Le dérèglement climatique est désormais connu de toutes et tous. Ce qui l’est moins, c’est sa contribution à l’augmentation massive des catastrophes climatiques à travers le monde. Et notamment aux Philippines, en proie à une succession de typhons extrêmement puissants ces dernières semaines. Les conséquences y sont désastreuses, tant sur le plan humain, matériel, environnemental qu’économique. Pourtant, l’impact du dérèglement climatique dans les pays dits « du Sud » – dont ils ne sont que de faibles contributeurs – fait l’objet d’un incroyable … silence médiatique. De la hausse et l’intensification des catastrophes climatiques dans les pays « du Sud »  à l’invisibilisation médiatique par les pays « du Nord », il n’y a qu’un pas. Explications.

 

 

Le dérèglement climatique est désormais connu de toutes et tous. Ce qui l’est moins, c’est sa contribution à l’augmentation massive des catastrophes naturelles à travers le monde. Et notamment aux Philippines, touchées ces trois dernières semaines par trois typhons, parmi les plus dévastateurs que le pays ait connus. De tous les phénomènes cycloniques recensés de la planète, l’un d’eux, Goni, est considéré comme le cinquième plus violent et plus puissant à aborder les terres. Le cyclone a continué son chemin en Asie, en impactant d’autres pays du sud-est asiatique, comme le Vietnam. Les conséquences pour tous ces pays sont désastreuses, tant sur le plan humain, matériel, environnemental qu’économique.

Aux Philippines, tristement habituées aux catastrophes naturelles, ce n’est pas une première. Le pays, situé sous une ceinture cyclonique, est une zone d’aléa élevé. Outre cette localisation, le dérèglement climatique contribue à y augmenter et intensifier les catastrophes liées au climat. Ce phénomène est en grande majorité visible dans les pays dits « du Sud » : entre autres, incendies en Amazonie, îles submergées, ouragans et typhons. Alors même que ce sont les pays qui contribuent le moins à ces changements climatiques. Ce phénomène fait l’objet d’un incroyable silence de la part des médias occidentaux, en particulier en France qui fête les 5 ans des Accords de Paris. Et, lorsqu’il est traité, il n’est pas approfondi et se limite à proposer des solutions sous l’angle du « white savior complex » : faire des dons. Pourtant, il est possible, et même indispensable, de lutter collectivement contre le dérèglement climatique ; selon des principes de justice, d’équité et de solidarité.

La succession de typhons extrêmement puissants aux Philippines a entraîné l’évacuation de près d’un million de personnes en 2020

En l’espace de trois semaines, les Philippines ont été touchées par trois typhons parmi les plus dévastateurs que le pays ait connus : Molave, Goni et Vamco. Ces cyclones tropicaux particulièrement puissants se sont succédés entre le 23 octobre et le 15 novembre 2020. Goni a été extrêmement destructeur, avec des rafales de plus de 280 km/h, ce qui est colossal. Classé catégorie 5 (soit l’échelon maximum), il est qualifié de « super-typhon ». De tous les phénomènes cycloniques recensés de la planète, il s’agit du cinquième plus violent et le plus puissant à aborder des terres depuis le début des mesures météorologiques. Quant à Vamco, le dernier des dix cyclones ayant frappé l’archipel cette année, il a été le plus meurtrier.

© Jilson Tiu

Cet enchaînement de tempêtes a fait des dizaines de morts et de disparus. Les dégâts matériels sont considérables : des dizaines de milliers d’habitations détruites par les crues soudaines, des régions entières du pays privées d’électricité, de télécommunications et d’accès aux infrastructures à cause des débris qui bloquent les routes. Les pluies torrentielles ont causé des glissements de terrain et les vents extrêmement forts ont entraîné la formation de vagues géantes, de 10m de haut, sur les côtes supérieures. Les terres agricoles sont inondées, les récoltes détruites. Dans certaines villes, les rues se sont transformées en rivières. Les effets cumulés de ces tempêtes successives laissent les populations submergées par les eaux, dans une précarité extrême et permanente.

Pourtant, le Conseil de prévention des catastrophes naturelles avait lancé un message d’alerte public aux habitants des régions concernées. En tout, près d’un million de personnes ont pu être évacuées. Mais beaucoup ont été pris au piège par la brusque montée des eaux – l’eau arrivant parfois à hauteur d’épaule dans certains quartiers. Les secours mobilisés – souvent relayés par des volontaires – ont dû utiliser des embarcations pour venir en aide aux personnes qui se trouvaient bloquées, attendant les secours sur les toits des bâtiments. Des milliers de familles, encore en état de choc devant l’intensité des événements, se sont retrouvées du jour au lendemain sans moyens de subsistance. 

Nous avons recueilli le témoignage d’une habitante de Bulacan, région rurale au nord de Manille sévèrement touchée par la tempête Vamco :

« C’était en pleine nuit et je n’ai pas dormi, le vent soufflait comme s’il allait arracher le toit d’un moment à l’autre. Tout d’un coup l’eau est entrée dans la maison et a commencé à monter très vite. J’ai à peine eu le temps d’habiller mes enfants et d’emporter nos papiers officiels avant que nous soyons secourus. Des volontaires nous ont emmenés en barque vers un bâtiment de la commune. Mon mari et mon frère voulaient rester sur place pour tenter de sauver nos affaires… Mais tout a été inondé à l’intérieur et dehors, la machine à laver, notre poulailler, nos arbres fruitiers, le tricycle-taxi pour le travail… tout est noyé. Heureusement, nous avons été évacués à temps, nous sommes sains et saufs. Un cousin va nous loger temporairement… On va trouver des solutions ».

Au-delà du choc, c’est la perspective d’une entraide familiale et l’intention de reconstruire son habitation en lieu sûr qui la pousse à aller de l’avant. 

A l’échelle locale, les réflexes de coopération et de solidarité sont déjà très présents culturellement, et s’activent rapidement. Les voisins s’entraident à dégager les débris et récupérer du matériel, les personnes moins impactées s’organisent pour héberger des membres de leur famille qui se retrouvent sans abri, les overseas filipinos (communauté de nationaux résidant à l’étranger formant la diaspora philippine) activent en urgence des transferts d’argent vers leurs proches restés sur place. 

© Basilio H. Sepe – Greenpeace

A force de cataclysmes, les Philippines se sont adaptées. Bien que les pouvoirs publics aient renforcé leur programme de préparation aux risques de catastrophe et accru leur capacité de gestion de crise (installation d’abris à cyclones, construction de centres d’évacuation additionnels, mise en place d’un système d’alerte par sms, etc.), chaque nouveau désastre implique de déployer des opérations d’aide humanitaire pour venir en aide aux populations : distribution de denrées alimentaires, accès à l’eau potable, aux infrastructures sanitaires, aide d’urgence au rétablissement de moyens de subsistance, etc. D’autant plus que cette année, le contexte du Covid-19 a rendu encore plus difficile la gestion de cette crise climatique. D’autres équipements publics ont servi d’hébergements d’urgence supplémentaires, comme les établissements scolaires, les mairies et les gymnases. 

Les Philippines sont habituées aux tempêtes et catastrophes naturelles – catastrophes qui sont en lien avec le climat, ou pas forcément –  auxquelles ses habitants sont très exposés : tremblements de terre, éruptions volcaniques, typhons… En novembre 2013, le super-typhon Haiyan avait provoqué des vagues géantes qui ont rasé la région de Tacloban et fait plus de 7.300 morts. Les désastres qui sont liés au dérèglement climatique s’amplifient. 

Accentuées par le dérèglement climatique, les catastrophes naturelles affectent surtout les pays « du Sud »… alors qu’ils y contribuent moins !

Les typhons aux Philippines sont les symptômes d’un problème bien plus large : le dérèglement climatique. Le rapport des Nations Unies du 12 octobre 2020, au sujet du coût humain des désastres climatiques, fait un lien direct entre la hausse et l’accentuation des catastrophes naturelles dans les pays dits  « du Sud » et le changement climatique. Il souligne deux points importants à ce sujet : les phénomènes météorologiques extrêmes ont presque doublé au cours des vingt dernières années ; et cela va continuer à cause du changement climatique, entraînant sur leurs chemins d’énormes pertes en termes humains, environnementaux et économiques. Ce qui pose notamment la question des réfugiés climatiques : en 2013, plus de 600 catastrophes naturelles ont provoqué le déplacement de 22 millions de personnes, soit trois fois plus que les conflits armés. Les 37 plus gros évènements ont provoqué la fuite de plus de 100.000 réfugiés, avec un record à plus de 4 millions pour le typhon Haiyan!

© Agence Française de Développement (AFD)

Les pays du « Sud » sont les premières victimes du dérèglement climatique, plus particulièrement les Etats insulaires, qui sont les plus exposés aux risques. Le réchauffement des océans rend les cyclones plus fréquents et plus intenses. Ils sont alors très destructeurs quand ils arrivent sur les archipels, comme on a pu observer récemment avec le typhon Goni. A l’échelle planétaire, tous les pays ne sont donc pas égaux face aux changements climatiques : certains y ont contribué plus que d’autres, certains en subissent plus lourdement les conséquences.

A l’échelle d’un pays, le lien entre les risques de désastre climatique, la pauvreté et les inégalités est évident. Notamment aux Philippines, où l’enjeu autour de l’accès à des infrastructures et à des habitations décentes pour les populations les plus pauvres est essentiel. Les richesses étant inégalement distribuées, la technique et les technologies (permettant de se mettre à l’abri des cataclysmes) sont réservées aux riches. A contrario, l’urbanisation sauvage, les bidonvilles, concernent les populations les plus vulnérables, qui sont les premières victimes des catastrophes naturelles. Le changement climatique, et les tempêtes que celui-ci contribue à amplifier, viennent alors exacerber ces inégalités.

Par ailleurs, la gravité des effets des phénomènes naturels peut différer en fonction de l’aménagement du territoire et de la prise en compte de la biodiversité. Par exemple, la déforestation massive rend les territoires moins résilients (les forêts atténuent les cyclones, aident à retenir les glissements de terrain). La disparition des ressources naturelles locales, accaparées par les entreprises privées pour satisfaire des intérêts commerciaux, menace les capacités de résilience sur un territoire. D’où la nécessité d’intégrer le changement climatique, la prévention des catastrophes, et la lutte contre la pauvreté au processus de planification urbaine. 

Face à l’amplification des catastrophes naturelles, un incroyable silence médiatique 

Le changement climatique a accentué les catastrophes naturelles ces dix dernières années, et plus particulièrement dans les pays « du Sud ». Les conséquences humaines, environnementales et économiques sont énormes. Pour autant, en entend-on parler dans les pays occidentaux ? Pas vraiment. Ces catastrophes naturelles, lorsqu’elles touchent des pays perçus et stigmatisés comme « pauvres » ou « en développement », font l’objet d’un incroyable … silence médiatique. Une invisibilisation qui peut prendre deux formes : soit les médias occidentaux occultent entièrement les faits, il n’y a pas ou très peu de traitement médiatique ; soit ils les traitent sur le court terme. 

Le cas des Philippines, ou encore de l’ouragan Eta en Amérique centrale,  relève de la première logique. Que ce soit à la télévision, dans les articles de presse ou à la radio, le sujet n’est même pas évoqué. Les incendies en Amazonie et en Australie, quant à eux, relèvent de la seconde logique. Les médias occidentaux se sont emparés du sujet pendant quelques mois, de manière massive, puis ont progressivement stoppé tout traitement médiatique. Alors que la problématique des incendies en Amazonie et en Australie existait bel et bien avant ce traitement médiatique, et demeure toujours ; bien que non traitée par les médias dits mainstream. Pourtant, un traitement médiatique sur le long terme, ainsi que la mise en avant de solutions concrètes, est indispensable à la réelle compréhension des enjeux du dérèglement climatique et au passage à l’action. 

© Basilio H. Sepe – Greenpeace

Ce qui nous amène à considérer le paradoxe suivant  : alors que la hausse des catastrophes naturelles, conséquence directe du dérèglement climatique, devrait nous alarmer ; les médias occidentaux ne traitent pas le sujet. Est-ce volontaire ? Oui et non. Les pays « du Sud » étant éloignés, en termes géographiques, les médias ne traitent pas les sujets qui y sont relatifs en priorité. Cette invisibilisation peut aussi être l’héritage d’un lourd passé colonial. Autrement dit, le passé colonial participerait au comportement actuel de déni des puissances occidentales. Concernant les typhons aux Philippines, il est intéressant d’observer que très peu de médias espagnols ont traité le sujet. Et, lorsque le sujet est traité, la manière dont c’est écrit est révélatrice d’un certain désintéressement : peu de médias creusent vraiment le sujet, se limitant à un bref relais de l’Agence France-Presse (AFP). Plus largement, il y a une certaine forme de tabou à évoquer les catastrophes naturelles dans les pays dits  « du Sud ». Soit le sujet n’est pas évoqué, soit il est traité de manière sensationnaliste et avec un white saviorisme prégnant. Ce « complexe du sauveur blanc », en matière environnementale, consiste à perpétuer le mythe que sauver la planète serait le “fardeau” de l’homme blanc (cf. la polémique concernant l’action de WWF au Congo). Autrement dit, ce serait aux pays riches blancs de sauver les pays pauvres « du Sud », dans une logique néo-coloniale. Une ingérence environnementale qui permet aux pays occidentaux de se donner bonne conscience, de se déculpabiliser. Pourquoi ? Parce que les pays occidentaux sont les principaux responsables de ce changement climatique, et de facto de cette augmentation vertigineuse des événements climatiques extrêmes.

© Banque mondiale

Revenir sur cette invisibilisation est un préalable nécessaire à la compréhension du tournant écologiste pris par les pays européens cette dernière décennie. Il aura fallu que le dérèglement climatique nous touche directement (fonte des glaciers, canicules, Covid-19, entre autres) pour que l’on prenne au sérieux la question de l’écologie. Autrement dit, il faut que les populations privilégiées soient touchées par les catastrophes naturelles, pour que l’on daigne enfin s’intéresser à des problématiques que vivent d’autres populations depuis des décennies. Pour certaines, l’écologie n’est pas un choix de vie, c’est un choix de SURvie : îles submergées (Vanuatu, Maldives, Manille, entre autres), forêts incendiées …  pour elles, l’effondrement n’est pas à venir, il est déjà là. 

Si les pays « du Sud » sont ceux qui participent le moins aux effondrements, ce sont pourtant les premiers impactés. Ce sont eux qui paient les frais d’une action profondément destructrice du vivant mais, surtout, d’une inaction. Alors comment est-ce que nous pouvons agir, sans pour autant tomber dans le biais white savioriste ?

Une lutte collective contre le dérèglement climatique selon les principes de justice, d’équité, de solidarité

Les associations (entre autres, Care, Greenpeace Philippines, Oxfam) militent pour le développement de programmes de préservation de l’environnement et d’adaptation au changement climatique : soutien d’activités agricoles durables, reconstitution d’écosystèmes dégradés pour la stabiliser les sols, replantation de mangroves et préservation des forêts, pour leur rôle d’atténuation des cyclones. Mais également pour lutter contre la pauvreté : accès à l’éducation, accès à des logements qui résistent aux cyclones, amélioration des structures sanitaires, accessibilité aux services de santé et aux services sociaux.. 

Sous la pression de la société civile, le Président Duterte (pourtant climatosceptique et menant ouvertement une politique répressive à l’égard des activistes environnementaux) a appelé, lors du dernier sommet de l’ASEAN, à une réponse de la communauté internationale face au défi climatique. Le gouvernement philippin étudie actuellement la possibilité de déclarer l’état d’urgence climatique.

© Basilio H. Sepe – Greenpeace

Les associations, par leurs actions de plaidoyer, maintiennent cette pression auprès de la communauté internationale, surtout envers les pays riches qui se complaisent dans l’inaction. Les mesures prises jusqu’ici sont bien en deçà du nécessaire. Les enjeux liés aux changements climatiques interrogent alors fortement les rapports Nord-Sud. Comment changer cette situation inégale ? 

Les « financements climatiques » des pays riches pour aider les « pays en développement » sont un pilier des négociations internationales sur le climat. En 25 ans, l’Union européenne a donné aux Philippines 125 millions d’euros d’aide humanitaire, notamment pour faire face aux désastres climatiques. L’AFD octroie des prêts souverains et a partiellement financé le Plan national de prévention et de gestion des risques de catastrophes (appui budgétaire de 50 millions d’euros) avec un objectif d’intégrer le changement climatique et la prévention des catastrophes au processus de planification urbaine, abordé plus haut. 

Certaines aides permettent de donner bonne conscience aux pays « du Nord », tout en reproduisant un schéma d’ingérence et de mise en dépendance des pays « du Sud » à travers la posture white savioriste, dans une hypocrisie totale. Oxfam déplore :
« Les pays et les communautés les plus pauvres du monde ne devraient pas être forcés de contracter des prêts afin de se protéger des émissions de CO2 excessives des pays riches. Les financements censés aider les pays à faire face au changement climatique ne devraient pas leur nuire en contribuant à faire grimper leur endettement ». Par ailleurs, les montants seraient insuffisants pour les pays qui subissent déjà les impacts du changement climatique.

L’interventionnisme, dans une vision centrée sur les Etats riches de l’OCDE, a donc ses limites. Les Etats les plus vulnérables ont un rôle essentiel à jouer lors de la prochaine COP, pour exiger des financements climatiques à la hauteur des enjeux.

L’action isolée d’un pays – d’autant plus si c’est un pays pauvre – ou d’un groupe de pays, n’a guère de poids. C’est en agissant collectivement, avec ambition et de la manière la plus urgente, que les pires conséquences du réchauffement seront évitées. Youba Sokona, vice-président du GIEC, s’exprimait ainsi :  « Il s’agit de faire en sorte que l’avenir commun se construise sur l’équité, la justice et la solidarité, en évitant la cannibalisation de la planète et de ses ressources » .


Individuellement,
le pouvoir de chacune et chacun est d’agir pour la défense du Vivant en prenant part aux mobilisations collectives de la « Société civile », en faisant circuler l’information et les solutions alternatives autour de soi, en soutenant le travail des associations (dons, pétitions, adhésions…), en dé-consommant, en s’intéressant aux causes et aux conséquences du changement climatique à l’échelle planétaire et en prenant part aux débats pour faire entendre la voix d’une génération qui n’accepte pas de laisser ce dérèglement – et les catastrophes qu’il entraîne – se poursuivre. 

– Co-écrit par Camille Bouko-levy et Gwenaël Le Nohaïc

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