La couleur de l’espoir : humain en exil sous le regard des passeurs

Photographie : Hani Amara/Reuters

Dans La couleur de l’espoir, fiction inspirée du réel, Yakeen, 20 ans, raconte sur son carnet le chemin qu’elle a parcouru pour passer de Kobané en Syrie à Vienne en Autriche. Entre l’indicible et l’inhumain, elle décrit les difficultés, les rencontres avec les passeurs… Marie Wilmer, jeune auteure qui signe son premier roman, nous explique ce qui a animé l’écriture de cet ouvrage poignant, une véritable plongée dans la réalité froide de l’exil. Interview.

Mr Mondialisation : Bonjour Marie. Que raconte La Couleur de l’espoir ?

Marie Wilmer : C’est l’histoire d’une fuite, celle de Yakeen et de son frère, depuis Kobané en Syrie à Vienne, en Autriche. Une fuite vers ce qu’ils pensent être un horizon propice à la paix, au rebond. Une fuite aveuglée vers ce qui apparaît, au fil des vagues et des chemins comme un grand mirage, une illusion. Yakeen, du haut de ses 20 ans retrace dans son carnet, ses chamboulements, ses traumatismes, dépose ses larmes, ses sentiments d’injustice… Mais pas que : elle y glisse aussi tout un lot de petits bonheurs, la joie de moments simples lorsqu’enfin le repos s’annonce. Cette jeune femme est animée de rêves, d’aspirations, d’émancipations, elle veut réussir à survivre pour retrouver la vie, sa vie ailleurs.

Il était également important, à l’heure où certains mettent à mal le travail d’organismes humanitaires, les accusant parfois d’être en lien avec des réseaux de passes, de rendre hommage au travail des bénévoles, des reporters, des secouristes, des associations et des militants qui se battent et agissent sur ces routes de l’exode pour plus de justice, de respect, de fraternité… d’humanisme. Important de rendre de l’Humanité à ceux qui se retrouvent stigmatisés quand ils vivent de véritables Odysées avec toute la dramaturgie et les risques que cela comporte.

Mr Mondialisation : L’ouvrage mêle habilement fiction et faits réels…

Marie Wilmer : : Ce roman est une fiction. Une fiction basée sur un travail de recherche afin de rester au plus proche de faits existants, recherche de parcours, de témoignages, documentaires. Je voulais raconter l’exil, la fuite, la peur, la disparition de repères (culturels, linguistiques, familiaux…), mais aussi l’espoir qui se trouve derrière les couleurs du rêve européen.

Mr Mondialisation : Avez-vous des exemples concrets qui vous ont inspiré ?

Marie Wilmer : : Il me fallait une base solide pour pouvoir construire la trame de ce roman et permettre la création d’événements plausibles. C’est d’ailleurs le témoignage de Rania Mustafa Ali paru sur The Guardian et que l’on retrouve dans ses conférences TedX qui m’aura inspiré dans la création de mes personnages et plus particulièrement de l’héroïne, Yakeen. Ce roman lui est dédié.

En effet, il est possible de s’accrocher au témoignage de Rania Mustafa Ali, de s’y identifier. Elle, ce pouvait être moi, ce pourrait être ma fille, ma sœur, une amie. Son récit provoque l’empathie, l’altruisme, la solidarité et une envie d’agir.

Par le biais du roman, il était intéressant de créer un processus d’identification similaire. J’étais également animée par une révolte intérieure, tenant à rappeler l’inhumanité qu’il y a derrière le rejet de plus en plus pesant contre les personnes exilées arrivant en Europe d’une part, et à évoquer la situation syrienne et raconter l’exil en tentant de rester le plus proche possible d’une réalité factuelle d’autre part. Ce livre ne se veut pas documentaire, ni essai, ni pamphlet. Il a vocation à sensibiliser et à soutenir. C’est dans cet état d’esprit qu’avec les éditions La p’tite Hélène nous avons noué un lien avec une association venant en aide à ceux dans le besoin. Ainsi, pour chaque livre acheté, un euro est versé à l’Auberge des Migrants.

Il est aussi important de rappeler ce qu’il se passe aux frontières de l’Europe : selon Amnesty International, « en raison du conflit qui ravage la Syrie, plus de quatre millions de personnes ont dû fuir leur pays… trouvant refuge au Liban, en Jordanie, en Irak et au-delà. Des millions d’autres sont déplacées au sein du pays…. D’après l’ONU, près de 13,5 millions de personnes ont besoin d’urgence d’une aide humanitaire en Syrie. Le nombre de personnes déplacées au sein du pays devrait atteindre 8,7 millions à la fin de l’année 2016. » (Le conflit syrien en chiffres, 20 décembre 2016, Amnesty international).

Mr Mondialisation : Comment en êtes-vous venue à rédiger ce premier roman ? 

Marie Wilmer : Tout a commencé par une prise de conscience en 2015 à propos de la gravité de la situation rencontrée par plus d’un million de personnes souhaitant rejoindre l’Europe.

Peut-être était-ce le 2 septembre 2015 en découvrant le corps du petit Aydan recraché par les vagues, ce petit garçon du même âge que mon propre fils. J’ai trouvé le traitement médiatique de ce drame difficilement supportable, alors que la douleur du père, affichée partout sur les tabloïds, aurait dû faire place au silence pour respecter son deuil et rendre hommage à sa femme et ses enfants. Il m’était insupportable de voir un enfant victime, un tout petit… comment rester impassible, que l’on soit parent ou non ? Peut-être était-ce également un peu avant, par l’intermédiaire du travail d’Amnesty International, de Médecins du monde et sans frontières ou encore de l’UNHCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés).

Quoiqu’il en soit, il aura fallu la mort d’un enfant pour attirer les caméras sur ces destinées humaines, pour que l’UE prenne la décision d’ouvrir un peu plus ses portes. La mort d’un enfant et de combien d’autres comme lui auparavant, en même temps, après lui et encore aujourd’hui… et avec lui combien d’hommes et de femmes ont-ils péri ?

Parmi mes sources d’informations et d’inspiration, je dois également mentionner des reporters, notamment Aris Messinis et son travail photographique intitulé Scènes de guerre en zone de paix. Ses images sont particulièrement bouleversantes du fait de leur force et leur tragique. Elles provoquent non seulement l’indignation, mais aussi l’envie d’aider. Je pourrais encore citer d’autres travaux d’une particulière intensité : Les chemins de l’espoir et du désespoir de Yannis Behrakis… Displaced de Marie Dorigny, les reportages de Wolfang Bauer ou d’Omar Ouahmane et tant d’autres qui ont fait un excellent travail journalistique. Le documentaire Human Flow de Ai Weiwei est aussi très percutant, émouvant, suivant au plus près les situations de déplacement dans différentes zones du monde.

Mr Mondialisation : Quel regard portez-vous sur la situation politique en Europe ?

Marie Wilmer : J’éprouve un profond dégoût face à la montée des nationalismes d’extrême droite qui s’immiscent dans certains esprits et qui diffusent la peur, une peur de l’autre, de l’étranger, faisant gronder des haines quitte à construire des barrières pour limiter les entrées, pour bloquer les frontières. Et l’éternel ritournelle qui colonise les esprits des électeurs, « On a toute la misère du monde à notre porte, les réfugiés vont nous voler notre travail, ils profitent des aides et il y a des terroristes dans cette masse. Attention ! Protégeons-nous ! ». Une petite musique qui, l’air de rien, déshumanise et stigmatise des personnes vivant l’exode, vivant des horreurs telles qu’elles ont souvent du mal à les exprimer. Pourtant, ces individus fuient vers l’Europe par nécessité, quitte à affronter la mort, la guerre, le trafic humain (passeurs, esclavagismes, proxénétismes…) la mer, les intempéries, la faim, la soif, la maladie, la douleur…

Mais il n’y a pas qu’à l’extrême droite que les idées défendues donnent la nausée. J’ai achevé l’écriture du livre au moment du vote de la loi asile-immigration, loi permettant notamment la rétention d’enfants, ouvrant la voie au démantèlement de camps et au renvoie de personnes vers leur pays d’origine quand bien même elles y encourent de graves dangers. Ces dispositions sont une atteinte aux droits de l’Homme et sont dénoncées par différentes associations et organismes dont l’ONU (ndlr : il est important de noter qu’à ce jour la loi a été adoptée par le Parlement, les députés de gauche (PCF, nouvelle gauche, France insoumise…), ainsi que des sénateurs de gauche ont saisi le Conseil Constitutionnel en recours…).

Une page de l’histoire de l’Humanité est en train de se jouer. Avec le changement climatique, les conditions de vie locales se durcissent presque partout dans le monde, entraînant de nouveaux conflits et crises économiques. Aucun mur, aucune arme n’arrêtera les personnes qui fuient des territoires dans lesquels les conditions de vie se sont détériorées au point où manger et boire est un défi quotidien. Qui plus est, les Européens pourraient être les réfugiés de demain ! Mais qui en a réellement conscience ? Sommes-nous seulement à la hauteur de ces enjeux ? Apporter une réponse humaine à ces problématiques est notre plus grand défi dès aujourd’hui.


Marie Wilmer, La couleur de l’espoir, 150 pp, La P’tite Hélène Éditions, 2018.
ISBN 978237839023

Marie Wilmer est née en 1986 à Bergerac. Auteure jeunesse depuis novembre 2011, elle a notamment écrit Quand les ours frapperont à nos portes (Ed. Vert Pomme), Un dîner affreusement parfait, (Ed. Naïve). La couleur de l’espoir son premier roman, s’adresse à tous, de 17 à 99 ans (et plus).

Photographie d’entête : Hani Amara/Reuters


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