Face à la crise écologique, certains passionnés de jeux vidéos se demandent si l’impact important du numérique est compatible avec leur amour du jeu. Le débat, qui fait l’objet de vidéos et de billets depuis quelques temps, témoigne de la progression des questions environnementales sur tous les domaines de la société, mais aussi de la difficulté de concevoir le monde numérique de demain. La dernière vidéo de Thibaut Mikos ré-ouvre le débat d’une manière assez sincère et originale.

Les studios qui développent les jeux vidéos ont vu depuis longtemps dans les questions environnementales une opportunité pour créer de nouveaux univers et des « gameplay » à succès. Les exemples foisonnent. On pense par exemple à la suite Fallout, dont les débuts remontent à 1997 et qui se déroule dans un monde post-apocalyptique qui a été ravagé par le nucléaire. On peut également mentionner The Last of Us (2013), qui se joue dans un monde ravagé par une pandémie. Déjà dès les années 80, nombre de jeu de gestion invitait le joueur à penser la gestion des ressources disponibles pour mener à bien une mission. Et, il faut l’avouer, on aime s’amuser dans cet univers catastrophe car il en appelle à nos instincts et pulsions de survie.

Crédit image : Matt Pettengill / Flickr

Jeux vidéo et écologie, l’équation impossible ?

Se pose néanmoins une question d’actualité, comme le soulève Thibaut Mikos dans sa série Youtube « Decagon » : ces univers sont-ils vraiment le prétexte pour évoquer les problématiques environnementales ou plutôt une opportunité pour exploiter les fantasmes bien ancrés à propos de l’effondrement de notre civilisation ? Selon lui, on retrouve dans bon nombre de jeux l’idée que « le monde qu’on déteste aujourd’hui va être détruit et qu’à partir de ce moment on pourra revivre et tout construire autrement ». En d’autre terme, vivement la fin de l’humanité qu’on puisse tourner la page. Le jeu vidéo se ferait parfois une forme d’échappatoire cynique « sans réellement influencer les utilisateurs à une pensée plus responsable » estime le Youtubeur sans pour autant juger le joueur. Il est plus question ici d’aborder une vision critique d’un univers dont notre génération fait inévitablement partie, un peu à l’image du livre Player One qui donnera lieu au récent film Ready Player One.

Un symbole fort pour lui, l’univers de Zelda, le jeu tant aimé de tous. Sous couvert de se situer dans un univers qui abonde de forêts et d’espaces naturels, Mikos observe que le joueur doit « détruire la moitié d’une forêt » pour récupérer des rubis. Pourtant, ces scénarios influencent inévitablement notre imaginaire, estime le jeune homme, qui s’inquiète également de l’omniprésence de la chasse dans les jeux, de « Zelda » à « Red Redemption » en passant par « Monster Hunter ». Le Youtubeur qui plaide pour que de nouveaux imaginaires soient véhiculés par l’intermédiaire des jeux, pointe également les univers dans lesquels les voitures sont toujours plus grosses, bruyantes et rapides. Un peu comme si l’esprit des concepteurs étaient restés englués dans une réalité du siècle dernier, on peine à concevoir de nouveaux modèles de jeu qui ne soient pas axé sur une pâle copie du comportements destructeurs des humains dans le monde bien réel.

Agbogbloshie
En 10 ans, la notion d’effondrement est passée de la fiction au réel possible.

Derrière les écrans, une pollution bien réelle

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Néanmoins, la problématique de ne peut pas juste être commentée au regard du contenu des jeux. D’ailleurs, il serait probablement réactionnaire, voire dangereux, de tirer un lien entre les jeux et les comportements individuels. Par exemple, après un attentat, vous avez toujours un observateur pour faire des liens grotesques entre la violence dans les jeux et le terrorisme. On sait aujourd’hui que ce lien fantasmé n’existe pas. En matière d’écologie cependant, il faut se positionner sur un autre niveau de lecture, non seulement car la crise environnementale est globale, mais également car l’hardware y est inévitablement et physiquement lié, avec une consommation autour du numérique en croissance constante.

En effet, le secteur des jeux vidéos ne s’est jamais aussi bien porté. On compte plus de deux milliards de joueurs dans le monde et 27 millions de jeux étaient vendus rien qu’au premier semestre 2017 rien que pour la Nintendo Switch. Les chiffres qui témoignent du poids de l’industrie illustrent également la dimension culturelle d’un phénomène qui pèse désormais plus que le secteur du cinéma. L’avènement de la réalité virtuelle, qui ouvre de nouvelles perspectives quasiment illimitées aux développeurs de jeux, pourrait être accompagné d’un nouveau bond en avant technologique mais aussi culturel.

Mais ce succès ne doit pas faire oublier les interrogations que soulève le numérique et dont les jeux vidéos sont devenus un élément à part entière, puisque ses usages se déclinent sur les consoles, s’invitent sur les écrans de télévision et colonisent tablettes et smartphones. L’inquiétude augmente, y compris parmi ceux qui ont fait des jeux vidéo une passion. « Le bilan carbone de notre média d’amour est catastrophique », constate ainsi Thibaut Mikos, alias Le masque, pendant qu’Esteblan Grine, qui consacre une rubrique de son blog spécialisé sur les jeux vidéos à la décroissance, plaide pour ce qu’il appelle le « slow play », attitude qui se traduit par un sobriété matérielle et numérique : acheter moins de jeux, si possible d’occasion, et jouer moins. Également représentatif de cette prise de conscience, la vidéo « Les jeux vidéo vont-ils disparaître ? », à retrouver sur la chaîne Game Spectrum de « Tom V ». Ce sont donc ici des amoureux du jeu vidéo qui mettent les bonnes questions sur la table, et pas de quelconques opposants à la vision manichéenne (pour/contre).

Force est en effet de constater que les consommations matérielles et énergétiques liées au numérique ne sont plus négligeables et les rapports qui soulèvent la problématique se multiplient, d’autant que le secteur connaît une croissance record, qui dépasse les 5 % par an. En 2017, une étude de Greenpeace estimait que « le secteur informatique représente aujourd’hui environ 7 % de la consommation mondiale d’électricité ». Si les données à propos de l’incidence environnementale de l’industrie du jeu vidéo à elle seule sont encore rares, une étude qui nous provient des États-Unis nous permet cependant de nous faire une petite idée sur la question.

En 2008, le « Natural Resources Defense Council » projetait que la consommation des nouvelles consoles aux États-Unis, une fois les anciennes remplacées, serait à l’origine d’une consommation totale de 10 à 11 milliards de kilowatt heure par an, soit autant que toutes les habitations de la ville de Houston. Les auteurs du rapport constataient également que les consoles de nouvelle génération consommaient plus que les précédentes. À l’image du monde industriel en général, l’industrie du jeu reste focalisé sur l’efficacité, la puissance, la quantité, et non la qualité. Et ce dernier chiffre, qui parle de lui-même ne tient pourtant pas compte de l’énergie nécessaire pour construire les supports indispensables pour jouer : ordinateurs, consoles, télévisions, etc. Ce processus est non seulement énergivore, il est également intimement lié aux activités extractives (mines, ressources,..).

Pourtant, parmi les constructeurs, mis plusieurs fois face à leur responsabilité par des ONG comme Greenpeace, le sujet reste tabou, comme si l’industrie du jeu faisait exception et passait entre les filets des responsabilités. Notre amour pour le jeu vidéo nous rendrait-il aveugles à toute critique constructive ? Où est-ce plus prosaïquement une simple question d’intérêt financiers pour les industriels du secteur ? Interrogé en 2015 par « The Guardian » à propos de l’impact du jeu en ligne (et des infrastructures nécessaires pour sauvegarder les données), Sony, à l’origine de la PlayStation, bottait en touche, argumentant que les données n’étaient pas suffisantes pour tirer des conclusions. Circulez, ici, il n’y a rien à voir.

Néanmoins, les constructeurs et sociétés qui dominent le marché ne sont pas les seuls en cause : l’usage du numérique concerne également les entreprises et les particuliers. Ainsi,  si les acteurs du numérique réfléchissent peu à peu au développement d’infrastructures moins énergivores, une problématique qui s’impose déjà à eux pour la simple et bonne raison que le coût de l’énergie augmente, nous sommes rattrapés à l’échelle collective par les paradoxes de l’effet rebond. Comme le souligne le dernier rapport du Shift Project consacré à la transition numérique, « les impacts environnementaux directs et indirects (effets rebond) liés aux usages croissants du numérique sont systématiquement sous-estimés, du fait de de la miniaturisation des équipements et de « l’invisibilité » des infrastructures utilisées. Le risque est réel de voir se réaliser un scénario dans lequel des investissements de plus en plus massifs dans le numérique aboutiraient en fait à une augmentation nette de l’empreinte environnementale des secteurs numérisés – ce qui, en pratique, se constate déjà depuis plus d’une décennie », s’inquiètent ainsi les auteurs de l’étude. Autrement dit, l’innovation technologique ne suffit pas à elle seule à réduire l’impact environnemental global dans un contexte de croissance.

Le jeu vidéo peut-il alors se réconcilier avec l’environnement, tant d’un point de vue matériel que philosophique ? Difficile de répondre à la question pour l’instant. Une chose est certaine, chaque année qui passe sans solution structurelle à tous les niveaux de la société est une année de perdue pour éviter le désastre. Moralité : il n’existe aucune raison, même pour les plus grands fans de jeux-vidéos (dont nous faisons indéniablement partie), pour que ce secteur ne prenne pas sa part de responsabilité. Le jeu vidéo, comme la majorité des autres activités humaines, est désormais confronté à ses propres incohérences et doit lui à aussi, à l’avenir, avoir le courage d’intégrer les limites matérielles de la planète.


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