Les emballages sont devenus indispensables au système alimentaire conventionnel. Ils protègent la nourriture, facilitent le transport, servent d’outils de communication et surtout de support marketing. Malgré ces avantages, ils provoquent des effets préjudiciables à notre santé et à notre environnement qu’il n’est plus possible d’ignorer. De nombreux articles informent et sensibilisent aux effets néfastes de ces emballages envahissants. Photos de tortues suffocant dans des sacs en plastique, plages inondées de déchets, fruits et légumes doublement emballés sans aucune raison, sont des images malheureusement trop familières. Mais il faut songer qu’avant de devenir déchets, ces matériaux ont déjà un impact bien moins mis en évidence…

Selon le Forum Économique Mondial, aujourd’hui 6% de la consommation de pétrole est destinée à la production de plastique. Selon les projections, en 2050, ce nombre augmentera à 20% et sera responsable de 15% des émissions globales (WEF 2016). L’industrie alimentaire est la première responsable et 95% des emballages plastiques qu’elle produit sont à usage unique (WEF 2016 ; Geyer et al. 2017). Ce fait rend cette seule industrie responsable de 35% de la production globale d’emballages (Rundh 2005). Les emballages ne sont pas seulement un problème de consommation, leur impact sur notre vie commence bien en amont avec leur production et leurs transports. Ils n’étranglent pas seulement les animaux marins…

Ail en emballage plastique, Australie (photo Sabrina Chakori)

Déballer le greenwashing

Trop souvent l’attention reste focalisée sur les problèmes de ces matériaux après utilisation, quand ils deviennent des déchets. Les tentatives de solutions proposées par le secteur privé et public essayent d’améliorer les systèmes du recyclage, mais depuis l’introduction globale des logiques du recyclage il y a plus que 40 ans déjà, ce secteur n’arrive toujours pas à traiter suffisamment de déchets. Toujours selon Forum Économique Mondial, seulement 14% du plastique serait recyclé (WEF 2016).

Les obstacles au recyclage ne sont pas uniquement de nature technologique. Dans le modèle économique capitaliste, visant à maximiser les retours sur investissements, le recyclage n’est pas un secteur suffisamment profitable. Ainsi, les pays riches continuent d’exporter leurs déchets dans des pays les plus pauvres, dont le traitement est peu coûteux et surtout peu réglementé. En 2016, les pays de l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) ont exporté 70% de leurs déchets plastiques (Brooks et al. 2018). Malgré la fermeture de plusieurs marchés de recyclages de déchets, comme l’a fait la Chine en 2017-2018, les pays riches continuent d’exporter dans des pays qui accueillent encore nos déchets, comme le Vietnam, l’Indonésie et la Malaisie.

D’autres solutions concernant des matériaux plus « durables » (ex : la cellulose) sont proposées par des experts dans le cadre académique, par de grandes multinationales (ex. CocaCola) et par la Start up « World ». Plébiscité par le capitalisme vert, en 2014 le marché des polymères biodégradables était de $145 millions et il ne cesse depuis d’augmenter (Auras et al. 2004; Mahalik & Nambiar 2010). Le plus souvent, les études qui comparent les matériaux mis en œuvre restent très limitées et se contentent d’analyser simplement dans quelle condition tel ou tel matériau serait écologiquement le plus durable. En dépit de leur bonne réputation, ces nouveaux matériaux, pas toujours meilleurs que le plastique, ont aussi des impacts écologiques (et sociaux) néfastes, notamment en ce qui concerne les produits agricoles et leurs emballages compostables. Compostage et biodégradation sont des processus très particuliers qui demandent des conditions très spécifiques. Certains matériaux sont biodégradables seulement avec l’énergie des UV (soleil). S’ils se retrouvent en mer ou sous terre, ils risquent de subir des conditions défavorables pour activer les processus chimiques de leur décomposition. Dans le cadre d’un compostage industriel, en plus d’une source énergétique, il faut posséder une logistique très organisée et viable économiquement pour gérer ces matériaux, ce qui n’est pas le cas à large échelle aujourd’hui. L’industrie est donc encore très loin de pouvoir proposer une alternative viable au plastique.

Avec ces nouveaux matériaux « vert », nous avons l’illusion d’avoir des choix durables face à nous. Nous n’avons d’autre choix que de saisir la moins pire des solutions pour continuer à consommer outrageusement. La solution ne réside donc pas seulement dans le choix du matériel, le problème doit donc être analysé et compris à un niveau bien plus large : le modèle productif et économique. La question à poser est très simple : Quel est le vrai rôle des emballages dans nos systèmes alimentaires ?

Quel est le vrai rôle des emballages dans nos systèmes alimentaires ?

Avec la mondialisation, l’industrie alimentaire est devenue particulièrement complexe. Il existe trois systèmes majeurs qui influencent l’utilisation des emballages aujourd’hui :

  • La globalisation et ses structures

Malgré le fait que nous mentionnons à plusieurs reprises la notion de « systèmes alimentaires », la réalité, c’est que nous possédons un seul système alimentaire global. Avec la globalisation, nos chaînes d’approvisionnement se sont éloignées et complexifiées. Dans ces réseaux globaux, les emballages sont devenus un outil indispensable pour protéger les produits sur de longues distances et éviter des pertes économiques. Les acteurs principaux en sont les multinationales de l’agrobusiness, qui exploitent ressources et travailleurs dans certains pays aux revenus plus faibles pour vendre ensuite leurs produits à des pays très éloignés des sites de productions.

Si d’un côté le but de ces compagnies est de maximiser le profit, de l’autre côté, le but majeur des gouvernements reste d’augmenter le Produit Intérieur Brut (PIB). Afin d’augmenter cet index économique artificiel, les pays ont mis en place des structures pour inciter l’export/import de produits dans un même secteur, ce qu’en anglais on nomme « intra-industry trade ». L’ensemble des institutions fluidifient ainsi les échanges qui nécessitent l’usage de plastiques, sans parler de pollutions annexes.

  • Les supermarchés

Un autre facteur qui a contribué à l’augmentation de l’utilisation des emballages a été la centralisation des réseaux alimentaires. Les supermarchés offrent un confort aux consommateurs qui peuvent tout acheter dans un seul magasin. Mais là où ils existent (dans tous les pays riches et de plus en plus dans les pays pauvres), leur pouvoir économique est devenu tellement fort que pour fournir de grands volumes d’aliments, beaucoup de petits producteurs ont été coupés du marché pour laisser la place à un nombre limité de grands producteurs, souvent éloignés du point de vue de la consommation. Les régulations privées des supermarchés sont aussi un facteur qui exclut les petits producteurs locaux. Régulations qui visent par exemple à l’esthétique et au conditionnement industriel des produits, auxquels les petits producteurs ne peuvent contribuer.

Les emballages sont devenus pour les consommateurs un facteur d’attractivité sur lequel jouent les grandes multinationales en garnissant rayons et étagères de produits pensés dans leur esthétique pour attirer le regard de la clientèle.

  • Les familles et individus

La façon de consommer nos aliments en termes de durée, lieux, structure et signification sociale a beaucoup évolué dans le temps. Nous consommons de moins en moins de produits frais et de plus en plus d’aliments manufacturés sous emballage. Ces changements furent influencés en partie par l’augmentation des salaires, mais surtout par le manque de temps. En effet, avec l’exode rural et l’urbanisation, le temps moyen consacré à produire, acheter, cuisiner et manger a considérablement changé depuis les années soixante, provoquant un « déracinement » avec la terre.

L’entrée des femmes dans le monde du travail fut aussi un facteur déterminant de cette évolution (Regmi & Gehlhar 2001). Avec un salariat devenu de plus en plus précaire, travail à mi-temps, avec des horaires variables, tout ceci a fortement influencé familles et individus, qui peuvent de moins en moins planifier les repas et les consommer ensemble (Campbell 1997; Bittman & Rice 2002). D’autres facteurs ont aussi influencé notre façon de manger, mais le plus important reste le manque du temps.

Quelles pourraient être les solutions ?

Une réorganisation sociale et économique de nos systèmes alimentaires paraît nécessaire au vu des actions individuelles insuffisantes. Nous ne pouvons pas attendre que ceux oppressés par le système suivent de façon individuelle une vie complètement durable. Ceci semble d’ailleurs peu réalisable vu la manière dont nous dépendons fortement des structures de la société qui dictent notre rythme de vie. Nous devons agir ensemble afin que chacun aille vers un choix cohérent dans un cadre sociétal cohérent fait de lois cohérentes. En voici quelques propositions : 

  • Sortir les systèmes alimentaires de la logique de croissance et de globalisation, en surveillant les décisions des gouvernements et en protestant contre des traités qui favorisent ce type d’économie.
  • Relocaliser, décentraliser, les systèmes alimentaires en créant des initiatives locales où fermiers et citoyens peuvent s’organiser dans un commerce écologiquement et socialement durable (ex : Community Supported Agriculture) comportant des chaînes alimentaires courtes ne nécessitant pas d’emballages.
  • Construire un modèle économique de décroissance alternative, où par des mécanismes variés tel le revenu de base ou le partage du travail (Kallis 2013) où il est possible de travailler moins et gagner du temps pour établir un potager, s’adonner à la cuisine et pouvoir consommer des aliments frais non manufacturés et emballés.

Le problème soulevé par les emballages alimentaires n’est pas un simple problème lié à l’utilisation des matériaux plastiques, mais bien un problème d’orientations politiques liées aux pratiques de notre système alimentaire globalisé, qui restent largement ancrées dans le dogme de la croissance à tout prix.

– Sabrina Chakori

Doctorante de l’Université du Queensland, Fondatrice de Brisbane Tool Library.

Remerciement à Patrice Thomas, Mr Mondialisation & Stéphanie Barret pour les révisions.

Références

-Auras, R, Harte, B & Selke, S 2004, ‘Effect of water on the oxygen barrier properties of poly (ethylene terephthalate) and polylactide films’, Journal of Applied Polymer Science, vol. 92, no. 3, pp. 1790-803.

-Bittman, M & Rice, JM 2002, ‘The spectre of overwork: an analysis of trends between 1974 and 1997 using Australian time-use diaries’, Labour & Industry: a journal of the social and economic relations of work, vol. 12, no. 3, pp. 5-25.

-Brooks, AL, Wang, S & Jambeck, JR 2018, ‘The Chinese import ban and its impact on global plastic waste trade’, Science advances, vol. 4, no. 6, p. eaat0131.

-Campbell, I 1997, ‘Beyond unemployment: the challenge of increased precarious employment’, Just Policy: A journal of Australian social policy, no. 11, p. 4.

-Geyer, R, Jambeck, JR & Law, KL 2017, ‘Production, use, and fate of all plastics ever made’, Science advances, vol. 3, no. 7, p. e1700782.

-Kallis, G 2013, ‘Societal metabolism, working hours and degrowth: a comment on Sorman and Giampietro’, Journal of Cleaner Production, vol. 38, pp. 94-8.

-Mahalik, NP & Nambiar, AN 2010, ‘Trends in food packaging and manufacturing systems and technology’, Trends in Food Science & Technology, vol. 21, no. 3, pp. 117-28.

-Regmi, A & Gehlhar, M 2001, ‘Consumer preferences and concerns shape global food trade’, Food Review/National Food Review, vol. 24, no. 1482-2016-121472, pp. 2-8.

-Rundh, B 2005, ‘The multi-faceted dimension of packaging: marketing logistic or marketing tool?’, British food journal, vol. 107, no. 9, pp. 670-84.

-WEF, WEF 2016, The New Plastics Economy–Rethinking the Future of Plastics, World Economic Forum, Ellen MacArthur Foundation and McKinsey & Company.


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