Dans notre dossier précédent, nous expliquions l’impact social et environnemental de l’industrie du cacao. La conclusion était la suivante : il est nécessaire de repenser sa consommation de chocolat en mangeant moins mais mieux, en privilégiant les produits aux labels écoresponsables. Mais, comment s’y retrouver parmi toutes ces certifications dites « éthiques » ? Ne sont-elles qu’un argument marketing ? À l’approche de Pâques, nous les avons analysées pour vous. 

Déforestation, usage d’intrants chimiques, précarité des producteurs et de leurs familles, enfants esclaves, exploitations des femmes … telle est la face cachée du chocolat. L’impact environnemental et social de l’industrie du cacao est pourtant connu auprès des six grands industriels du marché (Mars, Nestlé, Ferrero, Mondelez International, Hershey, Lindt & Sprüngli), qui ont alors répondu aux préoccupations éthiques des consommateurs via l’apposition de labels. Or, peut-on avoir confiance en ces derniers ? Ou ne constituent-ils qu’un énième argument marketing afin de générer plus de ventes ? Que penser des autres marques sur le marché, qui sont elles aussi labellisées mais ont un prix plus élevé ? Cela vaut-il réellement le coup de payer plus cher ?

Nous terminions notre précédent article par la conclusion suivante : il faut manger moins de chocolat, mais « mieux ». En tant que consommateur responsable, réduire sa consommation n’est pas compliqué, et d’autant plus si cette diminution s’inscrit dans le cadre d’une prise de conscience quant à notre privilège, en tant que consommateur européen, de pouvoir manger du chocolat à moindre prix. Or, manger « mieux » n’est pas aisé. Le marché du chocolat dispose d’une réelle jungle de labels et certifications dites « éthiques ». Or, que signifient ces certifications ? Atteignent-elles vraiment les objectifs affichés ? Pendant Pâques et tout le reste de l’année, posons nous les bonnes questions.

Les certifications se valent-elles toutes ? 

Il existe trois certifications sur le marché du chocolat : le chocolat « biologique », « équitable » ou encore « durable ». Or, ces certifications se valent-elles toutes ? Ce n’est pas si sûr.

Biologique

Crédits : Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation

Le label bio français AB, équivalent au label européen depuis 2009, certifie que 95% des ingrédients utilisés sont issus de l’agriculture biologique. Cela exclut donc les produits chimiques de synthèse.

Or, il ne faut pas confondre le biologique avec les produits équitables : les labels usant de cette certification ne garantissent pas une rémunération juste des producteurs. Il peut s’agir de produits issus d’une industrie conventionnelle et de l’exploitation qui en découle. Il faut également faire attention à ne pas assimiler trop rapidement le biologique à une démarche éco-éthique. Les labels bios n’offrent pas forcément de garantie quant aux modes de transport ni au conditionnement (notamment le plastique) utilisés.

Équitable

Crédits : FAIR[e] un monde équitable
Une myriade de labels portent aujourd’hui cette certification. FairTrade Max HavelaarFair for life, World fair trade organization… et, depuis la loi sur l’économie sociale et solidaire (2014), les critères du commerce équitable peuvent s’appliquer sur des productions françaises. Telles que Fair For life, Le Symbole des producteurs paysans, AgriÉthique France, Bio Partenaire, Ecocert équitable ou encore Paysans d’ici d’Ethiquable et Ensemble de Biocoop.

Le commerce équitable permet aux cacaoculteurs d’améliorer assurément leurs conditions de vie en ce qu’il assure un prix d’achat minimum et est assorti d’une prime au développement. Cette prime consiste, pour les entreprises-acheteurs, à verser une prime aux organisations de producteurs en plus du prix d’achat des matières premières afin qu’elles puissent investir cet argent dans les projets de leur choix (social, économique, écologique). Un produit obtient la certification à condition que tous les ingrédients pour lesquels il existe une filière équitable en soient issus, et qu’au moins 20% du produit final provienne d’exploitations certifiées.

La conversion du label équitable de Max Havelaar en label FSP / Crédits : Bio à la une

Or, les chocolats certifiés « équitables » ne se valent pas tous. Au-delà de la certification, il est important de prêter attention aux labels, et notamment à celui FairTrade Max Havelaar. Depuis 2014, celui-ci s’est converti en label dit « Programme d’approvisionnement Fairtrade (FSP) ». Le principe ? Le label équitable s’est affranchi de la règle historique dite du « All that can be » (tout ingrédient qui peut être équitable dans un produit doit l’être) pour ne s’appliquer qu’à un seul ingrédient du produit ! Par exemple, le label Fairtrade cocoa program peut être attribué sur une barre de chocolatée Mars si elle contient 2% cacao équitable … mais que tous les autres ingrédients (lait, sucre notamment) ne sont pas équitables. Pourquoi ? Parce-que 100% de l’ingrédient concerné par le label, en l’occurrence le cacao, est acheté dans la filière équitable. Ce principe est appliqué à divers ingrédients, tels que le quinoa, le riz, le sucre ou bien le miel ; toujours selon la même règle. Puisque les conditions du commerce équitables y sont assouplies, le label FSP permet aux marques de chocolat de certifier plus de produits à moindres frais ; ce qui relève plus d’une logique de marketing et de communication. C’est notamment ainsi que de grandes marques industrielles peuvent afficher ce logo. Le label FSP est tellement controversé que des filiales nationales de FairTrade (Canada et America) ainsi que Ethiquable ont refusé de l’adopter.

Depuis quelques années, FairTrade Max Havelaar a également mis en place le mass balance. Le principe est le suivant : un fabricant de chocolat qui achète 30% de cacao équitable peut certifier 30% de sa production de chocolat. Cacao certifié et non certifié sont mélangés au cours de la production. Même si le produit fini ne contient pas de cacao certifié, la certification équitable sera apposée ! On passe alors d’une traçabilité physique à une traçabilité documentaire, où le consommateur ne peut plus être certain que sa tablette de chocolat contient du « cacao équitable » ou non. Cela permet aux fabricants de chocolat de réduire les coûts de production d’un chocolat certifié durable, puisqu’ils n’ont pas deux chaînes de production distinctes. Et donc d’accroître toujours un peu plus leur part de marché. Concernant MaxHavelaar, ce principe est une manière de rivaliser avec Utz et Rainforest, dont les labels seraient moins exigeants.

Durable

Crédits : UTZ et Rainforest Alliance

Ces labels assurent, en théorie, que le cacao a été produit dans le respect de l’environnement (surtout pour Rainforest) et de l’éthique (surtout pour UTZ). Or ils ne se sont pas « équitables » pour autant : ils n’assurent pas de prix minimum d’achat donc de la qualité de vie des travailleurs.

Une enquête menée par des chercheurs du Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) auprès de 160 plantations ivoiriennes, dont 80 sont certifiées Rainforest Alliance et 80 sont non-certifiées, montre cependant que les différences entre les deux sont ténues. Pire… la certification « durable » peut avoir des effets pervers. Le chercheur François Ruf affirme que les labels usant de cette certification sont « une énorme arnaque », visant plus à augmenter les rendements et se donner bonne conscience qu’à s’engager concrètement pour l’environnement et les petits producteurs. Il attaque surtout Rainforest : « Leurs critères sont totalement idiots, contre-productifs ou impossibles à tenir. Mais, ils certifient quand même … sans respecter leurs propres critères. » Il ajoute même que « sur les aspects environnementaux, on est à la limite de l’escroquerie ». Christophe Elliot, membre du Basic (Bureau d’Analyse Sociétale pour une Information Citoyenne) , partage un avis similaire :

« Le travail des enfants est certes interdit avant l’âge de 15 ans, mais il n’y a aucune garantie de prix minimum permettant d’assurer un revenu stable et suffisant pour les familles, alors que c’est essentiel pour attaquer le problème à la racine ».

Très appréciés des multinationales et des supermarchés dans le cadre de leur politique RSE (Lidl, Lavazza, Nescafé, Danone, Mcdonald’s, Mars, etc), ces labels ne sont pas écoresponsables. Ils constituent avant tout un outil de marketing ou et de socialwashing, pour surfer sur l’envie de durabilité des consommateurs.

Et les programmes privés des multinationales ?

Crédits : FAIR[e] un monde équitable
En théorie, ces labels spécifiques visent à améliorer les conditions de vie des producteurs, en leur permettant de bénéficier de formations agricoles et de création d’infrastructures (puits d’eau potable, écoles). Or la réalité est autre. L’objectif de ces entreprises consiste surtout en une démarche productiviste : former les paysans pour accroître les rendements. Cela débouche même parfois sur une augmentation de l’usage des pesticides ! Ces labels n’ont donc pas de réelle visée sociale. Ils ne proposent pas de prix minimum garanti, ce qui paraît pourtant être une condition clé pour améliorer les conditions de vie des producteurs. D’après l’étude La Face cachée du chocolat (Le Basic, 2016), les producteurs de cacao de Côte d’Ivoire travaillant avec ces marques vivent majoritairement en dessous du seuil de pauvreté.

Alors, quels critères privilégier lors de ses achats ?

En somme, si l’on veut acheter du chocolat de manière responsable, il faut prêter attention à quatre critères majeurs :

  • certification biologique, française ou européenne
  • certification équitable, en évitant les labels moins fiables comme FairTradeMax-Havelaar 
  • une composition sans huile de palme (des produits qui rassemblent les deux premières conditions peuvent contenir de l’huile de palme, néfaste pour l’environnement)
  • que la marque ne fasse pas partie d’un des six grands industriels qui dominent le marché : Mars, Lindt, Ferrero, Mondelez International, Hershey, Lindt & Sprüngli. Voici, ci-dessous, un schéma qui liste ces marques :
Crédits : Déballez le Québec

Il faut ainsi oublier les enseignes transnationales et choisir des artisans aux valeurs écologiques et éthiques. D’autant plus que le production artisanale garantit une traçabilité et la qualité des ingrédients utilisés. Si l’on consomme moins, mais mieux, autant soutenir des petits commerces respectueux de l’Homme et de l’environnement plutôt que de financer des grandes chaînes qui ne se préoccupent pas de la dimension éthique de leurs produits (ou ne s’en soucient qu’en façade, à des fins marketing).

Quelques pistes d’alternatives écoresponsables :

Certes, ces produits sont plus chers que la « norme », or si leur achat s’inscrit dans une démarche de diminution de la consommation du chocolat, le résultat est neutre. Autrement dit, il est préférable d’acheter une tablette écoresponsable à 3€ que deux tablettes conventionnelles pour 3€. Il s’agit de manger moins mais mieux. Et en soutenant des marques qui s’engagent réellement pour le respect de l’environnement et l’amélioration des conditions de vie des producteurs.

Conclusion : manger moins mais mieux ? Pas seulement !

La conclusion de ce dossier sur le chocolat s’arrête-elle pour autant à « manger moins mais mieux » ? Pas vraiment.

Selon l’étude La face cachée du chocolat menée par le Basic en Côte d’Ivoire et au Pérou, « La différence en termes de coûts sociétaux entre les filières durables et conventionnelles du cacao-chocolat est modérée ». Et, en ce qui concerne la filière équitable, elle n’a des impacts positifs qu’à condition de ne plus s’inscrire dans un modèle de production de masse et standardisée. C’est le cas au Pérou, où les « coûts sociétaux » du commerce équitable sont 80% moins élevés que ceux du conventionnel. Or ces avantages sociaux et environnementaux génèrent des surcoûts significatifs à l’achat de fèves, de l’ordre de +40 % à +90 %. Les industriels du chocolat sont-ils prêts à payer la note ? Ce n’est pas si sûr. Le chocolat biologique, équitable et sans huile de palme est la meilleure des alternatives possible, or cela ne signifie pas qu’elle est sans défaut.

Au delà de « manger moins mais mieux », il est également nécessaire de prendre conscience du privilège que nous avons nous, consommateurs européens, de pouvoir manger des produits chocolatés à moindre prix. Ce n’est pas le cas en Amérique du Sud et en Afrique qui, il est important de se le rappeler, est à l’origine de 70% de la production mondiale de fèves du cacao mais n’en consomme que 3%. Alors même que l’Europe ne produit pas mais consomme 48% de cette production.

À titre d’exemple, en Equateur, où le salaire minimal est de 400$, un pot de Nutella vaut 11$ (contre environ 5$ en France). Une tablette de 50g de chocolat Pacari – écologique et équitable -, fabriquée en Equateur, vaut 3$. Dans les supermarchés équatoriens, les produits chocolatés tels que les pâtes à tartiner ou tablettes de « marque » sont cadenassés. Et trouver du chocolat pâtissier de qualité en supermarché n’est pas chose aisée… Dans les pays producteurs de cacao, le chocolat est une denrée de luxe. Alors, manger moins mais mieux, mais pas sans prendre conscience du privilège que l’on possède, tant que la méga-machine fonctionne.

– Camille Bouko-levy

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