Ce jeune Français a traversé l’Himalaya en autonomie presque totale

Lassé par la banalité de la société moderne, le jeune explorateur Eliott Schonfeld s’est lancé le défi de traverser l’Himalaya en solitaire. De retour, il nous raconte son aventure dans une vidéo fascinante et dépaysante. Interview.

Mr Mondialisation : Qu’est-ce qui t’a poussé vers l’Himalaya ?

Eliott Schonfeld : À 19 ans j’ai abandonné ma classe de maths sup et je suis parti voyager en Australie. Là-bas, par accident, je me suis retrouvé pendant plusieurs jours dans une forêt tropicale avec un paquet de pâte pour seul vivre. Pour la première fois, j’ai découvert la solitude, le silence, l’espace, la lenteur de la marche et la vie avec les autres animaux. Cette première expérience dans la nature sauvage a changé ma vie, mon rapport au monde. Moi qui avais passé toute ma vie dans un environnement entièrement artificiel, la ville, avec son béton et ses magasins remplis, j’ai eu le sentiment à cet instant de retrouver le sens de l’origine, le sens du réel.

À partir de ce moment-là, j’ai voulu passer ma vie dans la nature sauvage, mes anciennes aspirations sont devenues complètement superflues. Après l’Australie, je suis allé travailler comme guide de chien de traîneau dans le camp d’un ami tout au nord du Québec. À mon retour en France, j’ai repris mes études en fac de philo et dès les premiers jours, j’ai décidé de devenir explorateur. C’est là où j’ai véritablement commencé à organiser et réaliser des expéditions de plusieurs mois dans les lieux les plus sauvages de la planète. Même si c’est la 4e expédition que j’ai réalisée, traverser l’Himalaya a été mon premier rêve. Il y a eu une longue période où je me couchais en y pensant et je me levais en faisant la même chose.

Ce territoire est extrême, pour espérer y survivre, il faut s’y adapter, s’y soumettre. Il n’y a pas d’autre alternative. C’est un lieu inapte à l’illusion. Ces montagnes sont indomptables et libres, elles nous dépassent dans tous les sens du terme. C’est cela qui m’attirait tant là-bas, de savoir que c’était un des seuls endroits sur terre qui résiste encore à la société moderne, un des seuls endroits sur lequel la civilisation n’a point d’emprise, qu’elle ne parvient pas à dominer.

Mais j’ai attendu plusieurs années avant d’oser faire face aux plus hautes montagnes du monde, j’ai attendu de me sentir près et puis enfin quand j’ai eu 24 ans et après avoir traversé le désert de Gobi et l’Alaska en solitaire, je suis parti réaliser l’expédition la plus incroyable de ma vie.

Crédit image : Eliott Schonfeld
Crédit image : Eliott Schonfeld
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Mr Mondialisation : Tu t’étais fixé des objectifs bien particuliers…

Eliott Schonfeld : Cette expédition a été différente de toutes les autres. Jusqu’alors, j’avais réussi à survivre dans des endroits extrêmes, comme le désert de Gobi, mais avec l’aide du matériel que je transportais dans mon sac à dos. En Alaska, pour la première fois, j’ai éliminé l’utile de mon sac à dos pour ne garder que l’indispensable et je suis parvenu à atteindre une autonomie alimentaire, en pêchant, en cueillant des groseilles, des myrtilles, des champignons. Cette fois, en Himalaya, je suis allé encore plus loin dans ma démarche et j’ai remplacé l’indispensable par la nature en tentant d’atteindre une autonomie matérielle. Au fur et à mesure du voyage, j’ai appris à remplacer les objets de mon sac par des choses trouvées dans l’environnement et ainsi à m’affranchir totalement de la civilisation industrielle. Le plan était d’arriver avec la ville dans mon sac à dos et d’opérer une métamorphose pendant le voyage. Faire le chemin inverse du progrès technique et tenté d’atteindre l’essentiel, le nécessaire et de n’être dépendant plus que de la nature. À la fin du voyage, je suis parvenu à éliminer mon briquet et à faire du feu par friction, à éliminer ma tente et à apprendre à me construire des abris avec la végétation environnante, à abandonner mon duvet en me créant un manteau avec des peaux de chèvre, à abandonner mon sac moderne en tissant un panier de bambou…

Pour m’aider à réaliser ce projet un peu fou, j’ai pu compter sur l’aide des tribus qui vivent dans les montagnes et la jungle himalayenne. Comme les Changpas, une tribu nomade qui vit dans le nord-ouest de l’Himalaya, sa partie la plus déserte et reculée. Ils vivent sous des tentes en poils de yacks et alimentent leurs feux avec la bouse de cet animal, qui leur fournit également de la viande, du lait, de la laine et le cuir à la base de leur mode de subsistance. Mais aussi les derniers chasseurs-cueilleurs de l’Himalaya, les Rautes. C’est une tribu nomade qui se déplace chaque mois à travers des forêts de l’ouest du Népal, où ils trouvent leurs moyens de subsistance. Ils cueillent fruits et légumes et chassent les singes pour la viande.

Crédit image : Eliott Schonfeld
Crédit image : Eliott Schonfeld

Mr Mondialisation : Quel a été ton état d’esprit pendant ce voyage de plusieurs mois ?

Eliott Schonfeld : Mon état d’esprit a autant évolué que le voyage lui-même. J’ai commencé au Cachemire dans la région du Ladakh avec mon cheval Robert qui m’a accompagné pendant deux mois, ensuite j’ai continué seul, car les cols et les glaciers étaient de plus en plus nombreux et dangereux et puis je suis arrivé dans la jungle en descendant vers le sud pour entrer au Népal où je me suis construit un radeau pour descendre une rivière habitée par des tigres ; puis j’ai rencontré la dernière tribu de chasseurs cueilleurs d’Asie après 10 jours de recherches et enfin je suis remonté dans les montagnes et je suis parvenu à me dépouiller des affaires les plus importantes de mon sac à dos, ainsi que le sac à dos lui-même.

Tout ça pour dire que c’est difficile de résumer l’état d’esprit de ce voyage tellement les événements ont été nombreux, c’est peut-être ça d’ailleurs l’aventure, l’avènement de l’événement. Mais si je devais résumer mon état d’esprit pendant ces 140 jours, malgré les grosses frayeurs, les angoisses, la faim, la soif, la fatigue, le froid, je dirais la joie et l’émerveillement. Je crois que c’est vraiment pour ça que je me rends dans ces lieux, parce que je suis vraiment le plus heureux des êtres humains lorsque je suis entouré de toute cette beauté. Je me sens à l’abri, j’ai l’impression d’être dans le réel, à ma place et tout ça me rend franchement joyeux. C’est ça qui me pousse à marcher 8 heures par jour pendant des mois et des mois.

Crédit image : Eliott Schonfeld

Mr Mondialisation : N’as tu pas, à certains moments, été effrayé d’être seul face à une nature parfois inhospitalière, et sans personne pouvant te venir en aide en cas de problème ?

Eliott Schonfeld : Le moment le plus effrayant à chacune de mes expéditions est le début, quand j’arrive dans un endroit complètement inconnu dans lequel j’ai prévu de survivre par mes propres moyens pendant plusieurs mois. Là, c’est vrai que la nature m’apparaît très inhospitalière. Ce fut le cas particulièrement en Himalaya, quand j’ai découvert pour la première fois ces montagnes vertigineuses. À cet instant, j’ai vraiment eu peur, je me suis demandé si je n’aurai pas mieux fait de commencer par le Massif central. Ma seule envie était de déguerpir au plus vite, j’ai même eu un moment de folie où, terrorisé, j’espérais qu’une guerre éclate entre le Pakistan et l’Inde pour que je n’ai pas d’autre choix que de rentrer chez moi. « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt » disait Hume. Mais pas après pas, jour après jour, on reprend un peu ses esprits, on accepte l’environnement dans lequel on se trouve, on apprend ses règles et on s’y soumet. C’est comme ça que l’adaptation a lieu et que l’irrationalité quitte peu à peu la peur.

J’ai tout de même eu de grosses frayeurs pendant le voyage. Avec Robert, on a eu un accident, on glissé d’une montagne et on a fait une chute de plusieurs mètres. Par miracle, une minuscule corniche a pu stopper sa chute, mais c’était impossible pour moi de le sortir de là seul. J’ai du marcher 20h d’affilée pour aller chercher de l’aide, les chances de survie de Robert étaient quasi inexistantes. C’est un moment très fort du film alors je n’en dis pas plus ! On a aussi été pris au milieu d’un glacier pendant l’ascension d’un col, toute la glace fondait autour de nous, c’était très flippant. Une des parties les plus angoissantes du voyage, c’est quand j’ai longé la frontière tibétaine. C’est une région militarisée, interdite d’accès, alors j’ai du passer des barrages militaires clandestinement de nuit, j’ai eu peur de me faire attraper en permanence et c’est vraiment pas passé loin à certains moments, où j’ai du me cacher derrière des rochers en attendant que la patrouille passe.

Mais il ne faut pas dramatiser, certes il y a eu des moments de grosses frayeurs, mais ils sont tout de même rares parce que je fais tout ce qui est possible pour les éviter, je suis très prudent. Le but n’est pas de me mettre en danger, le but est de terminer l’expédition pour pouvoir continuer à explorer la nature sauvage. J’ai aussi un téléphone satellite avec moi, en cas d’urgence absolue, je peux appeler quelqu’un. Ça n’est pour l’instant jamais arrivé.

Crédit image : Eliott Schonfeld

Mr Mondialisation : Quel a été ton sentiment à ton retour en ville ?

Eliott Schonfeld : Au retour de mes premières expéditions, après avoir été seul pendant de longues périodes ou après avoir rencontré les nomades de Mongolie, c’était un choc de retrouver la civilisation. Le problème m’a sauté à la gueule : l’homme appartient à la nature et il l’a oublié. Maintenant je le sais, ça ne part pas de ma tête, je n’éprouve pas de choc particulier à mon retour en ville, c’est un lieu que je connais très bien où j’ai passé la majorité de ma vie, ça reste mon milieu « naturel » même si j’ai tendance à m’en éloigner de plus en plus. Mais pour être honnête, j’étais heureux de rentrer, j’avais le sentiment d’avoir réalisé le rêve que j’avais eu 4 ans auparavant et aussi après tous ces mois dans les montagnes, mes proches me manquaient, j’avais envie de les retrouver.

Himalaya, la marche au-dessus
est disponible en location (6 euros) ou en vente (12 euros) sur vimeo.

Pour suivre Eliott, ici.

Crédit image : Eliott Schonfeld

Propos recueillis par Mr Mondialisation

 

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