Fin juin, une étrange lettre ouverte qui aurait été signée par plus d’une centaine de prix Nobel de physique, chimie, médecine ainsi que d’autres disciplines, a fait son apparition sur le net, relayée par tous les médias français. Son objectif ? Dénoncer l’action de Greenpeace dans la lutte anti-OGM, notamment concernant le « riz doré ». La question de la dangerosité des OGM sur la santé a ainsi accaparé une grande partie du débat publique, voilant de fait des problématiques plus pernicieuses et plus immédiates depuis la pollution des sols à l’hégémonie de certaines entreprises nocives. Ces questions méritent ainsi d’être ramenées au premier plan afin de tirer au clair cet enfumage informatif où se mêlent lobbies, industries et politiques.

107 prix Nobels accablent Greenpeace

Dans une lettre ouverte publiée il y a une dizaine de jours sur le site « Support Precision Agriculture », 107 prix Nobel signeraient (dit-on), exhortant Greenpeace à arrêter ses campagnes anti-OGM. Ces « Nobels » apportent ainsi leur soutien total à une « agriculture de précision » (disent-il), usant d’organismes modifiés génétiquement pour augmenter toujours plus les rendements. Parmi les signataires, de grands noms de la science, de la physique et de la médecine, mais aussi de l’économie, de la littérature et quelques prix Nobel de la paix. La lettre, qui appelle l’ONG mais aussi les gouvernements et l’ONU à accepter et à reconnaître « l’autorité des découvertes scientifiques et des agences de régulation », met en avant l’absence de preuves concernant un potentiel risque pour la santé humaine.

Mais le fer de lance de la lettre se trouve être un OGM en particulier, à savoir le « riz doré », un riz génétiquement enrichi en bêta-carotène, source de vitamine A, créé par l’École polytechnique fédérale de Zurich en 2000 et dont les droits appartiennent aujourd’hui à Syngenta malgré que la licence soit libre. Ce riz, d’après les partisans de la biotechnologie, pourrait sauver des millions de vies dans les pays les plus pauvres en résolvant les problèmes de carence. En effet, une carence en vitamine A est la première cause de cécité chez les enfants. Elle affecte chaque année entre 250 000 et 500 000 enfants, qui succombent la plupart du temps dans les douze mois suivant la perte de vision.

La lettre se termine ainsi : « Combien de pauvres gens dans le monde doivent mourir avant que nous considérions cela comme un crime contre l’humanité ? ». La mot est lâché, qui s’oppose encore à la commercialisation d’organismes dont les gènes ont été modifiés par génie génétique seraient des criminels en humanité. Tout autre angle de vue sur l’origine de la famine est évacué au profit d’une réponse unique et unilatérale : les OGM sont la seule solution à cette crise sanitaire.

Le riz doré, vraie ou fausse solution ? 

L’argumentaire aurait de quoi séduire : une denrée répandue, peu chère, et capable de palier une des carences les plus meurtrières au monde. Qui serait assez fou pour s’y opposer ? Dans les faits, on apprend que le riz doré est encore en période de test, et son efficacité concrète dans la lutte contre la famine n’a pas été démontré. Dans un article publié par la Washington University of St Louis, on apprend que le développement de ce riz révolutionnaire rencontre des problèmes et retards loin d’être liés à l’action de « sabotage » de Greenpeace. Ainsi, les tests lancés aux Philippines ont prouvé une rentabilité moindre pour le riz génétiquement modifié, ce qui pourrait être contre-productif pour les agriculteurs.

L’efficacité en termes de production de vitamine A de cet OGM est aussi fortement débattue. Le riz doré issu des premières plantations n’aurait pas eu l’efficacité annoncée. Les opposants estiment qu’atteindre les niveaux recommandés en vitamine A nécessiterait l’ingestion de plusieurs kilogrammes par jour de riz doré (jusqu’à 6kg, estime Suzanne Dalle de Greenpeace). Inimaginable sur le terrain pour des raisons élémentaires de physiologie. Mais les experts se contredisent. Selon une autre étude de l’ASN (American Society for Nutrition), 150 grammes de riz doré suffirait à fournir 60% des vitamines recommandées pour un enfants de 6 à 8 ans (sur base des recommandations nutritionnelles chinoises). Cependant, des chercheurs redoutent également que cette modification augmentant la production de vitamines A pourrait se faire au détriment de la synthèse des vitamines E. Faudra-t-il un autre OGM pour compenser cette perte ? Résultat, après 24 années de recherches, la denrée miracle n’est toujours pas prête pour le marché, et, à nouveau, ces retards ne sont pas de la responsabilité de Greenpeace.

Pour ces diverses raisons, l’importante ONG dénonce le riz doré comme étant un « cheval de Troie » pseudo-humanitaire, prêt à ouvrir la porte à toutes les dérives et expérimentations qui entourent l’industrie biotechnologique. L’ONG rappelle également qu’aujourd’hui, la plupart des récoltes OGM ne sont pas destinées à la consommation humaine, mais à l’alimentation du bétail, la production de biocarburants, ou du textile. Par ailleurs, cette fuite en avant technologique voile une solution de fond : la juste répartition des richesses, des productions, entrainant une alimentation variée et saine pour les peuples. On est encore loin du remède miracle, guidé par un altruisme universel motivé par le sacre de la vie humaine, que l’on tente de nous vendre aujourd’hui.

Mais-OGMIllustration : Nawak

Étau économique pour les pays pauvres

Outre la question sanitaire, faut-il également rappeler la nature des acteurs dans cette bataille pro-OGM ? Les intérêts économiques de quelques entreprises mondiales sur la généralisation des OGM dans la production alimentaire sont colossaux.  Ces groupes qui ont fait de la pétrochimie un modèle conventionnel mondialisé sont trop souvent réputés pour leur manque d’éthique. Il est donc logique de craindre à long terme l’arrêt de toutes autres formes d’agriculture au profit d’une modification génétique à la carte servant les intérêts économiques d’une minorité.

Ainsi, le leader en la matière, qui ne compte plus ses détracteurs ni ses scandales, Monsanto, est régulièrement pointé du doigt comme étant à l’origine de maux nouveaux pour l’agriculture dans les pays pauvres. Loin de les aider, le monopole organisé autour de la vente des semences, mais aussi les rendements, qualités et prix différents imposés par la culture de plants OGM, divisent et appauvrissent tant les agriculteurs que la biodiversité. Le discours de l’OGM miracle venant sauver les peuples n’aura pas porté ses fruits pour tous.

Dans un article publié par The Guardian en 2013, deux militants pour « The Alliance for Food Sovereignty in Africa » et « The African biodiversity Network », dénoncent le rôle de l’ « agrobusiness » dans la paupérisation des fermiers africains. En cause, le prix élevé des graines, mais aussi des pesticides nécessaires à leur culture. L’interdiction, également, de récupérer les graines des fruits récoltés afin de les replanter. Une incohérence tellement évidente d’un point de vue agricole qu’elle ne peut exister que pour servir les intérêts économiques d’entreprises ayant fait de la nature leur terrain de jeu, fixant les règles et conditions. Le savoir agricole, quant à lui, est sapé par l’interdiction d’opérer des croisements entre les graines, réduisant conséquemment les variétés disponibles, notamment en période de sécheresse.

Rire ou pleurer…

Pollution sur fond de lobbying mafieux

Mais plus globalement, des problèmes de pollution des sols sont aussi observables et trop souvent nié dans le débat autour des OGM. Ainsi, en mettant au point des plants résistants au Round Up, le désherbant phare de Monsanto et qui contient du glysophate, l’entreprise incite les agriculteurs à arroser en permanence leurs champs d’intrants chimiques. Comme on peut le lire, les plants « Round-up ready » de Monsanto ne sont en rien à l’origine d’une diminution de l’emploi de pesticides. Bien au contraire, l’emploi du désherbant a généré l’apparition d’herbes résistantes, qui nécessitent donc l’usage de davantage de produits chimiques. Le cercle est vicieux. Tandis que l’entreprise s’enrichit, le produit se retrouve ensuite dans les nappes phréatiques, causant pollution des eaux et des sols, quand ce n’est pas dans l’organisme des consommateurs (et des élus). Ainsi, une étude publiée en 2012 montrait que le glysophate, contrairement à ce qu’avance Monsanto, ne se désintègre pas dans l’environnement. Le produit se retrouve d’ailleurs largement dans l’urines des Français.

Enfin, on ne compte plus les tentatives du lobby pro-OGM pour infiltrer les instances de prises de décisions. En 2010, l’accession au poste de présidente du conseil d’administration de l’Agence européenne de sécurité alimentaire par Diana Banati a fait polémique. En effet, celle-ci avait « omis » d’évoquer son passé en tant que membre de l’International Life Science Institute (Ilsi), un organisme qui compte parmi ses membres tous les grands noms des OGM et autres multinationales (Coca-Cola, Bayer, BASF, Syngeta, Cargill, Monsanto, Nestlé, Mcdonald’s, etc..).

En 2013, à force d’un lobbying acharné, un amendement protégeant les plants OGM de tout risque d’interdiction démocratique, qui ferait suite à la découverte d’effets nocifs sur la santé ou l’environnement, a été adopté aux États-Unis. Dès lors, comment ignorer le pouvoir du lobby OGM à l’approche du TAFTA ? Comment, également, séparer le vrai du faux dans les grands discours PRO ou ANTI ? Malheureusement, il est fortement probable que nous n’ayons encore rien vu. Une chose est certaine, le débat autour des organismes génétiquement modifiés ne peut décemment pas se limiter à leur innocuité ou non sur la santé humaine. Ceux qui limitent leur analyse à cette question voilent volontairement ou non, selon les intérêts qu’ils défendent, des problématiques plus complexes.


Sources : Libération.fr / TheGuardian.com / Huffingtonpost.com / Source.wust.edu / Libération.fr — sur Diana Banati / Alternatives-économiques.fr 

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