Élections au Groenland : une nouvelle victoire pour l’environnement

En avril dernier, un projet d’exploitation minière précipitait le parlement régional groenlandais vers des élections anticipées, dont l’enjeu portait principalement sur le choix de la préservation de l’environnement ou celui d’une plus grande indépendance économique. À l’issue du scrutin, la formation politique de gauche écologiste, Inuit Ataqatigiit (IA), remporte les élections législatives et entend stopper le projet minier, auquel elle était ouvertement opposée. Sur fond de réchauffement climatique et désir d’indépendance, que représente le résultat de ces élections pour le futur du territoire autonome danois ? Analyse.  

Immense île bordée par l’océan Arctique et recouverte à 85% de glaces, le Groenland, aujourd’hui peuplé par environ 56 000 habitants, est colonisé par les Danois à partir du début du XVIIIe siècle jusqu’en 1953, date à laquelle il entre officiellement dans la Communauté du Royaume de Danemark. Territoire autonome depuis 1979, l’île voit son autonomie davantage renforcée en 2009 lorsque le peuple Inuit accède au droit à son auto-détermination et se voit accorder la mainmise sur les ressources naturelles du territoire groenlandais [1].

Depuis l’accès à son autonomie renforcée, la question de l’indépendance a continuellement été au cœur de l’agenda politique groenlandais. Toutefois, dépendant toujours fortement des subsides danois qui s’élèvent à plus de 520 millions d’euros par année, soit un tiers de son budget, le Groenland, dont l’économie repose largement sur ses ressources halieutiques, a cherché ces dernières années à diversifier ses revenus afin de pouvoir accéder à une totale indépendance sans nuire à la qualité de vie de ses habitants.

Outre ses ressources issues de la pêche, le Groenland regorge de ressources naturelles, telles que le gaz, le pétrole, l’uranium et différents types de métaux rares, qui font de l’île un territoire de plus en plus convoité. Jusqu’à présent elles ont été peu exploitées en raison des conditions climatiques extrêmes et du manque d’infrastructures adéquates, mais l’accélération de la fonte des glaces a pour conséquence d’accroître l’accessibilité à ces différentes ressources présentes dans la zone économique exclusive du Groenland [2].

Vue des terres glacées du Groenland. Source : commons.wikimedia

Cependant, bien que l’exploitation des ressources naturelles apparaisse comme un moyen pour le Groenland de développer davantage son indépendance économique en assurant une base financière plus large, il semblerait que ses habitants aient récemment fait le choix de privilégier la préservation de leur environnement afin de limiter les effets du réchauffement climatique.

Non à l’uranium

En 2010, le groupe australien Greenland Minerals à capitaux chinois avait obtenu de la part des différents gouvernements compétents une licence d’exploration du gisement de terres rares et d’uranium de Kuannersuit (ou Kvanefjeld), indispensable pour la création de produits électroniques tels que les smartphones ou composantes des batteries de voitures électriques. Toutefois, afin d’obtenir les autorisations d’exploitation de la part des autorités locales et nationales, le projet devait être soumis à des consultations publiques. Dans un contexte particulièrement marqué par la méfiance envers l’uranium et les déchets radioactifs qui en résultent, le gouvernement groenlandais en exercice mené par le parti Siumut, alors favorable au projet minier, s’est retrouvé fragilisé lorsqu’un parti mineur de la coalition a décidé de se retirer de la majorité.

Le résultat des élections anticipées s’est traduit par une défaite historique du parti Siumut, qui dominait le paysage politique groenlandais depuis 1979, et une victoire écrasante du parti de gauche écologiste IA représenté par 36,6% des suffrages et 12 sièges sur 31 à l’Inatsisartut, Parlement local du Groenland [3].

En exercice depuis le 23 avril 2021, le nouveau gouvernement, composé des partis IA et Naleraq et mené par le plus jeune premier ministre du monde, Mute Egede [4], a réaffirmé son souhait de mettre un terme au projet minier de Kvanefjeld afin de préserver l’intégrité de l’environnement local, dont beaucoup de communautés Inuits dépendent intégralement pour assurer la sauvegarde de leurs coutumes et mode de vie ancestral. En effet, tel que défendu par Mariane Paviasen, députée IA et militante anti-mine : « Il faut dire non à la mine et nous permettre de développer notre pays d’une manière qui nous est propre. Au Groenland, nous avons de l’air pur, une nature préservée, nous vivons en harmonie avec la nature et nous n’allons pas la polluer. » [5]

Par ailleurs, soucieux de ne pas pouvoir développer des projets miniers de grande ampleur, le Groenland est l’un des rares pays à ne pas avoir signé les Accords de Paris, alors même qu’ils visent à limiter le réchauffement climatique, pour notamment préserver l’intégrité des pôles. Avec la montée au pouvoir de la gauche écologiste et la promesse de signer les accords en cas de victoire, la géante île de glace pourrait potentiellement bientôt rejoindre la liste des pays signataires et représenter une nouvelle avancée dans la lutte contre le changement climatique.

Suite à ce rebondissement politique, le groupe australien a déclaré qu’il engagerait rapidement des discussions avec les autorités du Groenland au sujet de son projet de terres rares dans la région de Kvanefjeld afin de poursuivre ses activités [6]. Toutefois, si le nouveau gouvernement décidait de maintenir sa position, le projet minier risquerait bel et bien de devoir mettre la clé sous la porte.

La calotte glaciaire du Groenland en péril

À l’heure où les conséquences du réchauffement climatique interviennent deux fois plus rapidement dans les zones polaires que dans le reste du monde, les initiatives portées par le nouveau gouvernement groenlandais ne peuvent être qu’applaudies et encouragées. En 2019 seulement, la calotte glaciaire du Groenland a perdu 532 milliards de tonnes de glace, accélérant davantage la hausse du niveau des mers et océans [7].

La calotte glaciaire du Groenland, en bordure des hautes terres d’Isunngua. Source : commons.wikimedia

Plus alarmant encore, des nouvelles études ont démontré que la calotte glaciaire de l’île a atteint un point de non-retour. En effet, tel qu’évoqué par différents chercheurs de l’Université d’État de l’Ohio, « la glace qui se déverse dans l’océan dépasse de loin la neige qui s’accumule à la surface de la calotte glaciaire. Dès lors, la retraite des glaciers a plongé la dynamique de toute la calotte glaciaire dans un état constant de perte. Ainsi, même si le climat devait rester le même ou même devenir un peu plus froid, la calotte continuerait à perdre de la masse. » [8]

Malgré ce constat inquiétant, il convient de poursuivre nos efforts dans la lutte contre le réchauffement climatique, largement induit par nos activités anthropogéniques, et d’opérer un changement radical de modèle de société dans lequel la préservation des écosystèmes primerait sur le développement économique.

William Druet

Notes

[1] « L’extractivisme sans extraction ? Au Groenland, des politiques de développement territorial entre volontarisme minier et dépossessions » Duc Marine, Géoconfluences – Lyon  École normale supérieure de Lyon DGESCO, 2017.

[2] « Le Groenland est-il encore à vendre ? » Drevet Jean-François, Futuribles, 2020.

[3]  « Le Groenland, son gouvernement de gauche écolo et son Premier ministre trentenaire » Libération, 17 avril 2021.

[4] EUROPE ELECTS, Greenland – National Parliament Composition.

[5] « Entre réchauffement climatique, exploitation d’uranium et crise politqiue, le Groenland vote ce mardi » RTFB info, 5 avril 2021.

[6] « Greenland Minerals seeks talks with new gov’t over fate of rare earths project » Jamasmie Cecilia, Northern Miner, 21 Avril 2021.

[7] « Réchauffement climatique : fonte record de la calotte glaciaire du Groenland en 2019 » Belga, RTBF info, 21 août 2020.

[8] « La fonte généralisée de la calotte glaciaire du Groenland a atteint un point de non-retour » Magdelaine Christophe, notre-planete.info, 4 janvier 2021.


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