collectif, le bobo n’est plus cette élite richissime mais le premier crieur d’alerte, écologiste ou militant humaniste venu, peut-être vous. De quoi plonger dans la confusion ceux qui changent et ceux qui le voudraient. Une manœuvre inqualifiable de stigmatisation qu’il convient de condamner au même titre que le racisme ou l’homophobie.

Nous pouvons cependant conclure par une note positive. « A chaque question subtile et complexe, il existe une réponse parfaitement simple et directe, qui est fausse. » (H. L. Mencken), et le mot « bobo » est définitivement la réponse simpliste à une réalité complexe. Si les acteurs de changement sont plus que jamais décriés, en pleine crise environnementale, c’est aussi le signe que leurs idées gagnent du terrain. Comme l’exprime Solange dans cette vidéo, si être libre, faire preuve d’empathie, de gentillesse et d’éthique dans sa consommation, c’est être un bobo, alors soyons-en fiers car l’inverse n’aurait rien de très glorieux. Vous avez maintenant un argumentaire solide à transmettre à ceux qui vous traiteront de bobo.


Source : slate.fr