« Veuillez disparaître » Quand les multinationales s’accaparent les terres indigènes

L’histoire est un sempiternel recommencement… Celle du pot de terre contre le pot de fer a encore de beaux jours devant elle. L’Ethiopie déloge en ce moment des centaines de milliers de personnes de la Vallée de l’Omo (au sud du pays) pour vendre leurs terres à des entreprises agroalimentaires étrangères ou pour y cultiver la canne à sucre et l’huile de palme.

Profits en vue, patrimoine en péril !

Avec un revenu moyen de moins de deux dollars par jour, l’Ethiopie est encore l’un des pays les plus pauvres de la planète. Cependant, son gouvernement entend industrialiser le secteur agricole pour donner un coup de fouet à ses exportations et rejoindre le clan des pays à revenu intermédiaire en 2025. La production de sucre, largement destinée à l’exportation, est une source de revenus majeure pour le pays. Pour faire de la Croissance, il faut cependant des terres. Beaucoup de terres.

Omo-Valley-Trek-04

Dans la luxuriante Vallée de l’Omo, classée au patrimoine mondial de l’Unesco, vivent plusieurs tribus indigènes. Les membres des tribus ont modelé ce paysage au cours de milliers d’années d’agriculture et d’élevage. Depuis plus d’une dizaine d’années maintenant, les grands projets agricoles condamnent, entre autres, les Mursi – ce peuple que l’on reconnaît au port, par les femmes, d’énormes plaques ornementales d’argile dans la lèvre inférieure – à être confinés dans une toute petite partie de leur territoire actuel. Ces déplacements bouleversent leur système économique fondé sur un semi-nomadisme mixte constitué d’élevage, d’agriculture riveraine itinérante subordonnée aux crues de l’Omo et d’une agriculture de savane dépendant des pluies dominantes.

«Veuillez disparaître»

A ces déplacements forcés s’ajoute la construction d’un nouveau barrage massif qui va réduire le fleuve Omo, mettant fin à son irrigation saisonnière et, en parallèle, aux cultures vivrières qui poussent sur ses rives. Ce projet privera les Mursi de la partie la plus fertile de leurs terres agricoles, situées sur les berges de la rivière Omo, et compromettra leur économie pastorale en les privant d’herbage durant la saison sèche. Le bétail est une ressource essentielle pour les Mursi, non seulement pour la viande et le lait qu’ils en retirent mais aussi parce qu’il peut être échangé contre les céréales des hautes terres durant les pénuries.
 Les Mursi verraient alors leur mode de vie traditionnel gravement perturbé et deviendraient dépendants de l’aide alimentaire extérieure.

Omo-Valley-Trek-03

En janvier 2012, certains Mursi, interrogés par des associations de défense des droits humains, ont décrit les arrestations et les violences, la destruction délibérée des stocks de semences, l’interdiction d’accès à la rivière Omo et le déploiement de l’armée pour intimider les riverains et les forcer à quitter leurs terres. Ils ont également signalé de nombreux cas de viols. «Veuillez disparaître mais en toute discrétion» c’est un peu ce qui est suggéré de faire à ce peuple. C’est là qu’un regard extérieur peut changer la situation. Un journaliste de la BBC a réussi récemment à infiltrer les villages, malgré les menaces de la police locale, et est parvenu à enregistrer des témoignages dans cette région muselée par les médias. Un villageois lui a rapporté que le gouvernement les poussait à vendre leur bétail et à se moderniser comme des citadins en prétendant que leurs terres étaient la propriété de la société sucrière. « Si nous n’acceptons pas les plans de réinstallation, nous serons emmenés en prison. Comment pouvons-nous survivre si nous n’avons pas accès à la terre, au bétail ou à l’eau ?« , avait-il ajouté.

Enfin, si les tribus de la zone sont expulsées, il y aura très probablement des conflits violents avec le gouvernement et avec les peuplades des territoires où elles seront réinstallées. Il n’existe pas de terres inoccupées dans la région, il y aura donc trop peu de terre pour trop de personnes, et cela provoquera des affrontements. « Le gouvernement éthiopien devrait s’inquiéter de la perspective de plus de violence s’il poursuit sa politique apparente de déplacement dans la région d’Omo » a précisé David Turton, anthropologue britannique ayant travaillé plus de 30 ans avec les Mursi.

Comment préserver la paix et notre précieux patrimoine si les enjeux financiers et une économie mondiale basée sur la croissance infinie le mettent systématiquement en péril ?

Portrait


Sources : bbc / conservationrefugees.org / survivalfrance.org / liberation.fr / notre-planete.info / Images