Que nous raconte la science-fiction d’hier sur notre société présente ? À l’heure où l’avenir de l’humanité laisse place au doute, la réalité dépasse de plus en plus la fiction à de nombreux égards. La rédaction de Mr Mondialisation a sélectionné trois œuvres à relire d’urgence pour comprendre le présent et un avenir à court terme qui se dessine.

Fondation, 1984, Fahrenheit 451, autant de classiques de la science-fiction qui restent intemporels. Quel que soit le lieu ou le temps, ils comportent une analyse politique et sociale terriblement juste, et, à ce titre, percutante. Au mieux, ils nous mettent en garde, au pire, ils décrivent les dérives possibles des sociétés modernes, l’aveuglement de la population ou les méthodes utilisées par les gouvernements pour asseoir leur pouvoir, au prix des libertés individuelles. À l’heure d’une crise écologique globale où une poignée de multinationales ne cesse de gagner en puissance, une relecture de ces ouvrages laisse aujourd’hui inévitablement songeur.

« Lorsque je suis arrivé à Trantor, remarqua-t-il, pareille chose était inconcevable. Il y avait en permanence du personnel pour entretenir l’éclairage. La cité fonctionnait, aujourd’hui, elle tombe en ruine. Cela se voit à tous ces petits détails, et ce qui m’inquiète le plus, c’est que tout le monde s’en fiche. Pourquoi n’adresse-t-on pas de pétitions au Palais impérial ? Pourquoi n’y a-t-il pas de manifestations de protestation ? C’est comme si les habitants de Trantor contribuaient à cette ruine pour me reprocher ensuite de la leur avoir signalée. »

Isaac Asimov, L’Aube de Fondation, 1993.

Isaac Asimov et la fin de l’empire

En 1951, Isaac Asimov entame un cycle de livres qui le rendra mondialement célèbre, celui de la Fondation, dans lequel il décrit la reconstruction d’un empire après son effondrement. En 1988, afin de donner une cohérence à l’ensemble de son œuvre, il décide d’évoquer les années précédant l’effondrement, ce qui fera l’objet de deux ouvrages, Prélude à Fondation (1988) et L’aube de Fondation (1993). Avec une lucidité surprenante, il fait la description d’une société arrivée à son apogée, composée d’une population de plusieurs centaines de milliards d’habitants, répartis sur 250 millions de mondes. Malgré la force apparente de l’Empire galactique, les plus audacieux savent voir la déliquescence de cet empire : stagnation de la population, stagnation du commerce et multiplication des pannes liées à des problèmes techniques ne trompent pas Hari Seldon, le héros à l’origine de la Psychohistoire.

Hasard qui témoigne de l’ingéniosité d’Isaac Asimov, c’est également en 1988 que l’anthropologue Joseph Tainter publiait une étude sur L’effondrement des sociétés complexes. Quelques années plus tard, en 2004, Jared Diamond faisait paraître une étude intitulée Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, montrant qu’aucune civilisation n’est à l’abri d’un tel phénomène et que la société industrielle contemporaine dépasse dangereusement de nombreux seuils critiques. Indéniablement, la lucidité d’Isaac Asimov nous ramène étrangement à des problématiques particulièrement actuelles, donc aux choix collectifs qui sont à prendre.

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« Je crois savoir que les gens sont de plus en plus mécontents de ces pannes à répétition. Il faut que cela cesse et vous devez y veiller, Seldon. Que dit la psychohistoire ?

– Elle dit ce que dit le bon sens : que tout vieillit. »

Isaac Asimov, L’Aube de Fondation, 1993.

George Orwell : 1984

Si Asimov s’est beaucoup intéressé aux évolutions de la société ainsi qu’aux implications morales et sociales du progrès technique, il n’aborde pas de manière approfondie les questions politiques et celles relatives au pouvoir. D’autres auteurs se sont, pour leur part, inquiétés de la volonté des gouvernements de contrôler la pensée de la population, par la censure et l’endoctrinement. L’année passée, les nouvelles facéties de l’administration Trump relançaient sans le vouloir les ventes de 1984, le roman de George Orwell paru en 1949. La comparaison connaît des limites, mais la manière dont le nouveau Président des États-Unis manipule la langue, n’est pas sans rappeler le Novlangue, un des outils de domination développés par Big Brother dans 1984. Un thème d’ailleurs récurrent dans ce type de roman est cette manière systématique dont les gouvernements liberticides prennent le pouvoir en donnant le sentiment aux électeurs de les libérer en faisant planer de faux espoirs et en manipulant la réalité. Autre fait marquant qui nous renvoie directement à l’actualité, les efforts considérables opérés par le gouvernement de Big Brother pour réécrire l’histoire dans son propre intérêt.

La guerre c’est la paix. La liberté c’est l’esclavage. L’ignorance c’est la force.

George Orwell, 1984, 1949.

Dans un commentaire de sa propre œuvre, George Orwell explique ses réflexions à l’origine de 1984 et exprime sa peur d’assister à une uniformisation du monde : « Le but du novlangue était, non seulement de fournir un mode d’expression aux idées générales et aux habitudes mentales […] mais de rendre impossible tout autre mode de pensée. » Il ajoute que cette langue « était destiné[e], non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au minimum du choix des mots aidait indirectement à atteindre ce but ». Comme chez certains puissants aujourd’hui, on observe une désintellectualisation continue du débat politique. Les phrases séduisantes qui pourraient sortir d’une publicité Apple et les formules marketing simplifiées semblent prendre une place plus que jamais importante dans le débat démocratique. Cet appauvrissement du langage, parallèle d’une recherche d’efficacité absolue, réduit les élections à des campagnes de séduction des masses et les candidats à des produits tolérés par le système marchand. Ramené à un point de vue purement marketing, les rares figures politiques qui se auraient le courage d’une analyse honnête, donc complexe, de la société risquent de se voir rejeter par les institutions qui la compose.

« Tous les sondages négatifs sont des fake news… »

Ce serait une erreur de détourner le regard de ces problématiques. Avec le développement d’une technique telle que le micro-ciblage – un procédé qu’utilisent les partis politiques français pour convaincre les électeurs -, la dystopie d’Orwell est, d’une certaine manière, déjà dépassée. En effet, dans 1984, chacun est potentiellement observé chez soi et obligé d’écouter à longueur de journée les messages officiels à travers un écran installé dans chaque appartement. Cependant, alors que sous Big Brother toutes les personnes se voient adresser les mêmes messages, le micro-ciblage politique (dont les usages peuvent également être commerciaux), permet d’adapter le discours, en fonction de la personne à qui on s’adresse et de ses propres affinités. Même Orwell n’y avait pas songé !

L’auteur n’aurait jamais imaginé que la technique irait si loin en matière de ciblage. Sur fond de victoire du dictat marchand et de la société de consommation qui en découle, ce n’est pas une dictature de masse telle que projetée par Orwell qui se dessine, mais une autre, encore plus complexe, qui se nourrit des libertés individuelles pour asseoir un modèle économique unique, sans opposition possible, fondé sur la concurrence de tous contre tous et la recherche de profit jusqu’à consommation totale de nos ressources. L’écrivain et penseur italien Pier Paolo Pasolini en faisait déjà très tôt une analyse visionnaire, notamment dans les Ecrits corsaires (1973-1975).

« Qu’est-ce que racontent les livres, se demande-t-il. Ah, cette envie de se gratter, hein ? Eh bien, Montag, croyez-moi sur parole, il m’a fallu en lire quelques-uns dans le temps, pour savoir de quoi il retournait : ils ne racontent rien ! Rien que l’on puisse enseigner ou croire. Ils parlent d’êtres qui n’existent pas, de produits de l’imagination, si ce sont des romans. Et dans le cas contraire, c’est pire, chaque professeur traite l’autre d’imbécile, chaque philosophe essaie de faire ravaler ses paroles à l’autre en braillant plus fort que lui. Ils courent dans tous les sens, mouchant les étoiles et éteignant le soleil. On en sort complètement déboussolé. »

Ray Bradbury, Fahrenheit 451, 1953.

Ray Bradbury : Quand les sociétés brûlent les livres

En 1953, Ray Bradbury, décrit lui aussi, à sa manière, l’énergie déployée par les personnes au pouvoir pour empêcher toute pensée politique populaire d’émerger. Dans Fahrenheit 451, des pompiers chargés de « la protection de la paix de l’esprit » doivent brûler tous les livres présents chez les particuliers ou dans les bâtiments publics, sans exception. Avec une évocation manifeste des évènements historiques réels, l’auteur nous rappelle à quel point la liberté de penser et de s’exprimer, sans être limitée par une idéologie officielle, sont des biens précieux, en permanence en danger face à la concentration de pouvoirs, qu’ils soient financiers et politiques. Chaque génération devrait donc faire preuve de vigilance, ou cette liberté lui sera enlevée au nom de plus de sécurité, d’autorité ou de pouvoir d’achat. Le livre comporte également une critique acerbe de la société consumériste.

« On a déclenché et gagné deux guerres nucléaires depuis 1960. Est-ce parce qu’on s’amuse tellement chez nous qu’on a oublié le reste du monde ? Est-ce parce que nous sommes si riches et tous les autres si pauvres que nous nous en fichons éperdument ? Des bruits courent ; le monde meurt de faim, mais nous, nous mangeons à satiété. Est-ce vrai que le monde trime tandis que nous prenons du bon temps ? Est-ce pour cette raison qu’on nous hait tellement ? J’ai entendu les bruits qui courent là-dessus aussi, de temps en temps, depuis des années et des années. Sais-tu pourquoi ? Moi pas, Ça, c’est sûr. Peut-être que les livres peuvent nous sortir un peu de cette caverne. Peut-être y a-t-il une chance qu’ils nous empêchent de commettre les mêmes erreurs insensées ! »

Ray Bradbury, Fahrenheit 451, 1953

Ravage : l’effondrement sous la plume de Barjavel

Référence de la science-fiction, Ravage de l’écrivain et journaliste français René Barjavel a été publié en 1943. Roman post-apocalyptique, l’ouvrage fait le récit d’une société technologiquement avancée qui s’effondre en l’espace de quelques jours en raison de la « disparition » de l’électricité. En quelques heures à peine, l’ensemble des machines dont dépendent les êtres humains sont immobilisées, mettant en péril l’approvisionnement en eau et en nourriture, tout comme les moyens de déplacement.

Divisé en quatre parties, le roman raconte la chute de la civilisation, marquée par les scènes de chaos, de panique et de violence, puis son renouveau. René Barjavel met en scène le jeune François Deschamps, héros du roman qui souhaite étudier la chimie agricole. Tout le long du récit qui débute à Paris et entraîne les principaux protagonistes à travers la France, il est accompagné par sa compagne, Blanche Rouget.

Ravage raisonne inévitablement avec les discussions les plus récentes à propos du risque d’effondrement de la société thermo-industrielle. L’auteur met ainsi en garde contre la dépendance de notre société vis-à-vis de techniques de plus en plus énergivores et dont les procédés nous échappent. En filigrane, René Barjavel dresse un tableau sombre : nos sociétés, qui répondent aux problèmes qu’elles rencontrent par un surcroît de complexité, oublient trop rapidement leur fragilité systémique en temps de crise. Le roman nourrit néanmoins l’idée que le déclin d’une société peut être rapide, du jour au lendemain. D’un point de vue historique, il est certainement plus factuel de considérer l’effondrement comme un processus qui s’étale sur plusieurs années voire décennies, les sociétés ne pouvant plus entretenir leur propre complexité et devant sacrifier au fur et à mesure les structures sur lesquelles elles reposent . Reste à savoir quelles structures seront sacrifiées et au profit de qui ?

« François mangea de bon appétit. Fils de paysan, il préférait les nourritures naturelles, mais comment vivre à Paris sans s’habituer à la viande chimique, aux légumes industriels. L’humanité ne cultivait presque plus rien en terre. Légumes, céréales, fleurs, tout cela poussait à l’usine, dans des bacs. Les végétaux trouvaient là, dans l’eau additionnée des produits chimiques nécessaires, une nourriture bien plus riche et bien plus facile à assimilée que celle dispensée par la marâtre nature ».

René Barjavel, Ravage, 1943

La zone du dehors : 1984 cent ans après par Alain Damasio

Restons en France. Alain Damasio est l’un des auteurs de science-fiction contemporains les plus en vue. C’est en 1999, avec la La zone du dehors, qu’il est propulsé sur le devant de la scène littéraire. Dans ce récit de science-fiction qui se joue en 2084, l’auteur met en scène une société qui s’est installée sur un satellite imaginaire de Saturne – Cerclon – après avoir fuit une terre devenue invivable suite à une guerre chimique. Définie par un étroit contrôle physique et pourtant invisible des citoyens qui se voient chacun attribuer un nom en fonction d’un classement déterminé par le comportement de chacun, cette société qui se veut démocratique est marquée par une homogénéisation des individus qui se plient aux normes de la société. Dans ce contexte, Alain Damasio nous propose de suivre Captp, un professeur de philosophie qui milite à la tête d’une organisation secrète, la « Volte », pour faire prendre conscience de l’absurdité du régime. Héros du roman, il est constamment en proie à ses propres réflexions métaphysiques qui sont autant de pensées sur notre époque contemporaine : « Pouvoir agir. Me battre pour quelque chose, directement pour, et pas contre pour… À quoi ça rime d’avoir enlevé le Ré- de Révolte si c’est toujours pour nier et démolir en nihiliste forcené ? Construire, c’est aussi ça l’esprit de la volte. » Constatant l’échec des actions pacifiques pour convaincre le reste de la population de l’absurdité du régime, Captp engage un débat à propos de l’opportunité de déployer de nouvelles formes d’interventions d’action directe. À l’issue d’un vote favorable à l’utilisation de la violence, l’organisation se scinde. Captp et ses associés mènent alors, avec ce qui reste du mouvement, un premier attentat contre le régime.

À travers ce récit, Alain Damasio propose une réflexion très actuelle à propos de nos sociétés dans lesquelles les membres acceptent de céder progressivement et de manière volontaire leur liberté pour gagner en confort et en sécurité. Tel George Orwell plus de 50 ans avant lui, il examine les nouvelles formes de surveillances à l’heure des technologies de plus en plus pointues. L’auteur interroge enfin les différentes formes de révoltes les plus efficaces dans un contexte ou l’essentiel des membres d’une société n’a pas pour priorité de dénoncer le pouvoir en place.

« Comment résister à une autorité qui jamais directement ne se manifeste ? Flinguer des caméras ? Une de tuée, dix autres vous mettaient en joue.»

Alain Damasio, La zone du dehors, 1999

Il est temps de quitter un moment le monde de la science-fiction. À l’heure où les réactionnaires de tout bord refont surface, expriment ouvertement leur haine, leur misogynie et leurs mensonges de manière décomplexée, la marge de résistance devient étroite. Ces mouvements, qui se nourrissent de l’échec des modèles politiques et économiques dominants, mettent en lumière les paradoxes et les défaillances des sociétés contemporaines, mais aussi des lacunes importantes en matière d’éducation. Pourtant, peut-on conclure en relisant La Peste (1947) de Camus, en raison de l’aveuglement collectif, nous portons tous une part de responsabilité dans l’émergence des totalitarismes. Dès aujourd’hui il est essentiel de se rappeler que la seule colère ne suffit pas à construire un monde meilleur, et que si elle ne s’articule pas autour de projets de société concrets, elle pourrait demain être la meilleure alliée des dictatures modernes.

« Car ces couples ravis, étroitement ajustés et avares de paroles, affirmaient au milieu du tumulte, avec tout le  triomphe et l’injustice du bonheur, que la peste était finie et que la terreur avait fait son temps. Ils niaient tranquillement, contre toute évidence, que nous ayons jamais connu ce monde insensé où le meurtre d’un homme était aussi quotidien que celui des mouches, cette sauvagerie bien définie, ce délire calculé, cet emprisonnement qui apportait avec lui une affreuse liberté à l’égard de tout ce qui n’était pas le présent, cette odeur de mort qui stupéfiait tous ceux qu’elle ne tuait pas, ils niaient enfin que nous ayons été ce peuple abasourdi dont tous les jours une partie, entassée dans la gueule d’un four s’évaporait en fumées grasses, pendant que l’autre, chargée des chaînes de l’impuissance et de la peur, attendait son tour. »

Albert Camus, La Peste, 1947


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