Alors que le Chili change de président, retour sur les chamboulements que vit le pays depuis 2019. Entre révolte populaire, rédaction d’une nouvelle constitution et élections présidentielles, ça bouge outre-Atlantique ! Dans ce pays où même l’eau est marchandée comme titre de propriété, les espoirs de changements se multiplient pour mettre fin aux politiques ultralibérales et inégalitaires du pays. On fait le point.

Tourner la page du néolibéralisme

En 2019, l’augmentation du prix du ticket de métro à Santiago est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Les habitants de la ville décident de descendre dans les rues pour montrer et dénoncer leur mécontentement des inégalités sociales qui affectent le pays. Le mouvement entraîne une révolte nationale, poussant les partis politiques à l’organisation d’un référendum qui décidera du sort de la Constitution chilienne.

Chilean Protests 2019 in Puerto Montt (North Patagonia) @Natalia Reyes Escobar (Wikicommons)

En effet, la loi fondamentale en vigueur est encore celle adoptée sous la dictature du général Pinochet en 1980. En plus d’avoir été instituée sous une autocratie, la Constitution chilienne est profondément néolibérale. Les contestataires de 2019 estiment donc qu’elle entrave toute tentative de réforme sociale du pays.

Et pour cause : la Constitution ultralibérale de 1980 décharge l’Etat de la gestion de la plupart des services publics, laissant le secteur privé en charge des domaines tels que l’éducation, la santé ou encore les systèmes de retraites. Les ressources naturelles du pays sont elles aussi privatisées, l’eau étant établie dans la Constitution comme une propriété privée.

Conséquence ? Un véritable « marché de l’eau » profitant surtout aux grands exploitants de l’industrie minière et agricole au détriment des petits agriculteurs et parfois même de la population locale.

Cette privatisation quasi totale explique les coûts très élevés de certains services et donc l’inégalité d’accès à ceux-ci au sein de la population, au cœur des mécontentements de la révolte sociale de 2019… 

Le référendum se tient finalement en octobre 2020. A près de 79% de voix en faveur, la réponse est oui : la Constitution doit changer.

 

Processus démocratique historique au Chili 

Chili (North Patagonia) credits: Natalia Reyes Escobar (wikicommons)

En mai 2021, le processus de rédaction de la nouvelle loi fondamentale du pays est engagé ; processus dont l’Assemblée constituante, appelée Convention constitutionnelle (Convención Constitucional), est en charge. Celle-ci a été élue démocratiquement et est composée de 155 membres, à parité hommes-femmes, événement historique au Chili et pionner dans le monde. 

Parmi les élus, pas moins de 40% des constituants se sont présentés indépendamment de tout parti politique et proviennent de la société civile. Cela reflète bien la crise de confiance des Chiliens vis-à-vis des partis politiques traditionnels se succédant à la tête du pays depuis des années en perpétuant le modèle inégalitaire dans lequel le pays est ancré.

- Pour une information libre ! -Soutenir Mr Japanization sur Tipeee

17 sièges étaient également réservés aux représentants des peuples indigènes du pays. C’est même une Mapuche, peuple indigène majoritaire chilien, Elisa Loncón qui a été élue première élue de la Présidence tournante de l’Assemblée. 

L’Assemblée constituante reflète donc déjà la diversité du peuple chilien, assurant la représentativité de l’entièreté de la population dans la rédaction de sa nouvelle loi fondamentale. 

 

Priorités sociales et écologiques pour la nouvelle constitution

Dans le discours suivant son élection, Elisa Loncón  a exprimé son désir de se battre pour les « droits de notre nation autochtone, de la terre-mère, de l’eau, des femmes, des enfants ». 

Ces mots illustrent les ambitions progressistes de l’assemblée constituante. En décembre dernier, moment de vote pour définir l’élaboration du Règlement général de la Convention, ce ne sont pas moins de 137 constituants qui ont voté en faveur de la rédaction d’une « Constitution sociale et écologique », reprenant des priorités telles que les droits de l’homme, et particulièrement droits des peuples indigènes, la participation populaire ou encore l’inscription des droits de la nature dans la Constitution. 

Toutes ces thématiques sont réparties en commissions au sein de l’assemblée, parmi lesquelles on retrouve la Commission environnement, droits de la nature et biens naturels. Ses membres ont déjà exprimé leurs ambitions de protéger la nature et de cesser de considérer les biens naturels comme des marchandises. Parmi les travaux de la Commission environnement se retrouve la fâcheuse question de l’eau que les défenseurs de l’environnement veulent rendre inappropriable. Une véritable remise en cause du modèle économique extractiviste et ultralibéral du pays.

Ces priorités et ambitions définies par la Convention constitutionnelle reflètent la volonté de ses constituants d’ancrer le pays dans la lutte sociale et climatique, et de rompre avec le modèle néolibéral en place depuis plusieurs décennies.

En août prochain, après 12 mois d’écriture, un référendum sera à nouveau organisé pour que les Chiliens approuvent ou non cette nouvelle Constitution.

 

Le futur Président entend former un « gouvernement écologiste »

En novembre dernier, ce sont les élections présidentielles qui ont amené une nouvelle vague d’optimisme et, surtout, de soulagement. Pour succéder au président conservateur Sébastien Pinera, le candidat de gauche Gabriel Boric l’a emporté face à Juan Antonio Kast, candidat ultraconservateur et négationniste du changement climatique.

Gabriel Boric giving his victory speech at 2021 Chile Presidential Election. Credits : wiki.commons

A seulement 35 ans, Gabriel Boric entend défendre les revendications de la révolte de 2019 et lutter pour plus de justice sociale dans son pays. Peu après son élection, Boric déclarait : «Pour que la reprise économique et la création d’emplois soient durables, nous devons relever le défi inévitable posé par la crise climatique. Nous l’avons dit et aujourd’hui je le réitère, nous serons un gouvernement écologiste

Son gouvernement est d’ailleurs déjà connu et c’est Maisa Rojas, climatologue et autrice du précédent rapport du GIEC qui sera en charge du Ministère de l’environnement. La scientifique, réticente à s’engager en politique en premier lieu, a finalement décidé de soutenir Boric dans sa campagne après le premier tour de la présidentielle.

Maisa Rojas entend faire de la crise de l’eau, la mise en œuvre de la loi sur le changement climatique, le service de la biodiversité et des aires protégées et les « zones sacrifiées » ses priorités pour lutter contre la crise climatique, comme elle l’a écrit sur Twitter pour annoncer sa nomination à son futur poste de ministre.

Encore faut-il que sa marge de manœuvre soit suffisante pour pouvoir prendre des mesures concrètes et impactantes, accompagnées de réformes structurelles du modèle économique chilien. En effet, le combat écologique ne sera pas sans obstacle dans ce pays où l’extraction minière est un moteur de l’économie. Qui plus est, compte tenu du résultat serré des élections présidentielles, une grande partie de la population chilienne reste très conservatrice et hostile aux changements qui pourraient réduire les privilèges de certains…

 

Il ne reste plus qu’à concrétiser

Si tous ces évènements sont porteurs d’espoir, rien n’est encore acté. Il reste à savoir si la Constitution progressiste trouvera les faveurs du peuple chilien au moment du vote pour son adoption en août prochain. Si elle est adoptée, il restera encore à mettre en œuvre ses principes et entamer de profondes réformes pour lutter contre les fortes inégalités sociales du pays et contre le changement climatique. 

Le futur président Gabriel Boric va, quant à lui, devoir démontrer durant son mandat que son discours écologique n’était pas qu’une belle promesse et qu’il saura faire face aux élites chiliennes pour réformer en profondeur le modèle inégalitaire chilien. La lutte contre le changement climatique, beaucoup de politiciens l’évoquent mais peu la concrétisent… Espérons que ce dernier inversera la tendance.

– Delphine de H

 

Sources :

« Le Chili lance le processus de rédaction de sa nouvelle Constitution », Le Monde avec AFP, Le Monde, 4 juillet 2021, https://www.lemonde.fr/international/article/2021/07/04/le-chili-lance-le-processus-de-redaction-de-sa-nouvelle-constitution_6086952_3210.html

« Au Chili, une nouvelle constitution liquide l’héritage néolibéral », Marion Esnault, Socialatler, 20 décembre 2021, lhttps://www.socialter.fr/article/au-chili-une-nouvelle-constitution-liquide-l-heritage-neoliberal

« Chili : écrire une Constitution sans contraintes », Carolina Cerda-Guzman, AOC, 16 novembre 2021, https://aoc.media/analyse/2021/11/15/chili-ecrire-une-constitution-sans-contraintes/

“We need politicians and experts’: how Chile is putting the climate crisis first”, John Bartlett, The Guardian, 5 February 2022, https://www.theguardian.com/world/2022/feb/05/we-need-politicians-and-experts-maisa-rojas-how-chile-putting-climate-crisis-first

« L’eau, bientôt un droit pour tous au Chili ? », Paul CABANIS, France 24, 14/10/2020, https://www.france24.com/fr/20201014-chili-eau-privatisation-constitution-manifestation 

« Le Chili, vers une constitution «éco-centrée» ? », Jean-Marc Adolphe, Fondas Kréyol, 05/01/2022, https://fondaskreyol.org/article/chili-vers-une-constitution-eco-centree

 

- Cet article gratuit et indépendant existe grâce à vous -
Donation